‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 105 sur 210 · SECONDE PARTIE DC PREMIER TOLUHB · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE DC PREMIER TOLUHB

Le hasard cause de l'inégalité de l'esprit; le désir cause de la supériorité d'un homme sur un autre; toute découverte, toute idée neuve, faveurs du hasard. Voilà bien des propositions générales hasardées.

Un homme s'occupe de physique, d'anatomie, de mathématiques, d'histoire : la suite de quelques-unes de ses études le conduit à une conjecture que l'expérience justifie : et l'auteur appelle cela un hasard.

Descartes, algébriste et géomètre, s'aperçoit que les signes de l'algèbre peuvent également représenter des nombres, des lignes, des surfaces et des solides, et que l'expression d'une vérité algébrique peut se rendre ou traduire en figures : il invente l'application de l'algèbre à la géométrie; et l'auteur appelle cela un hasard.

Leibnitz et Newton imaginent en même temps que les signes de l'algèbre peuvent également exprimer le rapport de deux quantités finies, ou le rapport évanouissant de ces deux quantités, et ils publient la méthode du calcul différentiel et intégral; et l'auteur appelle cela un hasard.

Newton assis dans un jardin voit des fruits se détacher de

Tarbre et tomber; il. réfléchit à la cause de la pesanteur, et il soupçonne que la force qui précipite les graves vers le centre de la terre, retient les corps célestes dans leurs orbites : il compare cette idée avec les observations astronomiques, et il découvre la loi de l'univers; et l'auteur appelle cela un hasard.

Galilée voit tomber les corps, il s'aperçoit que leur vitesse s'accroît à chaque instant : il cherche par l'expérience quelle est la loi de cette accélération, et il découvre que les espaces parcourus dans des temps égaux sont comme la suite des nombres impairs; et l'auteur appelle cela un hasard.

Rœmer présume que la vitesse de la lumière n'est pas instantanée; il cherche dans les tables les temps de l'immersion et de l'émersion d'un satellite de Jupiter; il observe et s'aperçoit que le satellite se voit encore lorsqu'il devrait être caché derrière la planète, et qu'on ne le voit pas encore lorsqu'il devrait en être sorti : d'où il conclut que la différence de l'immersion ou de l'émersion à l'apparition ou la disparition du satellite, est la durée précise que la lumière emploie à parcourir l'espace du satellite ou de Jupiter jusqu'à la terre; et l'auteur appelle cela un hasard.

£t comme les hasards sont faits également pour tous les hommes communément bien organisés, l'auteur conclut de là l'égalité des esprits : une méthode pour faire des gens de génie. En vérité cela fait pitié.

Dites-lui : C'est la nature, c'est l'organisation, ce sont des causes purement physiques qui préparent l'homme de génie; ce sont des causes morales qui le font éclore ; c'est une étude assidue, ce sont des connaissances acquises qui le conduisent à des conjectures heureuses ; ce sont ces conjectures vérifiées par l'expérience qui l'immortalisent. Il vous répondra : Moi, je ne vois dans tout cela qu'un enchaînement de hasards, dont le premier est son existence et le dernier sa découverte ; et il n'y a point d'hommes communément bien organisés qui n'aient apporté en naissant l'aptitude au même sort et à la même illustration .

Cette vision me console et doit en consoler bien d'autres ; car quel est l'homme assez insensé pour être humilié d'une prédilection du hasard ? Quel est l'homme qui ne puisse se regarder II. n

370 RÉFUTATIOiN DE L'OUVRAGE D'HELVÉTIUS

comme un homme de génie, si le hasard le veut? Helvétius, vous souriez, et pourquoi souriez-vous ? Je ne suis pas communément bien, je suis bien organisé; j'ai du sens, j*ai des connaissances, j'ai l'habitude de la méditation. Je ne demanderais pas mieux que de jouir d'une grande considération pendant ma vie et que de laisser un nom illustre après ma mort ; un violent désir de découvrir, d'inventer, interrompt mon sommeil pendant la nuit, me poursuit pendant le jour; il ne me manque qu'un heureux hasard, je l'attends; il est vrai que c'est depuis environ cinquante ans, sans qu'il soit venu ; mais qui vous a dit qu'il ne viendrait pas?... Vous souriez encore, et vous avez raison.

S'il arrive à quelque autre qu'à un D'Alembert, à un La Grange, à un Euler, ou quelque autre géomètre de la même force de perfectionner le calcul des fluxions, je jure de croire à Helvétius et à son hasard ; mais je ne risque rien.

Page 1