CHAPITRE
Page 16. — Le caractère des peuples change; mais dans quel moment ce changement se fait-il le plus sensiblement apercevoir? Dans les moments de révolution où les peuples passent tout à coup de VHat de liberté à celui de Vesclavage. Alors de fier et d'audacieux quêtait un peuple^ il devient faible et pusillanime.
Cela est mal vu, ce n'est pas ainsi que la chose s'opère. Alors il reste au fond des âmes un sentiment de liberté qui s'efface peu à peu, sentiment que les ministres des tyrans reconnaissent en eux-mêmes et respectent dans les nouveaux esclaves. Ce sont les enfants des tyrans qui osent tout et les enfants sub-, jugués des hommes libres qui souffrent tout. J'en atteste les terreurs et la garde qui entourait ce scélérat de Maupeou*, lorsqu'il traversait la capitale pour s'acheminer au palais.
Page 17. — Un prince usurpe-t-il sur ses peuples une autorité sans bornes ? il est sûr d'en changer le caractère.
Vous vous trompez. Ce n'est pas l'ouvrage d'un seul despote; il le commence, et ses successeurs, secondés par la lâcheté des
1. Le chancelier Maupeou, quoique habile, et peut-être parce que trop habile, est un des exemples les plus remarquables de Timpopularité que peut acquérir un ministre quand il n'a en vue que les intérêts dr-son maître. Le Maupeowina vaut presque, comme violence, pamphlétaire les Mazarinades.
pères, le consomment sur leurs enfants. Les pères subjugués, apprennent par leur exemple et leurs discours à leurs enfants le rôle de Tesclave : sans cesse ils disent à ceux qui portent impatiemment leurs chaînes et qui les secouent : « Prends garde, mon fils, tu te perdras... » La morale se déprave, môme dans les ouvrages des philosophes. Autour de la caverne d'un tigre, c'est la sécurité et non la révolte qu'on prêche. Quand je lis dans Saâdi : Celui-là est bien sage qui sait cacher son secret à son ami, il est inutile de me dire dans quelle contrée et sous quel gouvernement il écrivait.
Page 18. — Bien de meilleur ^ dit le roi de Prusse dans un discours prononcé à V Académie de Berlin^ que le gouvernement arbitraire sous des princes justes, humains et vertueux.
Et c'est vous, Helvétius, qui citez en éloge cette maxime d'un tyran! Le gouvernement arbitraire* d'un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Ses vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensiblement un peuple à aimer, à respecter, à servir son successeur quel qu'il soit, méchant et stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s'opposer même à sa volonté, lorsqu'il ordonne le bien ; cependant ce droit d'opposition, tout insensé qu'il est, est sacré : sans quoi les sujets ressemblent à un troupeau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu'on le conduit dans de gras pâturages. En gouvernant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu'est-ce qui caractérise le despote? est-ce la bonté ou la méchanceté ? Nullement; ces deux notions n'entrent pas seulement dans sa définition. C'est l'étendue et non l'usage de l'autorité qu'il s'arroge. Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d'une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire : les peuples seraient conduits par le bonheur à l'oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage. Je ne sais si jamais un tyran et ses enfants se sont avisés de cette redoutable politique ; mais je ne doute aucunement qu'elle ne leur eût réussi. Malheur aux sujets en qui l'on anéantit tout ombrage sur leur liberté, même par les
i. Naigeona cité ce paragraphe dans ses Mémoires, avec quelques changements sans importance.
voies les plus louables en apparence*. Ces voies n'en sont que plus funestes pour l'avenir. C'est ainsi que Ton tombe dans un sommeil fort doux, mais dans un sommeil de mort, pendant lequel le sentiment patriotique s'éteint, et l'on devient étranger au gouvernement de l'État. Supposez aux Anglais trois Elisabeth de suite, et les Anglais seront les derniers esclaves de l'Europe.
Page 19. — Les hommes apportent donc en naissant ou nulle disposition^ ou des dispositions à tous les vices et à toutes les vertus contraires.
Tout ce qui précède est vrai; mais la conclusion pèche. Si l'homme apporte en naissant des dispositions ou nulle disposition à tous les vices et à toutes les vertus, c'est ce que j'ignore. C'est le médecin que je consulterais sur ce point, préférablement à tous les livres du monde. Si j'avais à en croire quelque témoignage, ce serait celui des pères de nombreuses familles ; rien de plus commun que de leur entendre dire : « Celui-ci a toujours été doux, bon et franc; cet autre rusé, méchant et caché... » et appuyer. leurs discours de traits de caractère de leur première enfance.
Ibid. — Les étrangers n'aperçoivent d'abord aux Français qu'un même esprit et qu'un même caractère.
Entre les différentes raisons de ce phénomène, Helvétius pourrait bien avoir omis la principale. Cette physionomie générale et commune est une suite de leur extrême sociabilité; ce sont des pièces dont l'empreinte s'est usée par un frottement continu. Point de nation qui ressemble plus à une seule et même famille; un Français foisonne plus dans sa ville que dix Anglais, que cinquante Hollandais, que cent musulmans dans la leur : un même homme, dans le même jour, se trouve à la cour, à la ville, à la campagne, dans une académie, dans un cercle, chez un banquier, chez un notaire, chez un procureur, un avocat, un grand seigneur, un marchand, un ouvrier, à l'église, au spectacle, chez des filles, et partout également libre et familier; on dirait qu'il n'est pas sorti de chez lui et qu'il n'a fait que changer d'appartement. Les autres capitales sont des amas de
1. En apparence manque dans la citation de Naigeon. C'est la seule f?arianU que nous croyons utile de signaler.
maisons dont chacune a son propriétaire. Paris semble n'ôlre qu'une grande maison commune, où tout appartient à tous jusqu'aux femmes; c'est ainsi qu'il n'y a aucune condition qui n'emprunte quelque chose de la condition au-dessus d'elle ; toutes se touchent par quelques points. La cour reflète sur les grands et les grands reflètent sur les petits. De là un luxe d'imitation, le plus funeste de tous : un luxe, ostentation de l'opulence dans un petit nombre, masque de la misère dans presque tous les autres. De là une assimilation qui brouille tous les rangs : assimilation qui s'accroît par une afiluence continuelle d'étrangers à qui l'on s'habitue à faire politesse, ici par l'usage, là par l'intérêt. Celui qui a fait parmi nous un séjour de sept à huit mois et qui ne nous a pas trouvés tels, ou ne s'est pas soucié de nous voir, ou nous avait apporté quelque défaut rebutant qui nous éloignait de son commerce, ou bien il était entêté de quelque prévention qui l'empêchait de nous observer avec impartialité. La première connaissance est peut-être difficile à faire, surtout pour une femme étrangère; mais la première connaissance faite en donne promptement un grand nombre d'autres.
Page 20. — Quelle que soit notre uniformité nationale^ on découvre toujours quelque différence entre les caractères et les esprits des individus; mais il faut du temps.
Et c'est peut-être une des raisons pour laquelle la comédie est si difficile à faire parmi nous.