‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 118 sur 210 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Page 34. — Tout ce que l'auteur dit ici de l'état sauvage' peut être vrai; mais je ne le suis pas. Plus civilisé que lui, j'ai apparemment trop de peine à me mettre nu ou à reprendre la peau de bête. Moins fort qu'un autre, je ne saurais goûter ce plaidoyer de la force, et je n'y crois pas.

Il me semble qu'avant toute convention sociale, s'il arrive à un sauvage de monter sur un arbre et d'y cueillir des fruits, et qu'il survienne un autre sauvage qui s'empare des fruits et du labeur du premier, celui-là s'enfuira avec son vol ; que par sa fuite il décèlera la conscience d'une injustice ou d'une action qui doit exciter le ressentiment; qu'il s'avouera punissable et qu'il se donnera à lui-même, dans la force, le nom honteux dont nous nous servons dans la société. Il me semble que le spolié s'indignera, se hâtera de descendre de l'arbre, poursuivra le

1. Cette intervention personnelle de Diderot est motivée par le texte dUelvétius qui le met en scène : « Ne peut-on étouffer la réputation d*un homme célèbre? On exige du moins de lui la plus grande modestie. L'envieux a reproché à Diderot jusqu'à qes mots du commencement de son Interprétation de la Nature: Jeune homme, prends et lis. L'on était jadis moins difficile. Le jurisconsulte Dumoulin dit de lui : Moi qui n*ai point d'igcU, et qui suis supérieur à tout le monde. » De V Homme.

2. Ce chapitre est intitulé : Delà justice considérée dans Vhomme de la nature.

voleur et aura pareillement la conscience de Tinjure qu'on lui a faite. Il me semble qu'ils auront l'un et l'autre quelque idée de la propriété ou possession prise par le travail : sans s'être expliqués, il me semble qu'il y a entre ces deux sauvages une loi primitive qui caractérise les actions, et dont la loi écrite n'est que l'interprète, l'expression et la sanction. Le sauvage n'a point de mots pour désigner le juste et l'injuste; il crie, mais son cri est-il vide de sens? n'est-ce que le cri de l'animal? La chose se passerait, comme il l'a peint, entre deux bêtes féroces; mais l'homme n'est point une bête, il ne faut pas négliger cette différence dans les jugements que l'on porte de ses actions. Conclure de l'homme à l'homme par comparaison d'un animal à un animal, de l'aigle à la colombe, du lion au cerf, du requin à la dorade, et même de l'aigle à l'aigle ou du cerf au cerf, serait-ce bien conclure? Je ne prononce pas, j'interroge. Je voudrais bien ne pas autoriser le méchant à appeler de la loi éternelle de la nature à la loi créée et conventionnelle ; je voudrais bien qu'il ne lui fût pas permis de dire aux autres et de se dire à lui-même : Après tout, que fais-je? je rentre dans mes premiers droits.

Page 36. — Justice suppose lois établies.

Mais ne suppose-t-elle pas quelque notion antérieure dans l'esprit du législateur, quelque idée commune à tous ceux qui souscrivent à la loi? Sans quoi, lorsqu'on leur a dit : Tu feras cela, parce que cela est juste; tu ne feras point cela, parce que cela est injuste... ils n'auraient entendu qu'un vain bruit, auquel ils n'auraient point attaché de sens.

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