CHAPITRE XXIV
Page 89. — Les stupides habitants du Kamschatka sont de la plus grande industrie à se faire des vêtements.
Et comment cette industrie leur est-elle venue? Est-ce le produit d'une année, d'un lustre, de deux ou trois siècles? Il en est de leurs inventions comme des métiers de la manufacture de Lyon : ces prodiges ne sont point l'ouvrage d'un homme, c'est le résultat de plusieurs générations d'hommes successivement occupés, depuis la fabrique de la toile jusqu'à celle des étoffes qui nous émerveillent, de la perfection d'un même art; c'est pendant la durée de quelques mille ans qu'une longue suite de stupides se sont tourmentés au Kamschatka pour arriver où ils en sont. Qu'un bras nerveux soulève une énorme masse de
plomb, j'en serai surpris ; mais qu'une multitude d'hommes se divise entre eux cette masse, et que chacun d'eux en porte une ou deux onces, ce ne sera plus un tour de force.
NOTES
Page 97, n* 14. — Pourquoi V affabilité rend-elle le mérite supportable? C'est quelle le rend un peu méprisable.
Je n'entends pas cela. Il me semble au contraire qu'on discute avec rigueur le mérite arrogant, et qu'on se plaît à relever le mérite affable.
Page 99, n* 24. — Cest du moment oii les hommes multiplies ont été forcés de cultiver la terre, quils ont senti la nécessité d'assurer au cultivateur et sa récolte et la propriété du champ qu'il labourait.
La culture a donc fondé le droit de propriété? Et pourquoi? C'est qu'elle est pénible. La chasse et la pèche le sont-elles moins? Comment la force qui ravit tout ce qui lui convient, aurait-elle donc méconnu son injustice, lorsqu'elle s'emparait du poisson qu'un autre avait pris ou du cerf qu'il avait tué? Sans cet aveu préliminaire de la conscience, comment les hommes auraient-ils consenti des lois? Le premier législateur partit sans doute d'un fait qui renfermait l'axiome fondamental de toute morale : iV^ fais point à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te, fasse; en sentait-il la vérité ou ne la sentait-il pas? Si vous répondez le premier, donc il avait quelque notion de justice antérieure à la loi; si vous répondez le second, vous dites une absurdité évidente.
— C'est de l'intérêt commun de tous, et non d'une idée de justice que sont émanées les premières lois.
— Mais comment l'intérêt aurait-il amené le concert des volontés, si chacun en particulier n'avait pas conçu qu'il était juste de faire pour tous ce que tous s'accordaient à faire pour lui? Je questionne toujours, je ne prononce pas.
Page 100, n*» 27. — Le brigandage rangé par Aristote dans la classe des différentes espèces de chasse, me fait rire. Je suis tenté de rayer du nombre des sages un législateur assez étranger au sentiment d'humanité, pour défendre le vol et
l'injustice à trois ou quatre milles à la ronde, et le permettre au delà.
Page 102, n<» 29. — Lamour tant vanté de Véquité n'est donc ni naturel ni commun aux hommes.
L'amour, soit ; mais la connaissance? car sentir, connaître et pratiquer sont des choses bien divei'ses. Je consens que le fort opprime le faible, lorsqu'il n'est retenu par aucune crainte. Ce que j'ai peine à concevoir, c'est qu'il n'ait ni la conscience de son injustice., ni le remords de son action, c'est qu'il soit sincèrement persuadé qu'il use d'un droit légitime et qu'il serait un sot de n'en pas user. Pour moi, je ne saurais revenir jusqu'à cet état ancien d'abrutissement, où l'homme n'avait ni les idées ni la langue nécessaires pour articuler ce droit. Fut-il un temps où l'homme put être confondu avec la bête? Je ne le pense pas: il fut toujours un homme, c'est-à-dire un animal combinant des idées. Si toutefois ce *temps exista, ce fut alors que toute idée de justice fut ignorée, j'en conviens; mais ce ne fut pas celui où l'homme violent et fort s'adressa au premier occupant avec cette éloquence énergique et pressée que vous lui prêtez; il n'aurait pu mieux dire quand il aurait étudié la rhétorique au Collège Royal pendant deux ans, et trois ou quatre ans la philosophie sous Hobbes. Pour éteindre en lui toute notion de justice, vous le supposez aussi stupide qu'un tigre ; et pour lui faire prouver son droit du plus fort, vous le rendez aussi disert que Carnéade. Cela ne s'arrange pas.
Page lOâ, n*» 32. — Plus une nation est éclairée^ plus elle se prête aux demandes d'un gouvernement équitable.
11 y a plus : il faut que ces demandes soient d'une injustice révoltante, pour qu'elle s'y refuse.
La vie d'un souverain n'est exposée que chez un peuple barbare ; c'est là qu'en un instant il est étranglé ou poignardé.
Que fait donc un despote en abrutissant ses sujets? Il courbe des arbres qui finissent par lui briser la cervelle, en se relevant*.
Page 105, n* 38. — Une nation où le vice fut honoré et la vertu méprisée ne fut et ne sera jamais. Moins il y a d'honnêtes femmes, plus les femmes honnêtes sont révérées ; plus il y a