‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 129 sur 210 · Passage cité par Naigeoa · texte numérisé non relu

Passage cité par Naigeoa

des méchants, plus les gens de bien sont considérés : l'horreur du crime est d'autant moindre que le crime est plus commun : le prix de la vertu est d'autant plus grand que la vertu est plus rare. Lorsque vous entendrez un éloge de la probité, dites que la nation est au dernier degré de la dépravation, puisqu'on y loue dans un particulier le devoir commun de tous. C'est alors le moment de dire à son fils, à sa fille : a Veux-tu qu'on te montre au doigt comme un phénix? n'aie point d'amant, ne sois pas une catin. — Veux- tu qu'on t'honore, qu'on t'appelle l'homme unique? ne sois pas un fripon à pendre. »

Le vice n'a pas toujours excité l'horreur qu'il méritait, mais il n'a jamais obtenu du respect ; l'extrême de la bassesse est de l 'excuser.

Partout où l'auteur parle de religion il substitue le mot de papisme à celui de christianisme.

Grâce à cette circonspection pusillanime, la postérité ne sachant quels étaient ses véritables sentiments, elle dira : « Quoi, cet homme qu'on a si cruellement persécuté pour sa liberté de penser, croyait à la Trinité, au péché d'Adam, à l'Incarnation! » car ces dogmes sont de toutes les sectes chrétiennes... C'est ainsi que la frayeur qu'on a des prêtres a gâté, gâte et gâtera tous les ouvrages philosophiques; a rendu Aristote alternativement agresseur et défenseur des causes finales; fit autrefois inventer la double doctrine ; et a introduit dans les ouvrages modernes un mélange d'incrédulité et de superstition qui dégoûte.

J'aime une philosophie claire, nette et franche, telle qu'elle est dans le Système de la nature et plus encore dans le Bon Sens^.

J'aurais dit à Épicure : Si tu ne crois pas aux Dieux, pourquoi les reléguer dans les intervalles des mondes ?

L'auteur du Système de la nature n'est pas athée dans une page, déiste dans une autre : sa philosophie est tout d'une pièce. On ne lui dira pas : Tâchez de vous entendre ; nos neveux ne le citeront pas pour et contre, comme les sectateurs de tous les cultes s'attaquent et défendent par des passages également précis de leurs livres prétendus révélés où l'on trouve : Mon père et moi ne sommes qu'un ; mon père est plus grand que moi ; et dont

i. Deux ouTrages du baron d*Holbach, auxquels on prétend que Diderot n*a pas été étranger.

l'autorité s'emploie en faveur des opinions les plus contradictoires : reproche fait aux auteurs sacrés, dans des productions hétérodoxes où Ton remarque à chaque ligne le même défaut, avec cette différence qu'il est un peu plus permis à l'homme de biaiser qu'à l'Esprit-Saint.

Encore une observation, et je ferme le premier volume. Helvétius dit quelque part (je crois page 29) : Le vœu de t homme médiocre^ cest de n'avoir point de supérieur.

Hélvétius, dites de tout homme, cela est dans vos principes; n'exceptez que l'homme supérieur qui peut-être se croit l'homme unique.

Nos désirs les plus illimités se réduisent à garder les avantages de notre sort et à envahir les avantages du sort d'autrui ; c'est là toute la valeur de ce propos si commun et si ridicule : je voudrais bien être à sa place. Mécontents du présent et du passé, il n'y a point d'avenir dont nous craignions moins que du nôtre.

Avant que de passer au volume suivant, il me prend en fantaisie de réciter à Helvétius l'histoire de quelque grande découverte et d'entremêler ce récit de quelques questions.

Des parents, qui n'étaient ni pauvres ni riches, avaient plusieurs enfants ; ils faisaient cas de l'éducation, et pour assurer l'éducation de ces enfants, ils en étudiaient les dispositions naturelles... et cela voMS paraît fou ? Hs crurent apercevoir dans l'aîné de deux garçons qu'il avait du goût pour la lecture et pour l'étude. Hs l'envoyèrent au collège delà province où il se distingua, et de là à Paris, dans les classes de l'université où ses maîtres ne purent jamais vaincre son dédain pour les frivolités de la scolastique. On lui mit entre les mains des cahiers d'arithmétique, d'algèbre et de géométrie qu'il dévora. Entraîné par la suite à des études plus agréables, il se plut à la lecture d'Homère, de Virgile, du Tasse et de Milton, mais revenant toujours aux mathématiques, comme un époux infidèle, las de sa maîtresse, revient de temps en temps à sa femme... Monsieur Helvétius, qu'est-ce qu'il y a de merveilleux et de fortuit dans tout cela ?

A la promenade, chez lui à la chute du jour, la nuit dans l'insomnie, son habitude était de rêvernégligemment à quelques questions désespérées, entre lesquelles il préférait la quadrature du cercle. Les lunules d'Hippocrate de Ghio lui revenaient sans cesse, et il se disait : H est aussi impossible qu'il y ait

une vérité stérile dans la science qu'un phénomène isolé dans la nature. Pourquoi la découverte d'Hippocrate n*a-t-elle rien produit? Corollaire de Tégalité du carré de l'hypoténuse aux carrés des deux autres côtés, une autre vérité doit être le sien, et une autre vérité le corollaire de celle-ci; et ainsi de suite à l'infini. Je n'examine pas s'il raisonnait bien ou mal; mais il ne raisonnait pas ainsi par hasard.

Un jour, il se demande pourquoi les lunules d'Hippocrate, égales, étaient carrables ensemble et séparément ; et pourquoi, inégales, elles étaient encore carrables ensemble, et non plus séparément?

Il appelle d la différence de deux lunules inégales, et il trouve que tout espace circulaire terminé par des arcs quelcon* ques circulaires concaves et convexes, est carrable, toutes les fois que les arcs convexes se résolvent en une somme de différences -{-ndy et les arcs concaves en la même somme de différences, mais négative — nd.

11 s'aperçoit que c'est le cas des deux lunules égales carrables ensemble et de chacune d'elles carrable séparément, l'une et l'autre donnant-}- wrf et — nd.

11 s'aperçoit que c'est le cas tout contraire, lorsque les deux lunules sont inégales ; l'une donnant -[^ nd et md, et l'autre + md et — nd.

Je ne garantis pas la certitude de sa logique, j'expose seulement la marche de son esprit où je ne vois que le train commun de la vie.

11 se propose de former un espace terminé par des arcs déterminés concaves et convexes qui soit égal à des espaces rectilinéaires donnés + ou — n d. Ce premier pas n'était pas difficile.

11 ajoute une autre condition à cet espace, c'est qu'il soit composé d'espaces partiels, transponibles, mobiles, de manière qu'il en résulte par addition, supposition, ou simple déplacement, une nouvelle valeur du tout ou du reste, égale à des espaces rectilinéaires donnés + ou — qdy oix q soit plus ou moins grand que n.

11 trouve cet espace, ou du moins il croit l'avoir trouvé, et parconséquentune valeur de d en espaces rectilinéaires donnés, et la solution du problème.

INTITULÉ L*HOMME. ftOl

Je demande à Helvétius s'il voit ici plus de chance que dans l'exécution d'un projet de finance et la suite d'un procès au Palais et au Châtelet ? Cependant l'histoire de cette prétendue découverte est celle de toutes les découvertes réelles. Si Helvétius me répond opiniâtrement: Hasard, hasard... je dis: Élevons des autels au hasard et plaçons son nom à la tête de tous les ouvrages de génie.

S'il avoue que c'est une affaire de logique, j'insisterai et je lui demanderai s'il croit tout esprit capable de cette logique? S'il répond qu'oui, je lui répliquerai qu'il n'y a peut-être pas un homme au monde capable de prononcer sur la solution de mon jeune homme, sans l'avoir examinée, puisqu'il n'y en a certainement pas un en état de démontrer la possibilité ou l'impossibilité de la seconde condition de l'espace qu'il se flatte d'avoir trouvé ^

Et puis après une histoire sérieuse, un petit conte gai.

Jupiter avait dîné chez les Galactophages (ces Galactophages n'étaient point des hommes ; car, certainement il n'y avait point encore d'hommes sur la terre solitaire et muette), et le père des dieux se proposait bien de se dédommager d'un dîner frugal par un bon souper. En attendant, on commence un whist; on joue, on se querelle. Jupiter prend de l'humeur et crie : Est-ce qu'on ne servira point?... On sert. Les dieux s'asseyent en tumulte, et Jupiter se trouve placé entre sa femme et Minerve sa fille ; la déesse de la Sagesse avait son père à sa droite et Momus à sa gauche. Son père lui donnait des conseils fort sérieux; car Jupiter est sérieux, même dans le vin ; et Momus, ivre ou à jeun, toujours fou, lui serrait la main, lui pressait le genou et lui débitait des sornettes. uMa fille, lui disait Jupiter, entre la poire et le fromage, il y a environ cinquante-cinq siècles et demi que j'accouchai de vous ; vous commencez à devenir grandelette ; que ne vous mariez-vous? Je n'aime pas le célibat; tous les célibataires, mâles ou femelles, sont des vauriens. Plus je vous examine, plus je vous trouve propre à bien faire et à bien élever des enfants; vous serez une bonne épouse et une excellente mère. La virginité est une vertu bien stérile. Allons, mon enfant, promets-moi que tu t'ennuieras un jour d'être vierge...»

1. No serait-ce point là ce « mémoire de mathématiques » auquel Diderot fait allusion dans la lettre que nous avons citée plus haut? {Notice préliminaire d\x Dialogue entre Diderot et D'Alembert.)

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