II
Et là-<lessus, le père de Minerve et des dieux se saisit d*uD grand flacon d'ambroisie, en remplit son verre, celui de Momus et celui de sa fille, et lui dit : a A ta santé, à ton premier enfant, j'en veux être le parrain; et à la mienne...» Et puis, s'adressant à Momus : a Et toi, Momus, qu'en penses-tu? qu'une pucelle de cinq mille ans et plus est très-ridicule, n'est-il pas vrai? Mais à qui la marierons-nous bien?... » Et tout en parcourant le nombre de ceux qu'on pourrait lui donner pour époux, à chaque dieu qu'on nommait on buvait sa santé, et Minerve en était au moins pour la moitié de sa coupe. Toutes ces santés échauffèrent la tête de Jupiter et de Momus; et Minerve, au sortir de table, trouva que tout vacillait un peu dans l'Olympe. Il se faisait tard; les parties de jeu étaient finies, et chacun des immortels rega-* gnait son dortoir, lorsque Momus, qui suivait ou qui devançait Minerve, ou qui lui donnait la main, je ne sais lequel des trois; lorsque Momus, dis-je, souflle le bougeoir de la déesse, se précipite sur elle, et, tandis qu'elle se débattait entre ses bras et s'écriait à voix basse : «Mais, Momus, est-ce que vous êtes fou?... mais vous n'y pensez pas... vous me... Si l'on nous voyait!...» la déesse de la Sagesse se laissait faire un enfant. Jusqu'à présent, on avait cru que Minerve était restée pucelle ; cela n'est pas vrai : moitié de gré, moitié de force, elle fut une fois violée* Moi qui vous parle, j'ai connu très-intimement son bâtard, et c'est un de mes bons amis. Lorsque la déesse pudique sentit son sein se gonfler et que sa cuirasse inflexible refusait de se prêter à sa taille qui s'arrondissait, elle devint soucieuse. La Vérité s'en aperçut, la questionna et n'eut pas de peine à en obtenir l'aveu de son aventure. 11 s'agissait de prévenir le scandale; car, si cela se savait, imaginez la surprise et le qu'en dira-t-on des dieux 1 Minerve, la chaste Minerve! une prude! uae dévote! Pour cet effet, la Vérité lui persuada de se retirer avec elle au fond d'un puits et d'y attendre la fin de sa gestation.
— Mais est-ce que les dieux ne s'aperçurent point de l'absence de ces deux déesses?
— Non, Minerve leur en imposait par son maintien; presque tous les propos de la Vérité les blessaient; l'Olympe n'en était que plus gai. Enfin, le temps des couches de Minerve arriva; ce fut la Vérité qui lui servit de sage-femme et qui la délivra. Momus venait de temps en temps sur le bord du puils
INTITULÉ L'HOMME. ftOS
et leur criait : o Parlez donc, belles dames ; ayez-vous résolu de passer l'éternité dans votre trou? Où en êtes-vous de votre triste besogne? » Minervelui répondit : « Indigne I scélérat I elle est faite ; va nous chercher une nourrice... » Momus va et revient avec une grosse joufflue, sans raison, sans souci, riant sans savoir pourquoi, parlant sans cesse sans savoir ce qu'elle dit. On lui donne l'enfant, elle l'emporte. Momus et Minerve s'en retournent au ciel, chacun de son côté, et la Vérité reste au fond de son puits, où elle est encore.
— Et le bâtard?
— Je ne finirais jamais si j'entreprenais de vous raconter ses fortunes diverses. Voyez-vous cette énorme suite devolumes?
— Mais c'est V Histoire universelle^ compilée par une Société de gens de lettres,
— Et la sienne.
— Eh I vous avez raison ; le bâtard de la Folie et de la Sagesse délivrée par la Vérité, et le filleul de Jupiter, allaité par la Sottise, c'est l'homme.
Il fut toute sa vie véridique et menteur, triste et gai, sage et fou, bon et méchant, ingénieux et sot, sans qu'on ait jamais pu effacer entièrement les traits qu'il tenait de son père, de sa mère, de son parrain, de la sage-femme et de sa nourrice. Paresseux, ignorant et criard dans son enfance ; insouciant et libertin dans sa jeunesse; ambitieux et sournois à cinquante ans; philosophe et rabâcheur à soixante ; il mourut la tète dans le petit béguin de sa nourrice, jurant qu'il aimait son parrain à la folie, et ayant une peur du diable de l'aller trouver.
Comme j'achevais ce conte, j'ai reçu la visite d'un jeune Allemand, appelé Linschering, qui m'a raconté un fait assez singulier : c'est qu'entre ses condisciples il y en avait un, la risée de tous les autres par sa profonde inaptitude pour l'étude des langues.
Linschering en eut pitié et se proposa de le relever d'un mépris qui désolait cet enfant, en lui donnant quelque talent qui le mit de niveau avec le reste de la classe.
Il l'applique à la géométrie, et la première leçon fut la proposition la plus compliquée des Éléments, le rapport de la sphère au cylindre.
Ce problème devint le centre de tous les théorèmes et de tous
m RÉFUTATION DE L'OUVRAGE D^HELVÉTIUS.
les problèmes qui conduisent à sa solution, et qu'il lui démontrait successivement à mesure qu'il en était besoin. En sorte que cet élève possédait toute la géométrie, persuadé qu'il ne savait qu'une seule proposition.
En vérité, je préférerais volontiers cette méthode à la méthode ordinaire.
Toutes les vérités y sont rapportées vers un seul unique but qui leur sert de noyau. Ce noyau, c'est la massue d'Hercule, et les autres vérités en sont comme les clous : c'est un tout que rien ne peut rompre.
La méthode ordinaire d'aller des premiers principes aux conséquences les plus immédiates laisse les vérités isolées et presque sans 'aucune application déterminée.
On commence par ce qui a rapport aux lignes ; de là, on passe à la mesure des surfaces, ensuite on s'occupe des solides. Ce sont, pour ainsi dire, trois cours d'études séparés et distincts : la démonstration d'une proposition très-compliquée, telle que le rapport de la sphère au cylindre, les embrasse et les lie tous les trois.
11 me semble que la science s'en établit d'une manière plus compacte et plus ferme dans l'entendement, qu'elle effraye moins le disciple, et que, peut-être, elle soulage la mémoire.
Si cela est vrai de la géométrie, cela le serait peut-être également de la mécanique, de l'astronomie et des autres parties de la mathématique, qui se réduirait ainsi à la solution d'un assez petit nombre de problèmes.
Si Ton vous eût dit, à l'âge de quinze ans : Toute la science mathématique se réduit à la solution de .douze problèmes..., je ne doute point que vous ne fussiez mathématicien aujourd'hui.
La multitude des propositions nous rebute davantage que l'étendue de quelques-unes.
RÉFUTATION