‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 133 sur 210 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Page 23. — Si le cerf aux abois m'émeut^ si ses larmes font couler les miennes^ ce spectacle si touchant par sa nouveauté est agréable au sauvage que l'habitude y endurcit.

-^ Pourquoi le cerf aux abois vous émeut-il? Quel est le motif de votre commisération pour un animal à la place duquel vous ne vous mettez pas?

— La nouveauté.

— La nouveauté surprend et ne touche pas. Cette commisération est d'animal à animal, ou si l'on aime mieux, c'est une illusion rapide amenée par des symptômes de douleur communs

à rhomme et à l'animal, et qui nous montre un honmie à la place d'un cerf.

Page 2i. — Si le peuple retourne aux exécutions publiques, ce n'est point pour voir soufirir; au contraire, il va chercher un sentiment de pitié, un sujet de pérorer; à son retour, il fait un rôle, les voisins s'assemblent autour de lui, pendentes ab ore laquentû.

Ibid, — Je comparerais volontiers un champ de bataille^ à une table d'un jeu ruineux. Le soldat victorieux emporte la dépouille du soldat moribond, comme le joueur fortuné la bourse du joueur désespéré. J'en use avec autrui comme il en aurait usé avec moi ; pourquoi aurais-je aujourd'hui une sotte pitié que je ne trouverais pas demain?

Page 25. — Celui qui donne des commisérations à son maître j lave ses mains dans son propre sang. Cest Saadi qui le dit.

Mais ce poète raconte qu'un malheureux tndné au supplice chargeait le tyran d'imprécations, que le tyran, trop éloigné du malheureux pour l'entendre, ayant demandé ce qu'il disait, un courtisan lui répondit : «Seigneur, il dit que celui qui fera miséricorde en ce monde l'obtiendra dans l'autre... » qu'un autre courtisan reprenant la parole, ajouta : « Seigneur, on te fait un mensonge; le malheureux que tu as condamné au supplice pour ses forfaits le mériterait par les imprécations qu'il vomit contre toi... — N'importe, reprit le sultan, je lui fais grâce, qu'on le lâche ; j'aime mieux un mensonge qui me rend miséricordieux qu'une vérité qui me rendrait cruel. »

Page 26. — Il est des hommes bonsy mais rkumaniîé est en eux T effet de Véducation et non de la nature.

Toujours! Je n'en crois rien. Quelque éducation qu'on eût donnée à la bête féroce qui examinait avec une joie curieuse les convulsions du capucin qu'il avait assassiné, j'ai peine àm'imaginer qu'elle en eût fait un homme bien tendre et bien compatissant.

On ne donne point ce que la nature a refusé; peut-être détruit-on ce qu'elle a donné. La culture de l'éducation améliore ses dons.

i. « Qa*on se rappelle le tableau d'un champ de bataille au moment qui suit la victoire, lonque la plaine est encore jonchée de morts et de mourants; lorsque Tavarice et la cupidité portent leurs regards avides sur les vêtements sanglants des victimes encore palpitantes... s*en approchent et les dépouillent. » De V Homme.

Ibid. — La sensibilité physique est le seul don que nous a fait la nature.

Mais cette sensibilité diffuse dans toutes les parties de Thomme est-elle également partagée entre elles? Cela n'est pas, cela ne peut être.

Si la portion de sensibilité physique est faible au cerveau et au diaphragme, peu d'imagination, peu de pitié, peu de bienfaisance.

La sensibilité physique est-elle égale dans tous les individus? Cela n'est pas, cela ne peut être.

Obtiendrez-vous donc les mêmes effets d'une machine en qui ce ressort est trop fort, et d'une machine en qui il est trop faible?

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