‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 140 sur 210 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

CHAPITRES m A XVIII INCLUSIVEMENT.

Page 121. — L'auteur a tellement compliqué la question du luxe, qu'après avoir lu tout ce qu'il en dit, on n'en a guère des notions plus nettes.

Je donne le nom de luxe à tout ce qui est au delà des besoins nécessaires, relativement au rang que chaque citoyen occupe dans la société.

D'après celte définition l'histoire du luxe me paraît écrite en gros caractères au-dessus des portes de toutes les maisons de la capitale.

Je divise, relativement au luxe, les citoyens en trois classes: des riches, des aisés et des pauvres.

11 n'y a point de luxe chez le riche, s'il n'accorde à ses

goûts, à ses passions, à ses fantaisies, rien qui excède les justes limites qui lui sont prescrites par sa richesse. Il a de Tor ; quel emploi veut-on qu'il en fasse, si ce n'est de multiplier ses jouissances ?

Il n'y a point de luxe chez le citoyen aisé, s'il n'a ni goûts, ni passions, ni fantaisies ruineuses.

Il ne peut y avoir de luxe chez le pauvre, puisqu'il manque du nécessaire à ses besoins.

Le luxe naît donc d'un usage insensé de sa fortune.

Et quelle peut être la cause de cet usage insensé, je ne dis pas dans un citoyen, mais chez toute une nation?

Cette cause? C'est le trop d'importance attachée à la richesse jointe à une distribution trop inégale de la fortune.

Alors la société se divise en deux classes : une classe trèsétroite des citoyens qui sont riches et une classe très-nombreuse des citoyens qui sont pauvres.

Dans la première classe, le luxe est une ostentation de la richesse ; dans la seconde, le luxe est un masque de la misère.

Cette ostentation, poussée à l'excès, amène la ruine du riche, et, de là, le peu de durée des grandes fortunes.

Ce masque comble la misère du pauvre.

Cette espèce de luxe est nécessairement suivi de la corruption des mœurs, de la décadence du goût et de la chute de tous les arts.

Par une sotte émulation il n'y a point d'extravagances dans lesquelles le riche ne se précipite, point de bassesses auxquelles le pauvre ne se détermine.

L'extérieur confond tous les rangs. Pour soutenir cet extérieur, hommes et femmes, grands et petits, tous se prostituent en cent manières diverses. L'indigence est la seule chose dont on rougisse.

On fait beaucoup de statues, mais on les fait mauvaises ; on fait beaucoup de tableaux, mais on n'en fait point de bons; on fait beaucoup de pendules, de montres, mais on les fabrique mal. Rien n'est d'utilité, tout est de parade.

Si l'on suppose une répartition plus égale de la richesse et une aisance nationale proportionnée aux différentes conditions, si l'or cesse d'être la représentation de toutes les sortes de mérite, alors on verra naître un autre luxe. Ce luxe, que j'appelle le bon, produira des effets tout contraires au premier.

Si la femme du peuple veut acheter une robe, elle ne la demandera pas légère et voyante, parce qu'elle aura de quoi la payer durable, solide et bien manufacturée.

Si la fantaisie lui prend de se faire peindre, elle n'appellera point un barbouilleur.

Si elle veut une montre, il ne lui suffira pas que le bouton aplati la simule à répétition.

Il y aura peu de crimes, mais beaucoup de vices, mais de ces vices qui font le bonheur dans ce monde-ci et dont on n'est châtié que dans l'autre.

Je pense donc qu'un souverain n'aurait rien de mieux à faire que de travailler de toute sa force à la damnation de ses sujets.

Tout cela n'est que croqué, mais je fais une note et non pas un Traité.

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