CHAPITRE IX
Page 102. — Mais il est une autre source de V inégalité des industries et de la parcimonie des pères qui doivent transmettre à leurs enfants quelquefois des richesses immenses. Ces fortunes sont légitimes^ et Je ne vois pas comment^ avec justice et en respectant la loi sacrée de la propriété ^ on peut obvier à cette cause de luxe.
Réponse. C'est qu'il n'y faut point obvier ; c'est que les fortunes seront légitimement réparties lorsque la répartition sera proportionnée à l'industrie et aux travaux de chacun ; c'est que cette inégalité n'aura point de suite fâcheuse ; c'est qu'au contraire elle sera la base de la félicité publique si Ton trouve un moyen je ne dis pas d'avilir, mais de diminuer l'importance de l'or; et ce moyen, le seul que je connaisse, c'est d'abandonner toutes les dignités, toutes les places de l'État au concours.
Alors un père opulent dira à son fils : Mon fils, si tu ne veux que des châteaux, des chiens, des femmes, des chevaux, des
1. Ceci ne répoocl pas directement à l'observation d'Helvétius. l\ ne cite TAnr gleterre que pour remarquer que Tobligation pour les représentants de s'assembler dans la capitale est la osuse qui leur fait séparer leur intérêt de celui des représentés. II. 27
ftl8 RÉFUTATION DE L'OUVRAGE D'HELVÉTIUS
mets délicats, des vins exquis, tu les auras-, mais si tu as Tarnbition d'être quelque chose dans la société, c'est ton affaire, ce n'est pas la mienne; travaille le jour, travaille la nuit, instruistoi, car avec toute ma fortune je ne ferais pas de toi un huissier.
Alors l'éducation prendra un grand caractère, alors l'enfant en sentira toute l'importance ; car s'il demande qui est-ce qui est grand chancelier de France, il arrivera souvent qu'on lui nommera le fils du menuisier ou du tailleur de son père, peutêtre celui de son cordonnier.
Si les concurrents sont jugés sur leurs rnœurs et leurs lumières, si les vices donnent aussi sûrement l'exclusion que l'ignorance, il y aura d'honnêtes gens et des gens habiles.
Je ne prétends pas que ce moyen soit absolument sans inconvénient, ni que, quels que soient les juges du mérite, il n'y aura ni prédilection, ni esprit de parti, ni aucune sorte de partialité; mais il y a une pudeur qui même de nos jours en a quelquefois imposé aux ministres, et je ne pense pas qu'on osât préférer un fripon ou un sot à un concurrent honnête et éclairé. Ce qui pourrait arriver de pis, c'est que, peut-être, on ne nommerait pas toujours à la place vacante celui qui en serait le plus digne.
Il n'y a que le concours du mérite aux grandes places qui puisse réduire l'or à sa juste valeur.
Dans cette supposition je demande quel motif étrange pourrait déterminer un père à se tourmenter toute sa vie pour n'accumuler que des biens et ne transmettre à son fils que les moyens d'être un avare, ou un dissipateur ou un voluptueux?
En même temps que le mérite sera plus honoré, la cupidité diminuée, le prix de l'éducation mieux senti, les fortunes seront moins inégales. Ces effets désirés s'enchaînent nécessairement les uns aux autres.
La seule richesse vraiment désirable est celle qui satisfait à tous les besoins de la vie, et qui met les pères en état de donner d'excellents maîtres à leurs enfants.
Toutes les conséquences des principes qui précèdent sont faciles à tirer.
Sans de bonnes mœurs publiques, point de vrai goût ; sans instruction et sans probité, point d'honneurs à poursuivre. Un souverain peut combler son favori de richesses,' mais il ne peut lui donner ni des connaissances ni de la vertu.
INTITULÉ L'HÛMME. M9