‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 151 sur 210 · DU GOUVERNEMENT DES JÉSUITES · texte numérisé non relu

DU GOUVERNEMENT DES JÉSUITES

Une observation vraie que je n'ai lue dans aucun auteur, c'est qu'on aimait un jacobin, un capucin, un autre moine, sans aimer Tordre; au lieu que l'ami d'un jésuite était l'ami des jésuites. La plus petite partie représentait le tout.

Page 170. — Ici l'auteur est décousu. // n'est point de muse à laquelle on n'ait érigé un temple*^ point de science qu'on n'ait cultivée dans quelque académie ; point d'académie oit l'on n'ait proposé quelque prix pour la solution de certains problèmes d optique^ d' agriculture ^ d'astronomie^ de mécanique^ etc. Par quelle fatalité les sciences de la morale et de la politique y les plus importantes de toutes celles qui contribuent le plus à la félicité nationale^ sont-elles encore sans écoles publiques^,,.

Ce morceau ne tient ni à ce qui précède, ni à ce qui suit, et n'était pas assez saillant pour le conserver aux dépens de la liaison des idées. Cet endroit n'est pas le seul où l'on sente ce défaut. Quand on est instruit de la manière de travailler de l'auteur, on doit être surpris de ne pas le reconnaître plus souvent dans son ouvrage.

Page 171. — Les lois monastiques devraient être les plus parfaites, j'en conviens ; pour les plus durables, je le nie. 11 n'y a de durable que ce qui est conforme à la nature, qui ne cesse de réclamer ses droits.

Ni Helvétius, ni aucun des écrivains qui l'ont précédé ou suivi, n'a bien connu le caractère primitif du jésuitisme.

Lorsqu'ils se présentèrent en France et qu'on leur demanda ce qu'ils étaient : réguliers? lis répondirent non; séculiers? Ils répondirent non, et ils avaient raison.

Leur fondateur était un militaire. Leur institution fut militaire : le Christ fut le chef de la troupe, le général en fut le colonel ; le reste fut ou capitaine, ou lieutenant, ou sergent ou soldat.

Cela fait rire, mais cela n'en est pas moins vrai.

C'était un véritable ordre de chevalerie. Et quels étaient les ennemis qu'ils avaient à combattre? Le diable, ou l'incrédulité, le vice et l'ignorance. Ils faisaient des missions aux environs et au loin contre l'incrédulité. Ils prêchaient dans les villes contre le vice, ils tenaient des écoles contre l'ignorance ; tous marchaient sous l'étendard de la vierge Marie, la Dulcinée de saint Ignace.

Ajoutez que l'établissement de cet ordre fut presque immédiat au temps de la chevalerie espagnole, des paladins et du don-quichottisme.

Il ne resta de l'esprit du fondateur que le fanatisme. Ils avaient tellement dégénéré sous le troisième généralat, qu'un de leurs anciens écrivains, dont le nom ne me revient pas, leur disait: « Vous êtes devenus ambitieux et politiques; vous courez après l'or; vous méprisez les études et la vertu; vous fréquentez les grands. Vous vous acheminez si promptement au vice et à la puissance, que les souverains désireront votre extinction et ne sauront comment l'exécuter. »

NOTES

Page 173. — 11 est vrai que la loi militaire contraint un soldat à fusiller son compagnon et son ami*; mais c'est une loi atroce contre laquelle on s'est récrié de tout temps.

Est-il juste de reprocher à une nation le vice d'un état par-

i. Helvctiufl prétend que cette loi «ne prouve pas de la part du gouvernement un grand respect pour ramitié et Tobcissance à cette loi (de la part du soldat) une grande tendresse pour ses amis, n Cest une réponse aux critiques faites contre son chapitre de V Amitié, dans l'Esprit, critiques, dit-il, d*après lesquelles « on eût cru Paris peuplé d*Orestes et de Pylades. »

ticulier? Est-il juste de reprocher à un siècle policé une loi établie dans un temps barbare?

C'est une façon de raisonner aussi singulière que celle d'un historien qui prétendrait prouver par Texeraple de Brutus que, dans les premiers temps de Rome, les pères ou n'aimaient pas leurs enfants, ou les aimaient moins que la patrie. Il n'y avait peut-être parmi tous les citoyens que cet homme capable de son action héroïque ou féroce; l'étonnement général qu'elle causa le prouve assez.

Ce serait très-mal juger de l'esprit général d'un peuple que de conclure sa force ou sa faiblesse, la pureté ou la corruption' de ses mœurs, sa richesse ou sa pauvreté, des actions de quelques particuliers, et de dire : « Apicius se laissa mourir de faim, parce qu'il ne lui était plus possible de vivre avec huit ou neuf cent mille livres qui lui restaient; donc un Romain, alors, était dans la misère avec ce capital. »

Ibid. — Est-il un instant où la liberté de Thomme puisse être rapportée aux différentes opérations de son âme ?

Cette phrase est louche.

Page \lh. — // n*est presque pas un saint qui nuit une fois dans sa vie lavé ses mains dans le sang humain.

J'ai un souverain mépris pour les saints, mais je ne puis me résoudre à les calomnier; à moins que par les austérités qu'ils ont exercées sur eux-mêmes et auxquelles ils en ont encouragé d'autres par leur exemple et leur conseil, on ne se croie autorisé à les regarder comme des suicides ou des assassins, et c'est peut-être là la pensée de l'auteur.

Page 177. -r- Pourquoi si peu d'hommes honnêtes? C'est que V infortune poursuit presque partout la probité.

11 n'y a point de peuple si généralement corrompu qu'on n'y puisse trouver quelques hommes vertueux; parmi ces hommes vertueux il n'y en a peut-être pas un seul qui ne fût parvenu aux honneurs et à la richesse par le sacrifice de sa vertu. Je voudrais bien savoir par quelle bizarrerie ils s'y sont refusés, quel motif ils ont eu de préférer une probité indigente et obscure au vice opulent et décoré.

Ibid. — Il est vrai, la religion fait restituer un écu, mais elle fait poignarder Henri IV.

Page 178. — Je ne puis me dispenser de rappeler ici le

discours que j'ai entendu tenir à un docteur de Sorbonne, c'était Tabbé L'Avocat, bibliothécaire de la maison. Dans ce temps le garde des sceaux Machault avait projeté l'extinction des immunités ecclésiastiques. « Voilà, disait le docteur, une querelle qui serait bientôt finie, si j'étais à la place de l'archevêque.

— Que feriez-vous?

— Ce que je ferais? j'irais trouver M'" de Porapadour et je lui dirais : Madame, vous vivez dans un commerce scandaleux avec le roi ; je vous avertis que si dans la huitaine vous n'êtes pas rentrée dans la maison de votre époux, je vous excommunierai. ))

Page 181. — Si le bourreau peut tout sur les armées, dit un grand prince, il peut tout sur les villes.

Un grand prince, dites-vous, Helvétius! dites un grand scélérat, un César Borgia. Malheur à la nation gouvernée par un souverain, je ne dis pas qui se conduit par de pareils principes, mais dont l'âme cruelle est capable de les concevoir •.

Page 182. — Le despotisme du chef des jésuites ne peut être nuisible.

A son ordre, j'en conviens ; mais à la société ? vous ne le pensez pas.

Et si le souverain s'avisait de gouverner son empire d'après les principes de la politique jésuitique, comment croyez-vous que les autres souverains s'en trouveraient?

Une nation où tous les sujets seraient dans la main du souverain comme le bâton dans la main du vieillard, où le souverain commanderait à tous ses sujets comme le Vieux de la Montagne commandait à ses fanatiques, exterminerait incessamment toutes les autres nations ou en serait incessamment exterminée.

Que de meurtres, que d'assassinats je vois commis ! quelles rivières de sang je vois couler de tous côtés ! L'idée seule m'en fait frémir. Un pareil monarque serait-il menacé par un de ses voisins d'une guerre juste ou injuste? il n'aurait qu'à dire : « Qu'on aille le tuer... » et à l'instant il y aurait des milliers de bras à ses ordres.

i. L*attribution de cette maxime à un grand prince (Frédéric H) a été supprimée dans les éditions subséquentes de VHomvM, et la phrase a passé simplement dans le texte.

INTITULÉ UHOMME. 127

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