‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 152 sur 210 · DE L^EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

DE L^EMPLOI DU TEMPS

Page 188. — J'ai lu ce chapitre avec le plus grand plaisir ; je n'ai pas la force de le contredire en forme, mais je crains bien qu'il n'y ait un peu plus de poésie que de vérité. J'aurais plus de confiance dans les délices de la journée d'un charpentier, si c'était un charpentier qui m'en parlât, et non pas un fermier général dont les bras n'ont jamais éprouvé la dureté du bois et la pesanteur de la hache. Ce bienheureux charpentier, je le vois essuyer la sueur de son front, porter ses mains sur ses hanches et soulager par le repos la fatigue de ses reins, haleter à chaque instant, mesurer avec son compas l'épaisseur de la poutre. Peut-être est-il fort doux d'être charpentier ou scieur de pierre, mais franchement je ne veux point de ce bonheur-là, même avec l'agréable souvenir, à chaque coup de cognée ou de scie, du payement qui m'attendrait à la fm de ma journée.

Toutes les sortes de travaux soulagent également de l'ennui, mais tous ne sont pas égaux. Je n'aime point ceux qui amènent rapidement la vieillesse, et ce ne sont ni les moins utiles, ni les moins communs, ni les mieux récompensés.

La fatigue en est telle, que l'ouvrier est bien plus sensible à la cessation de son travail qu'à l'avantage de son salaire : ce n'est pas sa récompense, c'est la dureté et la longueur de sa tâche qui l'occupent pendant toute sa journée. Le mot qui lui échappe lorsque la chute du jour lui ôte la bêche de la main, ce n'est pas : « je vais donc toucher mon argent... » c'est : « m'en voilà donc quitte pour aujourd'hui. »

Et vous croyez que quand il est de retour chez lui, il est bien pressé de se jeter entre les bras de sa femme? Vous croyez qu'il y est aussi ardent qu'un oisif entre les bras de sa maîtresse ? Presque tous les enfants des gens de peine ne se font que le matin d'un dimanche ou d'une fête.

J'ai pourtant fait une expérience que je vais rapporter : on en conclura tout ce qu'on voudra. Je revenais du bois de Bou-

logne avec un ami. Cet ami me dit : « Nous allons rencontrer des carrosses qui vont à Versailles; je gage que nous ne verrons un visage serein dans aucun... » Tous en effet avaient ou la tête penchée sur la poitrine, ou le corps jeté dans un des angles de leur voiture, avec un air plus rêveur et plus soucieux que je ne saurais vous le peindre. Mais ce n'est pas tout : c'est que plusieurs de ces malheureux occupés à scier la pierre le long des bords de la rivière chantaient, en mordant avec appétit dans un morceau de pain bis. Donc, me direz-vous, ce dernier était plus heureux que le premier? Oui, dans ce moment-là, ce jour-là peut-être. Mais nous ne parlons ni d'un moment, ni d'un jour. Le scieur de pierre sciait la pierre tous les jours et ne chantait pas tous les jours. L'homme de cour n'était pas tout le jour sur le chemin de Versailles, n'y allait pas tous les jours, et n'était pas toujours triste, soit qu'il y allât, soit qu'il en revînt.

Si le scieur de pierre a ressenti moins de peine d'une veine de pierre très-dure que le courtisan de l'inadvertance du monarque ou du sourcil froncé de son ministre, un regard du monarque, un mot favorable de son ministre a rendu le courtisan plus heureux que le scieur de pierre ne Ta été par une veine tendre de la pierre qui diminuait sa fatigue et abrégeait son travail.

Je ne crois pas d'un autre côté que ce seigneur qui est privé du souverain bonheur de souper dans les petits appartements, soit aussi satisfait à sa table ou à celle de ses amis , malgré la délicatesse des mets et la variété des vins les plus exquis, que le scieur de pierre, de retour du port dans sa chaumière, avec sa cruche d'eau ou son pot de mauvaise bière, à côté de sa femme et de ses enfants.

Mais si l'un est malheureux, c'est qu'il a la tête mauvaise; et que la religion, l'habitude de la misère et du travail, avec le meilleur jugement suffisent à peine à l'autre pour le réconcilier avec son état.

Enfin, Helvétius, lequel des deux aimeriez-vous mieux être, ou courtisan ou scieur de pierre? Scieur de pierre, me direzvous. Cependant avant la fin du jour vous seriez dégoûté de la scie qu'il faudrait reprendre le lendemain ; et vous auriez bientôt envoyé paître et le monarque, et son ministre et toute la cour, si votre rôle de courtisan vous déplaisait.

Croyez-moi, huit ou dix heures de scie vous auraient bientôt adouci les ennuis de TOEil-de-Bœuf .

Je sais très-bien que chaque état a ses disgrâces. Je lisais à quinze ans, je relisais à trente, dans Horace, que nous ne sentons bien que les peines du nôtre, et je riais et de l'avocat qui envie le sort de Tagriculteur, et de l'agriculteur qui envie le sort du commerçant, et du commerçant qui envie le sort du soldat, et du soldat qui jure et tempête contre les dangers de son métier, la modicité de sa paye et la dureté de son caporal ou de son capitaine*; avec tout cela je m'aime mieux étendu nonchalamment dans mon fauteuil, mes rideaux tirés, mon bonnet renfoncé sur les yeux, occupé à décomposer des idées, qu'à battre le ciment, quoique je ne fasse aucune comparaison de la réprimande du piqueur et de la satire du critique rongé d'envie et plein de mauvaise foi. Certainement un coup de sifflet au théâtre fait plus de mal à un auteur que dix coups de bâton n'en font au manouvrier paresseux ou maladroit; mais, au bout de huit jours, l'auteur sifflé n'y pense plus, et le plâtre pèse toujours également sur les épaules courbées du porteur d'oiseau*.

Page 1