DES CAUSES FINALES
2. Qui sommes-nous, pour expliquer les fins de la nature? Ne nous apercevrons-nous point que c'est presque toujours aux dépens de sa puissance que nous préconisons sa sagesse ; et que nous ôtons à ses ressources plus que nous ne pouvons jamais accorder à ses vues? Cette manière de l'interpréter est mauvaise, même en théologie naturelle. C'est substituer la conjecture de l'homme à l'ouvrage de Dieu ; c'est attacher la plus importante des vérités théologiques au sort d'une hypothèse. Mais le phénomène le plus commun suffira pour montrer combien la recherche de ces causes est contraire à la véritable science. Je suppose qu'un physicien, interrogé sur la nature du lait, réponde que c'est un aliment qui commence à se préparer dans la femelle, quand elle a conçu, et que la nature destine à la nourriture de l'animal qui doit naître ; que cette définition m'apprendra-t-elle sur la formation du lait? que puis-je penser de la destination prétendue de ce fluide et des autres idées physiologiques qui l'accompagnent, lorsque je sais qu'il y a eu des hommes qui ont fait jaillir le lait de leurs mamelles; que l'anastomdse des artères
épigastriques et mammaires^ me démontre que c'est le lait qui cause le gonflement de la gorge, dont les filles mêmes sont quelquefois incommodées à l'approcbe de l'évacuation périodique; qu'il n'y a presque aucune fille qui ne devînt nourrice, si elle se faisait téter ; et que j'ai sous les yeux une femelle d'une espèce si petite, qu'il ne s'est point trouvé de mâle qui lui convînt, qui n'a point été couverte, qui n'a jamais porté, et dont les tettes se sont gonflées de lait, au point qu'il a fallu recourir aux moyens ordinaires pour la soulager? Combien n'est-il pas ridicule d'entendre des anatomistes attribuer sérieusement à la pudeur de la nature une ombre qu'elle a également répandue sur des endroits de notre corps où il n'y a rien de déshonnête à couvrir? L'usage que lui supposent d'autres anatomistes fait un peu moins d'honneur à la pudeur de la nature, mais n'en fait pas davantage à leur sagacité. Le physicien, dont la profession est d'instruire et non d'édifier, abandonnera donc le pourquoi^ et ne s'occupera que du comment. Le comment se tire des êtres ; le pourquoi^ de notre entendement; il tient à nos systèmes; il dépend du progrès de nos connaissances. Combien d'idées absurdes, de suppositions fausses, de notions chimériques, dans ces hymnes que quelques défenseurs téméraires des causes finales ont osé composer à l'honneur du Créateur? Au lieu de partager les transports de l'admiration du Prophète, et de s'écrier pendant la nuit, à la vue des étoiles sans nombre dont les cieux sont éclairés, Cœli enarrant gloriam Dei (David, psalm. xviii, f i.) ils se sont abandonnés à la superstition de leurs conjectures. Au lieu d'adorer le Tout-Puissant dans les êtres mêmes de la nature, ils se sont prosternés devant les fantômes de leur imagination; Si quelqu'un, retenu par le préjugé, doute de la solidité de mon reproche, je l'invite à comparer le traité que Galien a écrit de l'usage des partics du corps humain, avec la physiologie de Boêrhaave; et la physiologie de Boêrhaave,, avec celle de Haller : j'invite la postérilé à comparer ce que ce dernier ouvrage contient de vues systématiques et passagères, avec ce que la physiologie deviendra dans
1. Cette découYcrte anatomique est de M. Bertin, et c^est une des plus belles fui ae soit faite de nos Jours. (Didbrot.) — La découverte fut niée et Bertln dut ioalenir une polémique très-vive contre Ferrein, avec lequel il était déjà en dissidence sur un autre poiot. Voyez Lettres sur le nouveau système de la voix et sur 1er artères lymphatiques, adressées par Bertln, sous le voile de Tanonyme, à Guns, mràLeipx}g(i748).
les siècles suivants. L'homme fait un mérite à rÉternel de ses petites vues; et TÉternel qui l'entend du haut de son trône, et qui connaît son intention, accepte sa louange imbécile, et sourit de sa vanité.