II
Entre une société de fer et une société de glace ou de porcelaine, il n'y a pas à choisir.
Faire des crimes. Torquatus Silanus ' a eu des nobles, quas ab episiolisy et libelliSy et rationibm appellet^ nomina summœ curœ^ et meditamenta. Pomposianus s'est fait descendre de la famille impériale * ; il a une mappemonde ; il colporte les harangues que Tite-Live a mises dans la bouche des chefs et des rois; il a donné à des esclaves les noms d'Annibal et de Magon. La statue de Marcellus est située ' plus haut que celle de César. C'est avec de pareils moyens de perdre que personne n'est en sûreté.
Alexandre dira qu'Antipater a vaincu; mais à condition qu'Anlipater n'en conviendra pas.
Quand on sert les grands, toujours avoir moins d'esprit qu'eux. Témoin la disgrâce de Pimentel, secrétaire de Philippe II, roi d'Espagne; au sortir d'un conseil d'État, il dit à sa femme : u Madame, faites vos malles; j'ai eu la maladresse de laisser apercevoir à Philippe que j'en savais plus que lui. »
1. Voyez Tacit. Annal, lib. XV, cap. xxxv. Je rétablis ici le texte de cet historien que Diderot cite presque toujours d*une manière peu exacte, et qu*il obscurcit souvent en supprimant sans nécessité ce qui le rendrait clair et intelligible pour tout le monde. W faut écouter Diderot lorsqu'il raisonne ; sa logique est précise et serrée; il est chaud, pathétique, éloquent, persuasif; il porte la lamiire dans Tesprit ; mais on ne peut trop se défler de lui quand il cite : je ne conoais pas en ce genre un plus mauvais guide. \\ est rare qu*il s'autorise d^in fait sans raltérer. (N.)
2. Voyez Sdeton. t» Domitiano, cap. x. C'est sur ces différents chefs d'accosstion, tous plus ou moins vagues et insignifiants, que le cruel Domitiea exiU Pomposianus. (N.)
3. C'est une partie de Taccusation que Romanus Hispo, cet homme dont Tacite fait un portrait si hideux, intenta contre Granius Blarcellus. Voyez Taot. Annal» lib. I, cap. Lxxiv. (N.)
Malheur à celui dont on parlera trop.
GXXVII.
Malheur à celui qui s'illustrera par ses services.
Malheur à celui qui m'aura mis dans Talternative d'oublier ou la majesté ou la sécurité.
GXXIX.
S'ils vainquent, c'est que je leur ai prêté mes dieux et mon destin.
Un roi n'est ni père, ni fils, ni frère, ni parent, ni époux, ni ami. Qu'est-il donc? Roi, même quand il dort.
Le courtisan ne jure que par le roi, et par son éternité.
Le soldat est notre défenseur pendant la guerre, notre ennemi dans la paix; il est toujours dans un camp, il ne fait qu'en changer.
La terreur est une sentinelle qui manque un jour à son poste.
Puisse^ Âgrippine n'aller jamais à Tibur sans son fils I puisse son fils n'en revenir jamais sans elle I
1. n y a dans le manuscrit autographe de Diderot : « Puisse Timpératrice n*aller Jamais à Sarkozelo sans son fils! puisse son fils n*en revenir jamais sans elle! » (N.)
GXXXV.
Renvoyer la garde prétorienne ; ce fut là le solécisme de César, et ce solécisme-là lui coûta la vie.
Caligula se fit garder par des Bataves, et Antonin par des Germains.
Rien à demi. Pompée avait eu la tête coupée; César était poignardé ; il fallait assassiner Antoine et Lépide. Octave était trop éloigné et trop plat pour oser quelque chose.
CXXXVIIL
La position de Tibère après la révolte de TlUyrie, fort semblable à celle de Catherine après la révolution ; Periculosa méritas; flagitiosa largitio^.
Lorsque le prêtre favorise une innovation, elle est mauvaise; lorsqu'il s'y oppose, elle est bonne. J'en appelle à l'histoire. C'est le contraire du peuple.
Sous Auguste, l'Empire était borné par l'Euphrate, à l'orient; par les cataractes du Nil et les déserts d'Afrique, au midi ; par le mont Atlas, à l'occident ; et par le Danube et le Rhin, au septentrion. Cet empereur se proposait d'en restreindre les limites. Plus un empire est étendu, plus il est difficile à gouverner, et plus il importe que la capitale soit au centre. On peut en restreindre le gouvernement, en le divisant, multiplier les gouverneurs des provinces et les changer souvent.
i. Tacxt. iinnal. lib. I, cap. xxxvi. (N.)
Avis aux factieux. Auguste fit périr les assassins de César au bout de trois ans. Septime Sévère traita de même ceux qui tuèrent Pertinax; Domitien, Tafiranchi qui prêta sa main à Néron ; Vitellius*, les meurtriers de Galba. On profite du crime; et on s'honore encore par le châtiment du criminel.
GXLII.
Après la mort du tyran Maximin, Arcadius et Honorius publièrent une loi contre le tyrannicide. L'esprit de cette loi est clair.
GXLIII.
On a dit que le prince • mourait, et que le sénat était immortel. On nous a bien prouvé que c'était tout le contraire.
GXLIV.
Les ordres de la souveraineté qui s'exécutent la nuit, marquent injustice ou faiblesse : n'importe. Que les peuples n'apprennent la chose que lorsqu'elle est faite.
GXLV.
« Tandis qu'ils élèvent ' la mer et qu'ils abaissent les montagnes, nous manquons d'asile. » Qui est-ce qui parle ainsi? Gatilina. A qui ? A des hommes ruinés et perdus comme lui.
1. « Plares quam centum et vigenti libellos {les requêtes des meurtriers de GcUba) premia exposcentium, ob aliqaam notabilem illa die operam, Vitellius postea invenit : omnesque conquiri et interflci j usait; non honore Galbse, sed tradito principibus more, munimentum ad pnesena, in poateram ultionem. » Taqt. Hist. lib. I, cap. xuv, m fin. (N.)
3. Principes mortales : remjmblicam œtemam esse. C'est une des raisons dont Tibère se servit pour faire cesser les regrets que causait la mort de Germanicus, dont, selon le peuple, les funérailles n'avaient pas été célébrées avec assez de magnificence. Voyez Tacit. Annal, lib. III, cap. vi. (N.)
3. « Etenim quis mortalium, cui virile ingenium, tolerare potest, illis divitias superare, quas profundant in eistruendo mari, et montibus cosBquandis, nobis rem iamiliarem etiam ad necessaria déesse? » Sallust. Catilin. cap. xx. (N.)
GXLVI.
Que le peuple ne voie jamais couler le sang royal pour quelque cause que ce soit. Le supplice public d'un roi change Tesprit d'une nation pour jamais *.
Qu'est-ce que le roi ? Si le prêtre osait répondre, il dirait : C'est mon licteur.
1. Il n*est pas iuutilc de remarquer que Touvrage où se trouve cette deroière réflexion, aussi Juste que profonde, a été écrit en 1774; et que les Anglais même, malgré leur pénitence annuelle et leurs remords intermittents et périodiques, ne ont pas exception à cette règle générale. Sans oser se Tavouer à eUe-mème, oa plutôt sans s'en douter, cette nation en corps n*en' est pas moins modiflée à cet égard pour tout le temps que la forme de son gouvernement sera monarchique : c'est quMl faut peut-être plus de temps à un peuple policé pour oublier le supplice légal et public d'un de ses rois, et pour voir, même après plusieurs siècles écoulés, ses successeurs absolument du même œil et avec le même cortège de préjuges et d'illusions qu'il regardait les princes qui, avant ce grand exemple, ont régné sur lui, qu'il n'en a fallu à ce même peuple, fatigué d'une longue servitude, pour se résoudre à briser, de ses fers rompus, la tête de ses oppresseurs. Cette observation, dont on sentira d'autant mieux la vérité qu'on aura plus étudié le cœar humain, et qu'on le connaîtra mieux, suffit, ce me semble, pour inspirer à tous les Français cet esprit d'union, de concorde et de paix qui peut seul tarir la source de leurs maux. Puissent aujourd'hui ceux de mes concitoyens qui, moins par goût et par un choix réfléchi, que par l'efTet du pouvoir de l'habitude et de la force des opinions préconçues, regrettent au fond de leur cœur un gouvernement aboli par la volonté nationale, et font secrètement des vœux, au moins indiscrets, pour en voir le rétablissement, examiner dans le, silence de leurs passions et de leurs préjugés cette grande question! Puissent-ils, plus instruits et plus éclairés, se convaincre fortement qu'il serait impossible aujourd'hui de courber tous les Français sous le même joug dont ils se sont affranchis, sans baigner encore la France dans des flots de sang, et sans lui imprimer une nouvelle secousse qui en entraînerait nécessairement le déchirement et la ruine! Puissent, surtout, ces hommes aigris par le malheur, et que les convulsions, les désordres et les crimes de toute espèce, inséparables d'une grande révolution, n'ont que trop multipliés sur le sol de la république, abjurer enfin leurs haines, oublier, s'il se peut, le passé, ouvrir désor^ mais leur âme à la clémence, à la commisération, à l'espérance, à l'amitié, à tous les sentiments doux et consolateurs! Puissent^ils, soumis aux sages conseils de la raison et de leur propre intérêt bien entendu, reconnaître que, tout bien considéré, tout pesé, tout calculé, ils n'ont rien de mieux à faire pour leur bonheur et pour celui de leurs concitoyens, pour assurer surtout le repos, la durée, la gloire et la prospérité de la patrie, ce nom si cher à tous les cœurs bien nés, que de se rallier en foule autour du gouvernement établi par la constitution, de le maintenir, d'en fortifier à l'envi tous les ressorts, et de donner les premiers le précepte et l'exemple du respect et de l'obéissance aux lois de l'État! (N., 1798.)
Une guerre interminable, c'est celle du peuple qui veut être libre, et du roi qui veut commander. Le prêtre est, selon son intérêt, ou pour le roi contre le peuple, ou pour le peuple contre le roi. Lorsqu'il s'en tient à prier les dieux, c'est qu'il se soucie fort peu de la chose.