UN SAGE, LE PROSÉLYTE, LE PARRAIN
LE SAGE
Que nous présentez-vous?
LE PARRAIN
Un enfant qui veut devenir un homme.
LE SAGE
Que demande-t-il 7
La sagesse. Quel &ge a-t-il 7
Vingt-deux ans.
Est-il marié 7
LE PARRAIN
LE SAGE
LE PARRAIN
LE SAGE
LE PARRAIN
Non. Il ne se mariera môme pas; mais il veut marier les prêtres et les moines.
LE SAGE
De quelle nation est-il 7
76 INTRODUCTlOxN
LE PARRAIN
Il est né en France; mais il s'est fait naturaliser sauvage.
LE SAGE
De quelle religion?
LE PARRAIN
Ses parents l'avaient fait catholique; il s'est fait ensuite protestant : maintenant il désire devenir philosophe.
Voilà de très-bonnes dispositions. Il faut actuellement examiner ses principes. Jeune homme, que croyez-vous?
LE PROSÉLYTE
Rien que ce qui peut se démontrer.
LE SAGE
Le passé, n'étant plus, ne peut se démontrer.
LE PROSÉLYTE
Je ne le crois pas.
LE SAGE
L'avenir, n'étant pas encore, ne peut se démontrer.
LE PROSÉLYTE
Je ne le crois pas.
LE SAGE
Le présent est passé, quand on le démontre.
LE PROSÉLYTE
Je ne crois que ce qui me fait plaisir.
LE SAGE
Fort bien. Par conséquent vous ne croyez pas au témoignage des hommes.
LE PROSÉLYTE
Non, lorsqu'il me contredit.
Croyez-vous au témoignage de Dieu ?
LE PROSÉLYTE
Non, dès qu'il lûe vient par les hommes.
LE SAGE
Croyez-vous en Dieu ?
LE PROSÉLYTE
C'est selon : si Ton entend par là la nature, la vie universelle, le mouvement général, j'y crois; si Ton entend môme une suprême
intelligence, qui ayant tout disposé* laisse agir les causes secondes, soit encore ; mais je ne vais pas plus loin.
LE SAGE
Croyez-vous à la révélation ?
LE PROSÉLYTE
Je la crois le ressort employé par les prêtres, pour dominer sur les peuples.
LE SAGE
Croyez-vous aux histoires qui la rapportent?
LE PROSÉLYTE
Non ; parce que tous les hommes sont trompés, ou trompeurs.
LE SAGE
Croyez-vous aux témoignages dont on Tappuie?
LE PROSÉLYTE
Non, parce que je ne les examine point.
Croyez-vous que la Divinité exige quelque chose des hommes?
LE PROSÉLYTE
Non ; sinon qu'ils suivent leur instinct.
LE SAGE
Croyez-vous qu'elle demande un culte?
LE PROSÉLYTE
Non, puisqu'il ne peut lui être utile.
LE SAGE
Que croyez-vous de Tâme?
LE PROSÉLYTE
Qu'elle peut bien n'être que le résultat de nos sensations.
LE SAGE
De son immortalité?
LE PROSÉLYTE
Que c'est une hypothèse.
LE SAGE
Que croyez- VOUS de l'origine du mal ?
LE PROSÉLYTE
Je crois que c'est la civilisation et les lois qui Tont fait naître, Thomme étant bon par lui-même.
LE SAGE. I
Quels sont, à votre avis, les devoirs de l'homme? .
LB PROSÉLYTE
Il ne doit rien, étant né libre et indépendant.
LE SAGE
Que croyez-vous de juste ou d'injuste?
LE PROSÉLYTE
Que ce sont pures affaires de convention.
LE SAGE
Des peines et des récompenses éternelles?
LE PROSÉLYTE
Que ce sont des inventions politiques, pour contenir la multitude.
LE SAGE
Bon ; voilà un jeune homme fort éclairé. Rien n'empêche qu'il ne soit agrégé, s'il répond aux questions que prescrit la formule. Croyez -VOUS que la foi n'est qu'une crédulité superstitieuse, faite pour les ignorants et les imbéciles?
LE PROSÉLYTE
Je le crois, car cela est démontré.
LE SAGE
Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien, à quelque prix que ce puisse être ?
LE PROSÉLYTE
Je le crois, car cela est démontré.
Renoncez-vous au fanatisme de la continence, de la pénitence et delà mortification?
LE PROSÉLYTE
J'y renonce.
LE SAGE
Renoncez- vous à la bassesse de l'humilité et du pardon des offenses?
LE PROSÉLYTE
j 'y renonce.
LE SAGE
Renoncez-vous aux prétendus avantages de la pauvreté, des afflictions et des souffrances ?
LE PROSÉLYTE
J'y renonce.
LE SAGE
Promettez-vous de recouDaltre la raison pour souverain arbitre de ce qu*a pu ou dû faire TÉtre suprême?
LE PROSÉLYTE
Je le promets.
LE SAGE
Promettez-vous de reconnaître Tinfaillibilité des sens?
LE PROSÉLYTE
Je le promets.
LE SAGE
Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions 7
LE PROSÉLYTE
Je le promets.
LE SAGE
Voilà ce qui s'appelle un homme. Maintenant, pour vous rendre totalement la liberté, je vous débaptise au nom des auteurs d'Emile, de VEsprit et du Dictionnaire philosophique. Vous voilà à présent un vrai philosophe, et au nombre des heureux disciples de la Nature. Par le pouvoir qu'elle vous donne, ainsi qu^à nous, allez, arrachez, détruisez, renversez, foulez aux pieds les mœurs et la religion; révoltez les peuples contre les souverains; affranchissez les mortels du joug des lois divines et humaines : vous confirmerez votre doctrine par des miracles; et voici ceux que vous ferez : vous aveuglerez ceux qui voient; vous rendrez sourds ceux qui entendent, et vous ferez boiter ceux qui marchent droit. Vous produirez des serpents sous des fleurs, et tout ce que vous toucherez se convertira en poison.
LE PROSÉLYTE