II
82 JNTRODUGTIOiN
LE PROSÉLYTE
Au témoignage de Dieu? Est-ce que Dieu parle? Je croyais que Dieu ne parlait que par ses ouvrages, par les cieux, par la terre, par le moucheron comme par l'éléphant; et voilà le langage auquel je reconnais la Divinité. Mais Dieu a-t-il jamais parlé autrement?
LE SAGE
Oui, il a parlé à ses favoris.
LE PROSÉLYTE
A qui? Est-ce à Zoroastre? est-ce à Noé? est-ce à Moïse? e&t-ce à Mahomet? Ils sont une foule qui se vantent que Dieu leur a parlé. Ce qu'il y a de triste, c'est qu'il leur a tenu à tous un langage différent. Lequel croire ! Imposteurs! pourquoi cherchez-vous à me séduire? Qu'ai-je à faire de vos prétendues révélations? N'ai-je pas assez de la voix de ma conscience? C'est là que Dieu me parle bien plus sûrement que par votre bouche; qu'il parle uniformément à tous les hommes, au sauvage comme au philosophe, au Lapon comme à l'Iroquois. Vos dogmes trompeurs se succèdent et se détruisent les uns les autres; la voix de la conscience est toujours et partout la même : ne venez pas, par vos fausses doctrines, obscurcir cette lumière divine. Croyez-vous que si Dieu voulait m'apprendre quelque chose de plus que ce qu'il a gravé lui-même dans mon âme, il irait se servir de vous? N'est-ce pas lui qui me fait respirer, qui me fait penser? A-t-il besoin d'organes pour me faire connaître sa volonté? Allez loin de moi, et craignez que ce Dieu, dont vous osez vous dire les interprètes, ne vous punisse d'avoir emprunté son nom pour me tromper.
LE SAGE
Croyez-vous en Dieu?
LE PROSÉLYTE
J'ai répondu d'avance à cette question.
LE SAGE
Croyez-vous qu'il exige quelque chose des hommes?
LE PROSELYTE.
Ce qu'il exige, il ne le leur fera pas dire par d'autres.
LE SAGE
Croyez-vous qu'il demande un culte?
LE PROSÉLYTE
Faible mortel! quel besoin la Divinité pourrait-elle avoir de tes hommages? Penses-tu que tu puisses ajouter quelque chose i à son bonheur, à sa gloire? Honore-toi toi-même en t' élevant | à l'auteur de ton être ; mais tu ne peux rien pour lui ; il est trop au-dessus de ton néant. Songe surtout que si quelque culte pouvait lui plaire, ce serait celui du cœur. Mais qu'importe de quelle manière tu lui exprimes tes sentiments? Ne les lit-il pas dans ton âme? Qu'importe dans quelle attitude, quel langage, quels vêtements tu lui adresses tes prières? Est-il comme ces rois de la terre, qui ne reçoivent les demandes de leurs sujets qu'avec de certaines formalités? Garde-toi de rabaisser l'Être étemel à tes petitesses. Songe que s'il était un cult3 qui fût seul agréable à ses yeux, il l'aurait fait connaître à toute la terre; qu'il reçoit avec la même bonté les vœux du musulman, du catholique et de l'Indien ; du sauvage qui lui adresse ses cris dans le fond des forêts, comme du pontife qui le prie sous la tiare.
LE SAGE
Groyez-vous à la révélation?
LE PROSÉLYTE
Il y a autant de révélations sur la terre qu'il y a de religions*. Partout les hommes ont cherché à appuyer leurs imaginations de l'autorité du ciel. Chaque révélation se prétend fondée sur des preuves incontestables. Chacune dit avoir l'évi- ^ dence pour soi. J'examine, je les vois toutes se contredire les unes les autres, et toutes contredire la raison; je vois partout • des amas d'absurdités qui me font pitié pour la faiblesse de l'esprit humain; et je me dis : A quoi sert de tromper les hommes? Pourquoi ajouter des fictions ridicules aux vérités étemelles que Dieu nous enseigne par notre raison? Ne voit-on pas qu'on les décrédite par cet indigne alliage ; et que, pour ne pouvoir tout croire, on en vient enfin à ne croire plus rien? Pourquoi ne pas s'en tenir à ces notions primitives et évidentes
1. l\ faut excepter la religion da sage Confucius; et cet exemple seal doit suffire pour détromper ceax qui croient que Terreur est nécessaire pour gouyerner les hommes. Point de miracles, point d'inspirations, point de mer?eilleux dans cette religion ; et cependant y a-t-ll un peuple sur la terre mieux gouverné que le peuple de la Chine t (Diderot.) — Cette croyance, fondée sur les récits des missionnairea, était générale au xvni' siècle.
qui se trouvent gravées dans le cœur de tous les hommes? Une religion fondée sur ces notions simples ne trouverait point d'incrédules ; elle ne ferait qu'un seul peuple de tous les hommes ; elle ne couvrirait pas la terre de sang dans des temps d'ignorance, et ne serait pas un fantôme méprisé dans les siècles éclairés. Mais ce ne sont pas des philosophes qui ont fait les religions; elles sont l'ouvrage d'ignorants enthousiastes, ou d'égoïstes ambitieux.
LE SAGE
Croyez-vous aux histoires qui rapportent la révélation?
LE PROSÉLYTE
Pas plus qu'à Hérodote ou à Tite-Live, lorsqu'ils me racontent des miracles.
LE SAGE
Croyez-vous aux témoignages dont on l'appuie?
LE PROSÉLYTE
J'admets pour un moment l'authenticité de ces témoignages ; quelle force auront-ils contre les notions les plus claires et les plus évidentes?
LE SAGE
Que croyez-vous de l'âme?
LE PROSÉLYTE
Je ne parle pas de ce que je ne puis connaître.
LE SAGE
De son immortalité?
LE PROSÉLYTE
Ne connaissant pas son essence, comment puis-je savoir si elle est immortelle? Je sais que j'ai commencé, ne dois-je pas présumer de même que je finirai? Cependant l'image du néant me fait frémir ; j'élève mon esprit à l'Être suprême, et je lui dis : Grand Dieu, toi qui m'as donné le bonheur de te connaître, ne me l'as-tu accordé que pour en jouir pendant quelques jours passagers? Vais-je être replongé dans cet homble gouffre du néant, où je suis resté enseveli depuis la naissance de l'éternité jusqu'au moment où ta bonté m'en a tiré? Si tu pouvais te rendre sensible au sort d'un être qui est l'ouvrage de tes mains, n'éteins pas le flambeau de la vie que tu m'as donnée; après avoir admiré tes merveilleux ouvrages dans ce monde, fais que dans un autre je puisse être ravi dans la contemplation de leur auteur.
LE SAGE
Que croyez-vous de l'origine du mal?
LE PROSÉLYTE
Je ne dirai pas avec Pope que tout est bien. Le mal existe; et il est une suite nécessaire des lois générales de la nature*, et non l'effet d'une ridicule pomme. Pour que le mal ne fût pas, il faudrait que ces lois fussent différentes. Je dirai de plus que j'ai fait plusieurs fois mon possible pour concevoir un monde sans mal, et que je n'ai jamais pu y parvenir*.
LE SAGE
Quels sont, à votre avis, les devoirs de l'homme?
LE PROSÉLYTE
De se rendre heureux. D'où dérive la nécessité de contribuer au bonheur des autres, ou, en d'autres termes, d'être vertueux.
LE SAGE
Que croyez-vous du juste et de l'injuste?
LE PROSÉLYTE
La justice est la fidélité à tenir les conventions établies. La justice ne peut consister en telles ou telles actions déterminées,
i. J'ai vu de savants systèmes, j*ai vu de gros livres écrits sur l'origine du mal; et je n*ai vu que des rêveries. Le mal tient au bien même; on ne pourrait ôter Tun sans Pautre ; et ils ont tous les deux leur source dans les mêmes causes. C'est des lois données à la matière, lesquelles entretiennent le mouvement et la vie dans ]*univers, que dérivent les désordres physiques, les volcans, les tremblements do terre, les tempêtes, etc. C*est do la sensibilité, source de tous nos plaisirs, que résulte la douleur. Quant au mal moral, qui n*est autre chose que le vice ou la préférence de soi aux autres, il est un effet nécessaire de cet amour-propre, si essentiel à notre conservation, et contre lequel de faux raisonneurs ont tant déclamé. Pour quMl n'y ait point de vices sur la terre, c'est aux législateurs à faire que les hommes n*y trouvent aucun intérêt. (Diderot.)
2. Je ne sais s'il peut y avoir un système où tout serait bien; mais je sais bien qu'il est impossible de le concevoir. Otcz la faim et la soif aux animaux, qu'est-ce qui les avertira de pourvoir à leurs besoins? Otez-lcur la douleur, qu'est-ce qui les préviendra sur ce qui menace leur vie? A l'égard de l'homme, toutes ses passions, comme l'a démontré un philosophe de nos jours*, ne sont que le développemsnt de la sensibilité physique. Pour faire que Phomme soit sans passions, il n'y a pas d'autre moyen que do le rendre automate. Pope a très-bien prouvé, d'après Leibnit2, que le monde ne saurait être que ce qu'il est; mais lorsqu'il en a conclu que tout est bien, il a dit une absurdité ; il devait se contenter de dire que tout est nécessaire. (Diderot.)
* CoQdillac.
puisque les actions auxquelles on donne le nom de justes, varient selon les pays; et que ce qui est juste dans l'un, est injuste dans l'autre. La justice ne peut donc être autre chose que l'observation des lois.
LE SAGE
Que croyez-vous des peines et des rwompenses étemelles?
LE PROSÉLYTE
Peines étemelles? Dieu clément!
LE SAGE
Croyez-vous que l'espérance des biens futurs ne vaut pas le moindre des plaisirs présents?
LE PROSÉLYTE
L'espérance, qu'elle soit bien ou mal fondée, est toujours un bien réel; et un dévot musulman, dans l'espérance des célestes houris qu'il ne possédera jamais, peut avoir plus de plaisir qu'un sultan dans la jouissance de tout son sérail.
LE SAGE
Croyez-vous que la charité bien ordonnée est de faire son bien à quelque prix que ce puisse être?
LE PROSÉLYTE
Je crois que c'est l'opinion de ceux qui, sous le prétexte de leur salut, désertent la société à laquelle ils devraient tous leurs services, et qui, pour gagner le ciel, se rendent inutiles à la terre.
LE SAGE
Renoncez-vous au fanatisme de la continence*, de la pénitence et de la mortification?
LE PROSÉLYTE
Oh ! de tout mon cœur.
LE SAGE
Renoncez-vous à la bassesse de l'humilité et du pardon des offenses?
LE PROSÉLYTE
L'humilité est mensonge ; où est celui qui se méprise luimême? Et si cet homme existe, malheur à lui! Il faut s'estimer pour être estimable. Quant au pardon des offenses, il est d'une
1. n faut avoir soin do distinguer la chasteté de la continence. La continence est un vice, puisf{u*elle va contre les intentions de la nature; la chasteté est Fabstinence des plaisirs de Tamour, hors des cas légitimes. (Didekot.)
grande âme ; et c'était une vertu morale avant d'être une vertu chrétienne.
LE SAGE
Renoncez-vous à la pauvreté, aux afflictions, aux souffrances?
LE PROSÉLYTE
Je voudrais bien qu'il dépendît de moi d'y renoncer.
LE SAGE
Promettez -vous de reconnaître la raison pour souverain arbitre de ce qu'a pu ou dû faire l'Être suprême.
LE PROSÉLYTE
Dieu peut tout, sans doute, quoique cependant il ne soit pas en son pouvoir de changer les essences* ; mais il ne s'ensuit pas de là que Dieu a fait tout ce qu'il a pu faire. Dieu a-t-il fait réellement ce que vous lui attribuez? Voilà ce que la raison a droit d'examiner ; et, lorsqu'on nie certaines choses, ce n'est pas à la puissance de Dieu, c'est ^u témoignage des hommes qu'on refuse de croire.
LE SAGE
Promettez-vous de reconnaître l'infaillibilité des sens'?
1. D*aprè8 ce principe, reconnu dans les écoles sans être entendu, Dieu no peut pas faire que la partie soit plus grande que le tout; que trois ne fassent qu'un; parce qu*il est de l'essence de la partie d*ôtre plus petite que le tout, et de Tesseoce de trois de faire trois. L*un ou l'autre lui est aussi impossible que de faire un biton sans deux bouts, ou un triangle sans trois côtés. (DmtKOT.)
2. Les détracteurs des sens ne voient pas qu'en récusant leur témoignage, \]f^ renversent les dogmes même qu'ils veulent établir. Car sur quoi est fondée la vérité de ces dogmes? Vous me répondez que c'est sur la parole de Dieu. Mais qui vous a dit que ceux qui ont cru entendre cette parole n'ont pas été trompés par leurs sens? Qui vous a dit que vos sens ne vous ont pas trompés aussi, lorsque vous avez cru apprendre cette parole de leur bouche? Dans quel cas faut-il rejeter leur autorité? Dans quel cas faut-il l'admettre? Je suppose que Dieu vienne me révéler lui-même les mystères, et me dire que du pain n'est pas du pain; pourquoi, dans ce cas-là, m'en rapporterais-je plutôt à mon oreille qu'à mes yeux, à mes mains, à mon palais, à mon odorat, qui m'assurent le contraire? Pourquoi ne me tromperais-je pas aussi bien en croyant entendre certaines paroles, qu'eu croyant voir, toucher, sentir, goûter du pain? N'y a-t-il pas, au contraire, quatre à parier contre un, que c'est mon oreille qui me trompe ; et dans cette contradiction de mes sens entre eux, ne dois-Je pas, selon les règles de la raison, déférer au rapport du plus grand nombre? qu'on argumente, qu'on subtilise tant qu'on voudra, je défle de répondre à cette objection d'une manière à satisfaire un homme de bon sens. D'ailleurs, j'ai supposé Dieu me parlant par lui-même ; que sera-ce lorsque sa parole ne me sera transmise qu'à travers une longue succession d'hommes ignorants ou menteurs, et que l'incertitude historique viendra se joindre aux antres difficultés? (Diderot.)
88 INTRODUCTlOiN AUX GRANDS PRINCIPES.
LE PROSÉLYTE
Oui, lorsqu'ils ne seront pas contredits par la raison.
Promettez-vous de suivre fidèlement la voix de la nature et des passions?
LE PROSÉLYTE
Que nous dit cette voix? de nous rendre heureux. Doit-on et peut-on lui résister? Non ; Thomme le plus vertueux et le plus corrompu lui obéissent également. Il est vrai qu'elle leur parle un langage bien différent; mais que tous les hommes soient éclairés ; et elle leur parlera à tous le langage de la vertu*.
1. On a tort de s*ea prendre aux passions des crimes des hommes; c*est leurs faux jugements qu'il faut en accuser. Les passions nous inspirent toujours bien, puisqu'elles ne nous inspirent que le désir du bonheur; c'est l'esprit qui nous conduit mal, et qui nous fait prendre de fausses routes pour y parvenir. Ainsi nous ne sommes criminels que parce que nous jugeons mal; et c'est la raison, ot non la nature qui nous trompe. Mais, me dira-t-on, l'expérience est contraire à votre opinion ; et nous voyons que les personnes les plus éclairées sont souvent les plus vicieuses. Je réponds que ces personnes sont en effet très-ignorantes sur leur bonheur; et là-dessus, je m'en rapporte à leur cœur : s'il est un seul homme sur la terre qui n'ait pas eu sujet de se repentir d'une mauvaise action par lui commise, qu'il me démente dans le fond de son &me. Eh! que serait la morale, s'il en était autrement? Que serait la vertu ? On serait insensé de la suivre, ai elle nous éloignait de la route du bonheur ; et il faudrait étouffer dans nos cœurs Pamour qu'elle nous inspire pour eUe, comme le penchant le plus funeste. Cela est affreux à penser. Non ; le chemin du bonheur est le chemin même de la vertu. La fortune peut lui susciter des traverses ; mais elle ne saurait lui ôter ce doux ravissement, cette pure volupté qui l'accompagne. Tandis que les hommes et le sort sont conjurés contre lui, Phomme vertueux trouve, dans son cœur, avec abondance, le dédommagement de tout ce qu'il souffre. Le témoignage de soi, voilà la source des vrais biens et des vrais maux; voilà ce qui fait la félicité de l*homme de bien parmi les persécutions et les disgrâces ; et le tourment du méchant, au mi'ieu dos faveurs de la fortune. (Diderot.)
EXAMEN DU PROSELYTE