‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 35 sur 210 · A L'EXAMEN DU PROSÉLYTE RÉPONDANT PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

A L'EXAMEN DU PROSÉLYTE RÉPONDANT PAR LUI-MÊME

J'ai été très-honoré, monsieur, de la critique que vous avez faite de mon dialogue en réponse au vôtre : je vous dois surtout des remerciements pour le ton de modération et de douceur avec lequel vous m'avez combattu ; voilà comme on devrait toujours chercher la vérité. Comme mon dessein n'est pas d'entrer en controverse réglée, je ne ferai pas de réponse suivie à cette seconde pièce : je me contenterai de quelques remarques sur certains endroits qui m'ont paru peu justes. J'espère que la liberté avec laquelle je continuerai de m'expliquer, ne vous déplaira pas. Tous les hommes ne peuvent pas avoir les mêmes sentiments; mais tous sont obligés d'être sincères : et on n'est pas coupable pour être dans l'erreur, mais pour trahir la vérité. Venons à votre examen.

AvoueZy dites-vous d'abord, que vous avez moins travaillé à vous instruire de la religion^ qu'à lire les écrits de ses adver^ saires; que vous avez penché tout d'un côtéy etc. Cette imputation n'est pas dans l'équité. Quelle preuve avez-vous de la partialité que vous m'attribuez, si ce n'est que je ne pense pas comme vous?

Il faut distinguer les célibataires par goût et par commoditéy d'avec ceux qui embrassent cet état par des motifs de religion. Les uns et les autres ont tort ; que ce soit par goût, ou par un zèle mal entendu qu'on embrasse le célibat, la société n'y perd pas moins. Mais, direz-vous, la religion le conseille. C'est ce qui dépose contre elle.

L'Angleterre n'a pas gagné, pour les mœurs y plus que ta France, à la philosophie ; c'est dans ces deux pays qu'elles sont le plus dépravées. Il faut être de bien mauvaise humeur contre la philosophie, pour l'accuser d'avoir corrompu les mœurs en

France et en Angleterre, tandis qu'il y a tant d'autres causes sensibles de cette corruption.

Ah! mon cher y si vous prenez ce qui est écrit dans votre cœur pour la loi de Dieu^ vous lui faites éanre bien des sottises. Vous qui m'accusez d'abuser des termes, n'en abusez-vous pas vous-même ici? N'est-il pas clair que, par cœur, j'entends en cette occasion la conscience, et non pas les passions?

Ils demandent des preuves démonstratives dans des choses qui n'en sont pas susceptibles. On sait bien que les faits historiques ne sont pas susceptibles de preuves démonstratives; et c'est pour cela même qu'ils ne peuvent jamais prévaloir contre des vérités démontrées. Quelque bien prouvé que soit un fait, il n'est jamais aussi évident qu'un axiome de géométrie ; le fait peut rigoureusement être faux, l'axiome ne peut pas l'être. Il est possible que cent historiens à la fois se trompent ou veuillent me tromper, lorsqu'ils m'assurent qu'il y a eu une ville de Troie ; il est impossible que le rayon ne soit pas la moitié du diamètre. Mais, d'ailleurs, quels sont les faits du christianisme si authentiquement prouvés? Sont-ce les ténèbres qui couvrirent toute la surface de la terre à la mort de Jésus-Christ,, pendant que les historiens contemporains, ni grecs ni romains, n'en ont pas dit un mot? Est-ce le soleil arrêté par Josué durant une demi-journée, tandis qu'aucun autre auteur n'a jamais parlé de ce phénomène? La religion chrétienne a pour elle, dites-vous, l'universalité des témoignages; cela est bientôt dit : cependant, combien d'historiens opposés aux historiens sacrés ; combien peut-être qui ont été falsifiés; combien qui ont été supprimés, pendant que le peu qu'il y avait de livres était entre les mains des moines? Dans le fond, cette unanimité de suffrages, dont se vante le christianisme, se réduit à ceux de son parti.

La demande est singulière ^ est- ce que Dieu parle? Je veux convenir que Dieu avait besoin d'emprunter l'organe de la parole, pour faire connaître sa volonté aux hommes; je veux convenir qu'il ne pouvait communiquer immédiatement cette connaissance à notre âme, comme il lui communique le sentiment et la pensée? Pourquoi a-t-il chargé Pierre et Paul de m'en instruire? Pourquoi ne me l'a-t-il pas annoncé lui-même? Pourquoi y a-t-il même les trois quarts des hommes qui n'en-

lendront jamais parler de ceux que, selon vous, Dieu a faits dépositaires de sa volonté ?

Ingrat I vous ne la devez, cette conscience^ dont vous parlez tant, qu'aux premiers principes de la religion oii vous êtes né. La conscience est de tous les temps; elle n est pas un fruit de la religion chrétienne, mais un présent du Créateur; elle parlait aux Grecs et aux Romains comme elle parle aux Français : c'est aller contre des vérités trop connues, que de nier celle-là. Quant aux usages que vous citez de quelques nations barbares, ils ne prouvent rien; on sait bien que les sauvages résistent quelquefois, ainsi que nous, à la voix de la conscience : d'ailleurs, parmi ces usages, il y en a qu'il serait aisé de justifier ; mais cela nous mènerait trop loin.

Vous ne croyez pas aux histoires qui rapportent la révélation ; ne croyez donc aucun fait, car il iie nous pannent que par Vhistoire. Quelle diflerencel- Vous mettez dans la même classe les faits qui s'accordent avec la physique et la raison, et ceux que la physique et la raison démentent. C'est cette conformité, ou cette opposition qui me fait discerner les vrais d'avec les faux. Je crois, sur la foi des historiens, que César a existé : mais s'ils me disaient que César était à Rome et dans les Gaules en même temps; que César a fait un voyage dans la lune, etc., je ne les croirais plus. La vérité est sans cesse confondue dans l'histoire avec l'erreur, comme l'or et le plomb sont mêlés ensemble dans la mine; la raison est le creuset qui les sépare. Les deux propositions qui suivent sont deux sophismes. Il s'en faut de beaucoup qu'il soit aussi certain qu'Eudide n'était pas Américain, qu'il est certain que le triangle est la moitié du parallélogramme ; qu'il soit aussi sûr qu'il y avait un chandelier d'or au temple de Jérusalem, qu'il est sûr qu'il y a des lampes dans nos églises ; avec une pareille logique, je ne suis pas surpris que nous ne soyons pas, vous et moi, d'accord.

Vous demandez quelle force auront des tétnoignuges contre des notions évidentes? Celle de nous faire connaître quil ]J a des choses au-dessus de la raison. Le témoignage des hommes, quoi que vous en puissiez dire, n'aura jamais le pouvoir de faire croire à un homme raisonnable que deux et deux font trois; en me disant qu'il y a des choses au-dessus de la raison, on ne me

fera pas croire des absurdités. Sans doute il y a des choses supérieures à notre raison ; mais je rejetterai hardiment tout ce qui y répugne, tout ce qui la choque. Quelle est cette manière de raisonner, qui met le témoignage des hommes au-dessus de l'évidence, comme si ce qui est évident pouvait être faux, comme si l'évidence n'était pas la marque infaillible de la vérité? Ceux qui veulent payer les autres de ces raisons, peuvent-ils en effet s'en contenter eux-mêmes?

La raison démontre que naturellement la nation juive devrait être éteinte. La raison démontre, au contraire, que les Juifs se mariant et faisant des enfants, la nation juive doit subsister. Mais, direz-vous, d'où vient qu'on ne voit plus ni Carthaginois, ni Macédoniens? La raison en est qu'ils ont été incorporés dans d'autres peuples ; mais la religion des Juifs, çt celle des peuples chez lesquels ils habitent, ne leur permettant pas de s'incorporer avec eux, ils doivent faire une nation à part. D'ailleurs, les Juifs ne sont pas Je seul peuple qui subsiste ainsi dispersé ; depuis un grand nombre d'années, les Guëbres et les Banians sont dans le même cas.

Non sans leur donner le moyen de prouver leur mission. Et conmnent l'ont-ils prouvée? Par des miracles. Mais d'où vient que les Juifs, témoins des miracles éclatants de Moïse, ne s'y rendaient pas? D'où vient qu'ils se révoltaient continuellement contre lui? C'était, direz-vous, des cœurs endurcis. Mais moi, qui n'ai jamais vu les miracles de Moïse, et qui suis venu cinq mille ans après lui, suis-je bien coupable d'être aussi endurci qu'eux ?

L'âme ne peut se passer de culte^ sans tomber dans F aridité et la froideur. Qu'il y ait un culte, soit ; mais que chacun puisse suivre celui de son pays ; et que ceux qui prient Dieu en latin ne damnent pas ceux qui le prient en anglais ou en arabe.

Que pouvez-vous donc connattrey si vous ne connaissez pas votre âme y et si vous ne sentez pas qu'elle n*est pas matière? Ame, matière ! où sommes-nous ? qui nous éclairera dans ces ténèbres ? Vous qui connaissez si bien mon âme , expliquez-moi donc ce que c'est?

J'avoue que je n'entends rien à ceci : Dites donc que le mal est une négation qui ne subsiste pas par elle^mêmCy mais par V opposition à la loi de Dieu. Je ne dois m'en prendre sans doute

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