‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 36 sur 210 · II · texte numérisé non relu

II

qu'à mon peu d'intelligence. A l'égard du péché originel, il était bien juste assurément qu'Adam fût châtié pour avoir mangé la pomme; mais vous et moi qui n'y avons pas touché, et tant d'autres qui n'ont pas même entendu prononcer le nom d'Adam, pourquoi en sommes-nous punis? Un pauvre Hottentot n'est-il pas bien malheureux d'être destiné en naissant aux flammes éternelles, parce qu'un homme, il y a six mille ans, a mangé une pomme dans un jardin * ?

Si la justice n'est pas la fidélité à tenir les conventions établies, qu'est-elle donc? La définition que vous en donnez ne lui convient pas plus qu'à toutes les autres vertus qui sont également une conformité à la volonté de Dieu. Mais, dites-vous, la justice ne peut pas être la fidélité à observer les conventions ou les lois, puisque les lois elles-mêmes ont été faites sur la justice. Les hommes, avant de faire les lois, avaient-ils, en effet, des notions de justice, et est-ce sur ces notions que les lois ont été faites? Pour résoudre cette question, examinons comment les premières lois durent être formées. C'est la propriété acquise par le travail, ou par droit de premier occupant, qui fit sentir le premier besoin des lois. Deux hommes qui semèrent chacun un champ, ou qui entourèrent un terrain d'un fossé, et qui se dirent réciproquement : Ne touche pas à mes grains ou à mes fruits, et je ne toucherai pas aux tiens, furent les premiers législateurs. Ces conventions supposent-elles en eux aucune notion de justice? et avaient-ils besoin, pour les faire, d'autre connaissance que celle de leur intérêt commun? Il ne paraît pas. Comment donc acquirent>-ils les idées du juste et de l'injuste? Elles se formèrent, dans leur esprit, de l'observation et de l'inobservation des conventions. L'une fut désignée par le nom de justice, l'autre par celui d'injustice; et les actes de ces deux relations opposées s'appelèrent justes et injustes. J'insiste donc^ et je dis que la justice ne peut être autre chose que l'observation des lois *.

Ce n'est pas déserter la société^ que de Vinstruire par ses

1. On répond judicieusement à cela, que tout le genre humain était renfermé dans rindividu du premier homme ; que tous les hommes ont péché en lui, et qu*il est juste qu'ils soient punis avec lui. Je ne sais si ce raisonnement est plus extravagant qu'injurieux à la justice de Dieu. (Diderot.)

2. Qu'on définisse la justice de tant de manières qu'on Toudraf toute autre définition sera obscure, et sujette à contestation. (Diobrot.)

leçons et l'édifier par ses exemples. Les exemples édifiants des moines I Est-ce l'assassinat de Henri III, de Henri IV, celui du roi de Portugal, arrivé de nos jours, qui vous édifient? Quelle aveugle prévention en faveur de ces misérables peut vous faire parler ainsi? Avez-vous oublié tous les maux qu'ils ont faits à votre nation ; les horreurs de la Ligue, que leurs cris fanatiques ont excitée; le massacre de la Saint-Barthélemi, dont ils ont été les instigateurs; et tous les torrents de sang qu'ils ont fait répandre en France pendant deux cents ans de guerre de religion? Us en feraient répandre encore, si les mêmes circonstances revenaient; ils n'ont pas changé d'esprit; ils gémissent de voir le siècle éclairé. Que les temps d'ignorance reparaissent, vous les verrez sortir encore des ténèbres de leur cloître, pour gouverner et bouleverser les États. Par quel inconcevable aveuglement a-tr-on pu laisser subsister jusqu'à nos jours ces sociétés pernicieuses? Je ne parlerai point ici de leurs mœurs; mais tous ceux qui ont été à portée de les connaître savent dans quel excès de dissolution et de dérèglement ils vivent dans leurs maisons. Cette classe d'hommes est devenue encore plus vile de nos jours ; elle n'est plus composée que de gens de la lie du peuple, qui aiment mieux vivre lâchement aux dépens de la charité publique, que de gagner honnêtement leur vie dans un atelier ou derrière une charrue. Ainsi, ils ne se contentent pas de priver la société de travail ; ils enlèvent encore les fruits du leur aux citoyens utiles. Puisse l'homme de génie*, placé actuellement au timon de l'État, joindre aux grands services qu'il a déjà rendus à la nation, celui de réformer, au profit de la nation, ces corps nombreux qui la rongent et la dépeuplent 1 En conservant à la patrie plus de quatre-vingt mille citoyens qui lui sont enlevés à chaque génération, il méritera plus d'elle que par des victoires et des conquêtes. Une postérité nouvelle, qui, sans lui, n'aurait point été, le bénira un jour de lui avoir donné la vie ; et ainsi il sera le bienfaiteur de la race présente et des races à venir.

1. M. le dac de Choiseul. (Diderot.) — C'est cette indication qui nous a conduit à rectifier la date de 1767 attribuée jusquHci à cet écrit. C'est en 1764 que le duc de Choiseul signa Tordre de suppression des jésuites, et certainement si Diderot avait écrit en 1767, un fait si important aurait modifié dans sa forme l'expression de son Tœu. VÊmilêf dont il est question dans le dernier paragraphe du premier morceau, avait paru et avait été condamné au feu en 1762.

BNTRB

D'ÂLEMBERT ET DIDEROT

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