‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 43 sur 210 · io · texte numérisé non relu

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4i6 RÊVE DE D'ALEMBERT.

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Et comment les appelle-t-on ? Je n'en ai jamais entendu parler.

BORDEU

Ils n'ont pas de nom.

Et pourquoi ?

BORDEU

C'est qu'il n'y a pas autant de différence entre les sensations excitées par leur moyen qu'il y en a entre les sensations excitées par le moyen des autres organes.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Très-sérieusement vous pensez que le pied, la main, les cuisses, le ventre, l'estomac, la poitrine, le poumon, le cœur ont leurs sensations particulières ?

BORDEU

Je le pense. Si j'osais, je vous demanderais si parmi ces sensations qu'on ne nomme pas...

mademoiselle de l'espinasse.

Je vous entends. Non. Celle-là est toute seule de son espèce, et c'est dommage. Mais quelle raison avez-vous de cette multiplicité de sensations plus douloureuses qu'agréables dont il vous plait de nous gratifier ?

BORDEU

La raison? c'est que nous les discernons en grande partie. Si cette infinie diversité de toucher n'existait pas, on saurait qu'on éprouve du plaisir ou de la douleur, mais on ne saurait où les rapporter. Il faudrait le secours de la vue. Ce ne serait plus une affaire de sensation, ce serait une affaire d'expérience et d'observation.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Quand je dirais que j'ai mal au doigt, si l'on me demandait pourquoi j'assure que c'est au doigt que j'ai mal, il faudrait que je répondisse non pas que je le sens, mais que je sens du mal et que je vois que mon doigt est malade.

BORDEU

C'est cela. Venez que je vous embrasse.

MADEMOISELLE DE l'esPINASSE.

Très-volontiers.

. d'alembert.

Docteur, vous embrassez mademoiselle, c'est fort bien fait à

vous.

bordeu.

J'y ai beaucoup réfléchi, et il m'a semblé que la direction et le lieu de la secousse ne suffiraient pas pour déterminer le jugement si subit de l'origine du faisceau.

mademoiselle de l'espinassb.

Je n'en sais rien.

bordeu.

Votre doute me plaît. Il est si commun de prendre des qualités naturelles pour des habitudes acquises et presque aussi vieilles que nous.

mademoiselle de l'espinasse.

Et réciproquement.

bordeu.

Quoi qu'il en soit, vous voyez que dans une question où il s'agit de la formation première de l'animal, c'est s'y prendre trop tard que d'attacher son regard et ses réflexions sur l'animal formé ; qu'il faut remonter à ses premiers rudimens, et qu'il est à propos de vous dépouiller de votre oi^anisation actuelle, et de revenir à un instant où vous n'étiez qu'une substance molle, filamenteuse, informe, vermiculaire, plus analogue au bulbe et à la racine d'une plante qu'à un animal.

mademoiselle de l'espinasse.

Si c'était l'usage d'aller toute nue dans les rues, je ne serais ni la première ni la dernière à m'y conformer. Ainsi faites de moi tout ce qu'il vous plaira, pourvu que je m'instruise. Vous m'avez dit que chaque brin du faisceau formait un organe particulier ; et quelle preuve que cela est ainsi ?

bordeu.

Faites par la pensée ce que nature fait quelquefois ; mutilez le faisceau d'un' de ses brins ; par exemple, du brin qui formera les yeux; que croyez-vous qu'il en arrive?

mademoiselle de l'espinasse.

Que l'animal n'aura point d'yeux peut-être.

BORDEU

Ou n'en aura qu'un placé au milieu du front.

MADEMOISELLE DE l'eSPINAS^E.

Ce sera un Cyclope.

BORDEU

Un Cyclope.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Le Cyclope pourrait donc bien ne pas être un être fabuleux.

BORDEU

Si peu, que je vous en ferai voir un quand vous voudrez *.

Et qui sait la cause de cette diversité?

BORDEU

Celui qui a disséqué ce monstre et qui ne lui a trouvé qu'un filet optique. Faites par la pensée ce que nature fait quelquefois. Supprimez un autre brin du faisceau, le brin qui doit former le nez, l'animal sera sans nez. Supprimez le brin qui doit former l'oreille, l'animal sera sans oreilles , ou n'en aura qu'une, et l'anatomiste ne trouvera dans la dissection ni les filets olfactifs, ni les filets auditifs, ou ne trouvera qu'un de ceux-ci. Continuez i^y^gj^ftf ï la suppression des brins, et l'animal sera sans tête, sans pieds,

sans mains ; sa durée sera courte, mais il aura vécu.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et il y a des exemples de cela?

BORDEU

Assurément. Ce n'est pas tout. Doublez quelques-uns des brins du faisceau, et l'animal aura deux têtes, quatre yeux, quatre oreilles, trois testicules, trois pieds, quatre bras, six doigts à chaque main. Dérangez les brins du faisceau, et les organes seront déplacés : la tête occupera le milieu de la poitrine, les poumons seront à gauche, le cœur à droite. Collez ensemble deux brins, et les organes se confondront; les bras s'attacheront au corps ; les cuisses, le^ jambes et les pieds se réuniront, et vous aurez toutes les sortes de monstres imaginables.

1. Buffon renvoie pour ce cyclope, qui était une fille, au Mercure de France. année 1706. U était né le 12 octobre et avait été moulé par M"« Biberon.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Mais il me semble qu'une machine aussi composée qu'un animal, une machine qui naît d'un point, d'un fluide agité, peut-être de deux fluides brouillés au hasard, car on ne sait guère alors ce qu'on fait ; une machine qui s'avance à sa perfec- ' tion par une infinité de développements successifs; une machine dont la formation régulière ou irrégulière dépend d'un paquet de fils minces, déliés et flexibles, d'une espèce d'écheveau où le moindre brin ne peut être cassé , rompu , déplacé , manquant, sans conséquence fâcheuse pour le tout, devrait se nouer, s'embarrasser encore plus souvent dans le lieu de sa formation que mes soies sur ma tournette.

BORDEU

Aussi en souffre-t-elle beaucoup plus qu'on ne pense. On ne dissèque pas assez, et les idées sur sa formation sont bien éloignées de la vérité.

mademoiselle de l'espinasse.

A-t-on des exemples remarquables de ces difformités originelles, autres que les bossus et les boiteux, dont on pourrait attribuer l'état maléficié à quelque vice héréditaire ?

BORDEU

Il y en a sans nombre, et tout nouvellement vient de mourir à la Charité de Paris, à l'âge de vingt-cinq ans, des suites d'une fluxion de poitrine, un charpentier né à Troyes, appelé Jean- Baptiste Macé *, qui avait les viscères intérieurs de la poitrine et de l'abdomen dans une situation renversée, le cœur à droite précisément comme vous l'avez à gauche ; le foie à gauche ; l'estomac, la rate, le pancréas à l'hypocondre droit ; la veine-porte au foie du côté gauche ce qu'elle est au foie du côté droit ; même transposition au long canal des intestins; les reins, adossés l'un à l'autre sur les vertèbres des lombes, imitaient la figure d'un fer à cheval. Et qu'on vienne après cela nous parler ' de causes finales I

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Cela est singulier.

1. Ces faits de transposition des organes sont assez communs. BufTon, d*après Méry, Winslow, Riolan, en rapporte plusieurs. Nous ne citons que ceux que Diderot a pu connaître. On en a constaté d*autrcs de nos jours.

BORDEU

Si Jean-Baptisle Macé a été marié et qu'il ait eu des enfants...

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Eh bien, docteur, ces enfants...

BORDEU

Suivront la conformation générale; mais quelqu'un des enfants de leurs enfants, au bout d'une centaine d'années, car ces irrégularités ont des sauts, reviendra à la conformation bizarre de son aîeuP.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et d'où viennent ces sauts ?

BORDEU

Qui le sait? Pour faire un enfant on est deux, comme vous savez. Peut-être qu'un des agents répare le vice de l'autre, et que le réseau défectueux ne renaît que dans le moment où le descendant de la race monstrueuse prédomine et donne la loi à la formation du réseau. Le faisceau de fils constitue la différence originelle et première de toutes les espèces d'animaux. Les variétés du faisceau d'une espèce font toutes les variétés monstrueuses de cette espèce.

(Aprèf un long tilence, mademoiselle de l'Bspinasse sortit de sa rârerie et tira le docteur de la sienne par la question suiTante : )

Il me vient une idée bien folle.

BORDEU

Quelle?

L'homme n'est peut-être que le monstre de la femme, ou la femme le monstre de l'homme.

BORDEU

Cette idée vous serait venue bien plus vite encore, si vous eussiez su que la femme a toutes les parties de l'homme, et que la seule différence qu'il y ait est celle d'une bourse pendante en dehors, ou d'une bourse retournée en dedans; qu'un fœtus femelle ressemble, à s'y tromper, à un fœtus mâle ; que la partie qui occasionne l'erreur s'affaisse dans le fœtus femelle à mesure

1. Cest ce qu'on appelle aujourd'hui les phénomènes d'atavisme.

que la bourse intérieure s'étend; qu'elle ne s'oblitère jamais au point de perdre sa première forme ; qu'elle garde cette forme en petit ; qu^elle est susceptible des mêmes mouvements ; qu'elle est aussi le mobile de la volupté ; qu'elle a son gland» son prépuce, et qu'on remarque à son extrémité un point qui paraîtrait avoir été l'orifice d'un canal urinaire qui s'est fermé ; qu'il y a dans l'homme, depuis l'anus jusqu'au scrotum, intervalle qu'on appelle le périnée, et du scrotum jusqu'à l'extrémité de la verge, une couture qui semble être la reprise d'une vulve faufilée; que les femmes qui ont le clitoris excessif ont de la barbe; que les eunuques n'en ont point, que leurs cuisses se fortifient, que leurs hanches s'évasent, que leurs genoux s'arrondissent, et qu'en perdant l'organisation caractéristique d'un sexe» ils semblent s'en retourner à la conformation caractéristique de l'autre. Ceux d'entre les Arabes que l'équitation habituelle a châtrés perdent la barbe, prennent une voix grêle, s'habillent en femmes, se rangent parmi elles sur les chaiîots, s'accraupissent pour pisser, et en affectent les mœurs et les usages... Mais nous voilà bien loin de notre objet. Revenons à notre faisceau de filaments animés et vivants.

d'alembert.

Je crois que vous dites des ordures à mademoiselle de l'Espinasse.

Quand on parle science, il faut se servir des mots techniques.

d'alembert.

Vous avez raison ; alors ils perdent le cortéçe d'idées accessoires qui les rendraient malhonnêtes. Continuez, docteur. Vous disiez donc à mademoiselle que la matrice n'est autre chose qu'un scrotum retourné de dehors en dedans^ mouvement dans lequel les testicules ont été jetés hors de la bourse qui les renfermait, et dispersés de droite et de gauche dans la cavité du corps; que le clitoris est un membre viril en petit; que ce membre viril de femme va toujours en diminuant, à mesure que la matrice ou le scrotum retourné s'étend, et que...

mademoiselle de l'espinasse.

Oui, oui, taisez-vous, et ne vous mêlez pas de nos affaires.

- 'fr

BORDEU

Vous voyez, mademoiselle, que dans la question de nos sensations en général, qui ne sont toutes qu'un toucher diversifié, il faut laisser là les formes successives que le réseau prend, et s'en tenir au réseau seul.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Chaque fil du réseau sensible peut être blessé ou chatouillé sur toute sa longueur. Le plaisir ou la douleur est là ou là, dans un endroit ou dans un autre de quelqu'une des longues pattes de mon araignée, car j'en reviens toujours à mon araignée ; que c'est l'araignée qui est à l'origine commune de toutes les pattes, et qui rapporte à tel ou tel endroit la douleur ou le plaisir sans l'éprouver.

BORDEU

Que c'est le rapport constant, invariable de toutes les impressions à cette origine commune qui constitue l'unité de l'animal.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Que c'est la mémoire de toutes ces impressions successives qui fait pour chaque animal l'histoire de sa vie et de son soi.

BORDEU

Et que c'est la mémoire et la comparaison qui s'ensuivent nécessairement de toutes ces impressions qui font la pensée et le raisonnement.

mademoiselle de l'espinasse.

Et cette comparaison se fait où?

BORDEU

A l'origine du réseau.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et ce réseau ?

BORDEU

N'a à son origine aucun sens qui lui soit propre : ne voit point, n'entend point, ne souffre point. Il est produit, nouiri ; il émane d'une substance molle, insensible, inerte, qui lui sert d'oreiller, et sur laquelle il siège, écoute, juge et prononce.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Il ne souffre point.

BORDEU

Non : l'impression la plus légère suspend son audience, et ranimai tombe dans Tétat de mort. Faites cesser l'impression, il revient à ses fonctions, et l'animal renaît.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et d'où savez-vous cela? Est-ce qu'on a jamais fait renaître et mourir un homme à discrétion ?

BORDEU

Oui.

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Et comment cela?

BORDEU

Je vais vous le dire; c'est un fait curieux. La Teyronie*, que vous pouvez avoir connu, fut appelé auprès d'un malade qui avait reçu un coup violent à la tête. Ce malade y sentait de la pulsation. Le chirurgien ne doutait pas que l'abcès au cerveau ne fût formé, et qu'il n'y avait pas un moment à perdre. Il rase le malade et le trépane. La pointe de l'instrument tombe précisément au centre de l'abcès. Le pus était fait ; il vide le pus; il nettoie l'abcès avec une seringue. Lorsqu'il pousse l'injection dans l'abcès, le malade ferme les yeux; ses membres restent sans action, sans mouvement, sans le moindre signe de vie; lorsqu'il repompe l'injection et qu'il soulage l'origine du faisceau du poids et de la pression du fluide injecté, le malade rouvre les yeux, se meut, parle, sent, renaît et vit.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Cela est singulier; et ce malade guérit-il?

BORDEU

Il guérit ; et, quand il fut guéri, il réfléchit, il pensa, il raisonna, il eut le même esprit, le même bon sens, la même pénétration, avec une bonne portion de moins de sa cervelle.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Ce juge-là est un être bien extraordinaire.

Il se trompe quelquefois lui-même ; il est sujet à des préventions d'habitude : on sent du mal à un membre qu'on n'a

i. Fr. de La Peyronie (1678-1747), premier chirurgien du roi Louis XV, fondateur, avec Quesnay, de TAcadémie de chirurgie. L'observation qui suit se trouve dans le tome l**" des Mémoires de VAcddémie de chirurgie»

ibii

plus. On le trompe quand on veut : croisez deux de vos doigts l'un sur l'autre, touchez une petite boule, et il prononcera qu'il y en a deux.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

C'est qu'il est comme tous les juges du monde, et qu'il a besoin d'expérience, sans quoi il prendra la sensation de la glace pour celle du feu.

BORDEU

Il fait bien autre chose : il donne un volume presque infini à l'individu, ou il se concentre presque dans un point.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Je ne vous entends pas.

BORDEU

Qu'est-ce qui circonscrit votre étendue réelle, la vraie sphère de votre sensibilité?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Ma vue et mon toucher.

bordel.

De jour; mais la nuit, dans les ténèbres, lorsque vous rêvez surtout à quelque chose d'abstrait, le jour même, lorsque votre esprit est occupé?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Rien. J'existe comme en i|n point ; je cesse presque d'être matière, je ne sens que ma pensée ; il n'y a plus ni lieu, ni mouvement, ni corps, ni distance, ni espace pour moi : l'univers est anéanti pour moi, et je suis nulle pour lui.

BORDEU

Voilà le dernier terme de la concentration de votre existence ; mais sa dilatation idéale peut être sans bornes. Lorsque la vraie limite de votre sensibilité est franchie, soit en vous rapprochant, en vous condensant en vous-même, soit en vous étendant au dehors, on ne sait plus ce que cela peut devenir.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE. (

Docteur, vous avez raison. Il m'a semblé plusieurs fois en rêve...

BORDEU

Et aux malades dans une attaque de goutte...

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Que je devenais immense.

BORDEU

Que leur pied touchait au ciel de leur lit.

mademoiselle de l'espinasse.

Que mes bras et mes jambes s'allongeaient à Tinfîni, que le reste de mon corps prenait un volume proportionné; que TEncelade de la fable n'était qu'un pygmée; que TAmphitrite d'Ovide, dont les longs bras allaient former une ceinture immense à la terre, n'était qu'une naine en comparaison de moi, et que j'escaladais le ciel, et que j'enlaçais les deux hémisphères.

BORDEU

Fort bien. Et moi j'ai connu une femme en qui le phénomène s'exécutait en sens contraire.

mademoiselle de l'espinasse.

Quoi ! elle se rapetissait par degrés, et rentrait en elle-même?

BORDEU

Au point de se sentir aussi menue qu'une aiguille : elle voyait, elle entendait, elle raisonnait, elle jugeait; elle avait un effroi mortel de se perdre; elle frémissait à l'approche des moindres objets ; elle n'osait bouger de sa place.

mademoiselle de l'espinasse.

Voilà un singulier rêve, bien fâcheux, bien incommode.

BORDEU

Elle ne rêvait point ; c'était un des accidents de la cessation de l'écoulement périodique.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et demeurait-elle longtemps sous cette menue, imperceptible forme de petite femme ?

BORDEU

Une heure, deux heures, après lesquelles elle revenait successivement à son volume naturel.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Et la raison de ces sensations bizarres?

BORDEU

Dans leur état naturel et tranquille, les brins du faisceau ont une certaine tension, un ton, une énergie habituelle qui circonscrit l'étendue réelle ou imaginaire du corps. Je dis réelle

ou imaginaire, car cette tension, ce ton, cette énergie étant variables, notre corps n'est pas toujours d'un même volume.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Ainsi, c'est au physique comme au moral que nous sommes sujets à nous croire plus grands que nous ne le sommes?

BORDEU

Le froid nous rapetisse, la chaleur nous étend, et tel individu peut se croire toute sa vie plus petit ou plus grand qu'il ne l'est réellement. S'il arrive à la masse du faisceau d'entrer en un éréthisme violent, aux brins de se mettre en érection, à la multitude infinie de leurs extrémités de s'élancer au delà de leur limite accoutumée, alors la tête, les pieds, les autres membres, tous les points de la surface du corps seront portés à une distance immense, et l'individu se sentira gigantesque. Ce sera le phénomène contraire si l'insensibilité, l'apathie, l'inertie gagne de l'extrémité des brins, et s'achemine peu à peu vers l'origine du faisceau.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Je conçois que cette expansion ne saurait se mesurer, et je conçois encore que cette insensibilité, cette apathie, cette inertie de l'extrémité des brins, cet engourdissement, après avoir fait un certain progrès, peut se fixer, s'arrêter...

BORDEU

Comme il est arrivé à La Condamine : alors l'individu sent comme des ballons sous ses pieds.

mademoiselle de l'espinasse.

II existe au delà du terme de sa sensibilité, et s'il était enveloppé de cette apathie en tout sens, il nous offrirait un petit homme vivant sous un homme mort.

BORDEU

Concluez de là que l'animal qui dans son origine n'était qu'un point, ne sait encore s'il est réellement quelque chose de plus. Mais revenons.

mademoiselle de l'espinasse.

Où?

BORDEU

Où? au trépan de La Peyronie... Voilà bien, je crois, ce que vous me demandiez, l'exemple d'un homme qui vécut et mourut alternativement... Mais il y a mieux.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et qu'est-ce que ce peut être?

BORDEU

La fable de Castor et de Pollux réalisée ; deux enfants dont la vie de Tun était aussitôt suivie de la mort de l'autre, et la vie de celui-ci aussitôt suivie de la mort du premier.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Oh! le bon conte. Et cela dura-t-il longtemps?

BORDEU

La durée de cette existence fut de deux jours qu'ils se partagèrent également et à différentes reprises, en sorte que chacun eut pour sa part un jour de vie et un jour de mort.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Je crains, docteur, que vous n'abusiez un peu de ma crédulité. Prenez-y garde, si vous me trompez une fois, je ne vous croirai plus.

Lisez-vous quelquefois la Gazette de France?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Jamais, quoique ce soit le chef-d'œuvre de deux hommes d'esprit*.

BORDEU

Faites-vous prêter la feuille du 4 de ce mois de septembre^ et vous verrez qu'à Rabastens, diocèse d'Alby, deux filles •naquirent dos à dos, unies par leurs dernières vertèbres lombaires, leurs fesses et la région hypogastrique. L'on ne pouvait tenir l'une debout que l'autre n'eût la tête en bas. Couchées, elles se regardaient; leurs cuisses étaient fléchies entre leurs troncs, et leurs jambes élevées; sur le milieu de la ligne circulaire commune qui les attachait par leurs hypogastres on discernait leur sexe, et entre la cuisse droite de l'une qui correspondait à la cuisse gauche de sa sœur, dans une cavité il y avait un petit anus par lequel s'écoulait le méconium.

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Voilà une espèce assez bizarre.

i. Depuis 1763 la Galette de France avait été confiée par le gouvernement à Arnaud et à Suard.

BORDEU

Elles prirent du lait qu'on leur donna dans une cuiller. Elles vécurent douze heures comme je vous l'ai dit, Tune tombant en défaillance lorsque l'autre en sortait, l'autre morte tandis que l'autre vivait. La première défaillance de l'une et la première vie de l'autre fut de quatre heures ; les défaillances et les retours alternatifs à la vie qui succédèrent furent moins longs; elles expirèrent dans le même instant. On remarqua que leurs nombrils avaient aussi un mouvement alternatif de sortie et de rentrée ; il rentrait à celle qui défaillait, et sortait à celle qui revenait à la vie.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Et que dites-vous de ces alternatives de vie et de mort?

BORDEU

Peut-être rien qui vaille ; mais comme on voit tout à travers la lunette de son système, et que je ne veux pas faire exception à la règle, je dis que c'est le phénomène du trépané de La Peyronie doublé en deux êtres conjoints; que les réseaux de ces deux enfants s'étaient si bien mêlés qu'ils agissaient et réagissaient l'un sur l'autre ; lorsque l'origine du réseau de l'une prévalait, il entraînait le réseau de l'autre qui défaillait à l'instant ; c'était le contraire, si c'était le réseau de celle-ci qui dominât le système commun. Dans le trépané de La Peyronie, la pression se faisait de haut en bas par le poids d'un fluide; dans les deux jumelles de Rabastens, elle se faisait de bas en haut par. la traction d'un certain nombre des fils du réseau : conjecture appuyée par la rentrée et la sortie alternative des nombrils, sortie dans celle qui revenait à la vie, rentrée dans celle qui mourait.

MADE3IOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et voilà deux âmes liées.

BORDEU

On animal avec le principe de deux sens et de deux consciences.

mademoiselle de l'espinasse.

N'ayant cependant dans le même moment que la jouissance d'une seule ; mais qui sait ce qui serait arrivé si cet animal-là eût vécu ?

BORDEU

Quelle sorte de correspondance l'expérience de tous les moments de la vie, la plus forte des habitudes qu'on puisse imaginer, aurait établie entre ces deux cerveaux ?

MADEAIOISELLE DE l'ESPINASSE.

Des sens doubles, une mémoire double, une imagination double, une double application, la moitié d'un être qui observe, lit, médite, tandis que son autre moitié repose : cette moitié-ci reprenant les mêmes fonctions, quand sa compagne est lasse ; la vie doublée d'un être doublé.

BORDEU

Cela est possible? et la nature amenant avec le temps tout ce qui est possible, elle formera quelque étrange composé.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Que nous serions pauvres en comparaison d'un pareil être M

BORDEU

Et pourquoi? Il y a déjà tant d'incertitudes, de contradictions, de folies dans un entendement simple, que je ne sais plus ce que cela deviendrait avec un entendement double... Mais il est dix heures et demie, et j'entends du faubourg jusqu'ici un malade qui m'appelle.

MADEMOISELLE DE l'eSPI^ASSE.

Y aurait-il bien du danger pour lui [à ce que vous ne le vissiez pas?

BORDEU

Moins peut-être qu'à le voir*. Si la nature ne fait pas la besogne sans moi, nous aurons bien de la peine à la faire ensemble, et à coup sûr je ne la ferai pas sans elle.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Restez donc.

Docteur, encore un mot, et je vous envoie à votre patient.

A travers toutes les vicissitudes que je subis dans le cours de

i. Nous avons déjà signalé (tome I**", p. 402, noie) ce qu'il y a d'erroné dans cette / supposition. Malgré les rapports des deux corps, les deux cerveaux sont indépendants, et la vie dans ces conditions n'est pas le doublement des facultés d*un seul être, mais la gène dans Texercice de ces facultés chez deux êtres malencontreusement associés.

2. On accusait Bordcu de professer le scepticisme à l'égard de Part quMl exerçait avec tant d' habileté et de conscience.

ma durée, n'ayant peut-être pas à présent une des molécules que j'apportai en naissant, comment suis-je resté moi pour les autres et pour moi?

BORDEU

Vous nous l'avez dit en rêvant.

d'alembert.

Est-ce que j'ai rêvé?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Toute la nuit, et cela ressemblait tellement à du délire, que j'ai envoyé chercher le docteur cô matin.

d'alembert.

Et cela pour des pattes d'araignée qui s'agitaient d'ellesmêmes, qui tenaient alerte l'araignée et qui faisaient parler l'animal. Et l'animal, que disait-il?

BORDEU

Que c'était par la mémoire qu'il était lui pour les autres et pour lui ; et j'ajouterais par la lenteur des vicissitudes. Si vous eussiez passé en un clin d'œil de la jeunesse à la décrépitude, vous auriez été jeté dans ce monde comme au premier moment de votre naissance; vous n'auriez plus été vous ni pour les autres ni pour vous, pour les autres qui n'auraient point été eux pour vous. Tous les rapports auraient été anéantis, toute l'histoire de votre vie pour moi, toute l'histoire de la mienne pour vous, brouillée. Comment auriez-vous pu savoir que cet homme, courbé sur un bâton, dont les yeux s'étaient éteints, qui se traînait avec peine, plus différent encore de lui-même au dedans qu'à l'extérieur, était le même qui la veille marchait si légèrement, remuait des fardeaux assez lourds, pouvait se livrer aux méditations les plus profondes, aux exercices les plus doux et les plus violents? Vous n'eussiez pas entendu vos propres ouvrages, vous ne vous fussiez pas reconnu vous-même, vous n'eussiez reconnu personne, personne ne vous eût reconnu; toute la scène du monde aurait changé. Songez qu'il y eut moins de différence encore entre vous naissant et vous jeune, qu'il n'y en aurait entre vous jeune et vous devenu subitement décrépit. Songez que, quoique votre naissance ait été liée à votre jeunesse par une suite de sensations ininterrompues, les trois premières années de votre existence n'ont jamais été l'histoire

de votre vie. Qu'aurait donc été pour vous le temps de votre jeunesse que rien n'eût lié au moment de votre décrépitude? D'Alembert décrépit n'eût pas eu le moindre souvenir de D'Alembert jeune.

MADEMOISELLE DE l'eSPÏNASSE.

Dans la grappe d'abeilles, il n'y en aurait pas une qui eût eu le temps de prendre l'esprit du corps.

d'alembert.

Qu'est-ce que vous dites là?

mademoiselle de l'eSPINASvSE.

Je dis que l'esprit monastique se conserve parce que le monastère se refait peu à peu, et quand il entre un moine nouveau, il en trouve une centaine de vieux qui l'entraînent à penser et à sentir comme eux. Une abeille s'en va, il en succède dans la grappe une autre qui se met bientôt au courant.

d'alembert.

Allez, vous extravaguez avec vos moines, vos abeilles, votre grappe et votre couvent.

Pas tant que vous croiriez bien. S'il n'y a qu'une conscience

dans l'animal, il y a une infinité de volontés; chaque organe a

la sienne.

d'alembert.

Comment avez-vous dit?

BORDEU

J'ai dit que l'estomac veut des aliments, que le palais n'en veut point, et que la différence du palais et de l'estomac avec l'animal entier, c'est que l'animal sait qu'il veut, et que l'estomac et le palais veulent sans le savoir ; c'est que l'estomac ou le palais sont l'un à l'autre à peu près comme l'homme et la brute. Les abeilles perdent leurs consciences et retiennent leurs appétits ou volontés. La fibre est un animal simple, l'homme est un animal composé; mais gardons ce texte pour une autre fois. Il faut un événement bien moindre qu'une décrépitude pour ôter à l'homme la conscience du soi. On moribond reçoit Jes sacrements avec une piété profonde ; il s'accuse de ses fautes ; il demande pardon à sa femme; il embrasse ses enfants; il appelle ses amis ; il parle à son médecin ; il commande à ses II. ' 11

domestiques; il dicte ses dernières volontés; il met ordre à ses affaires, et tout cela avec le jugement le plus sain, la présence d'esprit la plus entière ; il guérit, il est convalescent, et il n*a pas la moindre idée de ce qu'il a dit ou fait dans sa maladie. Cet inter\'alle, quelquefois très-long, a disparu de sa vie. Il y a même des exemples de personnes qui ont repris la conversation ou Taction que Tattaque subite du mal avait interrompue.

d'alembert.

Je me souviens que, dans un exercice public, un pédant de collège, tout gonflé de son savoir, fut mis ce qu'ils appellent au sac, par un capucin qu'il avait méprisé. Lui, mis au sac! Et par qui? par un capucin! Et sur quelle question? Sur le futur contingent! sur la science moyenne qu'il a méditée toute sa vie! Et en quelle circonstance? devant une assemblée nombreuse! devant ses élèves! Le voilà perdu d'honneur. Sa tête travaille si bien sur ces idées qu'il en tombe dans une léthargie qui lui enlève toutes les connaissances qu'il avait acquises.

MADEMOISELLE DE l'e&PINASSE.

Mais c'était un bonheur.

d'alembert.

Ma foi, vous avez raison. Le bon sens lui était resté; mais il avait tout oublié. On lui rapprit à parler et à lire, et il mourut lorsqu'il commençait à épeler très-passablement. Cet homme n'était point un inepte; on lui accordait même quelque éloquence.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Puisque le docteur a entendu votre conte, il faut qu'il entende aussi le mien. Un jeune homme de dix-huit à vingt ans, dont je ne me rappelle pas le nom...

BORDEU

C'est un M. de Schullemberg de Winterthour; il n'avait que quinze à seize ans.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Ce jeune homme fit une chute dans laquelle il reçut une commotion violente à la tête.

BORDEU

Qu'appelez-vous une commotion violente? 11 tomba du haut d'une grange ; il eut la tête fracassée, et resta six semaines sans connaissance.

Quoi qu'il en soit, savez-vous quelle fut la suite de cet accident? la même qu'à votre pédant: il oublia tout ce qu'il savait: il fut restitué à son bas âge; il eut une seconde enfance, et qui dura. Il était craintif et pusillanime ; il s'amusait à des joujoux. S'il avait mal fait et qu'on le grondât, il allait se cacher dans un coin ; il demandait à faire son petit tour et son grand tour. On lui apprit à lire et à écrire ; mais j'oubliais de vous dire qu'il fallut lui rapprendre à marcher*. Il redevint homme et habile homme, et il a laissé un ouvrage d'histoire naturelle.

BORDEU

Ce sont des gravures, les planches de M. Zulyer sur les insectes, d'après le système de Linnaîus. Je connaissais ce fait ; il est arrivé dans le canton de Zurich en Suisse, et il y a nombre d'exemples pareils. Dérangez l'origine du faisceau, vous changez l'animal ; il semble qu'il soit là tout entier, tantôt dominant les ramifications, tantôt dominé par elles.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et l'animal est sous le despotisme ou sous l'anarchie.

BORDEU

Sous le despotisme, c'est fort bien dit. L'origine du faisceau commande, et tout le reste obéit. L'animal est maître de soi, mentis compas.

MADEMOISELLE DE l'eSPINAS SE.

Sous l'anarchie, où tous les filets du réseau sont soulevés contre leur chef, et où il n'y a plus d'autorité suprême.

BORDEIT.

A mei'veille. Dans les grands accès de passion, dans les délires, dans les périls imminents, si le maître porte toutes les forces de ses sujets vers un point, l'animal le plus faible montre une force incroyable.

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Dans les vapeurs, sorte d'anarchie qui nous est si particulière.

C'est l'image d'une administration faible, où chacun tire à soi l'autorité du maître. Je ne connais qu'un moyen de guérir ;

i. De pareils effets se présentent soavent dans les cas d'aphasie.

161 RÊVE DE DWLEMBERT.

il est difficile, mais sûr ; c'est que Torigine du réseau sensible, celle partie qui constitue le soi, puisse être affectée d'un motif violent de recouvrer son autorité.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et qu'en arrive-t-il ?

BORDEU

Il en arrive qu'il la recouvre en effet, ou que l'animal périt. Si j'en avais le temps, je vous dirais là-dessus deux faits singuliers.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Mais, docteur, l'heure de votre visite est passée, et votre malade ne vous attend plus.

BORDEU

Il ne faut venir ici que quand on n'a rien à faire, car on ne saurait s'en tirer.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE?

Voilà une bouffée d'humeur tout à fait honnête ; mais vos histoires ?

BORDEU

Pour aujourd'hui vous vous contenterez de celle-ci : Cno femme tomba à la suite d'une couche, dans l'état vaporeux le plus effrayant; c'étaient des pleurs et des ris involontaires, des étouffements, des convulsions, des gonflements de gorge, du silence morne, des cris aigus, tout ce qu'il y a de pis : cela dura plusieurs années. Elle aimait passionnément, et elle crut s'apercevoir que son amant, fatigué de sa maladie, commençait à se détacher ; alors elle résolut de guérir ou de périr. 11 s'établit en elle une guerre civile dans laquelle c'était tantôt le maître qui l'emportait, tantôt c'étaient les sujets. S'il arrivait que l'action des filets du réseau fût égale à la réaction de leur origine, elle tombait comme morte; on la portait sur son lit où elle restait des heures entières sans mouvement et presque sans vie ; d'autres fois elle en était quitte pour des lassitudes, une défaillance générale, une extinction qui semblait devoir être finale. Elle persista six mois d^ns cet état de lutte. La révolte commençait toujoure par les filets ; elle la sentait arriver. Au premier symptôme elle se levait, elle courait, elle se livrait aux exercices les plus violents; elle montait, elle descendait ses escaliers; elle sciait du bois, elle bêchait la terre. L'organe de sa volonté, l'origine du faisceau

se roidissait ; elle se disait à elle-même : vaincre ou mourir. Après un nombre infini de victoires et de défaites, le chef resla le maître, et les sujets devinrent si soumis que, quoique cette femme ait éprouvé toutes sortes de peines domestiques, et qu'elle ait essuyé différentes maladies, il n*a plus été question de vapeurs.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Cela est brave, mais je crois que j'en aurais bienfait autant.

B0RDEU.

C'est que vous aimeriez bien si vous aimiez*, et que vous êtes ferme.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

J'entends. On est ferme, si, d'habitude ou d'organisation, . l'origine du faisceau domine les filets; faible, au contraire, si elle en est dominée.

Il y a bien d'autres conséquences à tirer de là.

MADEMOISELLE DE l'eSPIXASSE.

Mais votre autre histoire, et vous les tirerez après.

BORDEU

Une jeune femme avait donné dans quelques écarts. Elle prit un jour le parti de fermer sa porte au plaisir. La voilà seule, la voilà mélancolique et vaporeuse. Elle me fit appeler. Je lui conseillai de prendre l'habit de paysanne, de bêcher la terre toute la journée, de coucher sur la paille et de vivre de pain dur. Ce régime ne lui plut pas. Voyagez donc, lui dis-je. Elle fit le tour de l'Europe, et retrouva la santé sur les grands chemins.

mademoiselle de l'espinasse.

Ce n'est pas là ce que vous aviez à dire ; n'importe, venons . à vos conséquences.

BORDEU

Cela ne finirait point.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Tant mieux. Dites toujours.

1. Le mot était juste. Très-peu de temps après la date de cette conversation «upposée, eu 1772, M"'' do L*Espinasse écrivait au marquis de Mon ces lettres passionnées qui « brûlent le papier. »

BORDEL'

Je n'en ai point le courage.

MADEMOISELLE DE L* ESPINASSE

Et pourquoi?

fiOBDEU.

C'est que du train dont nous y allons on effleure tout, et Ton n'approfondit rien.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Qu'importe? nfous ne composons pas, nous causons.

BORDEU

Par exemple, si l'origine du faisceau rappelle toutes les forces à lui, si le système entier se meut pour ainsi dire à rebours, comme je crois qu'il arrive dans l'homme qui médite profondément, dans le fanatique qui voit les cieux ouverts, dans le sauvage qui chante au milieu des flammes, dans l'extase, dans l'aliénation volontaire ou involontaire...

3IADEM0ISELLE DE l'eSPIXASSE.

Eh bien?

BORDEU

Eh bien, l'animal se rend impassible, il n'existe qu'en un point. Je n'ai pas vu ce prêtre de Calarae*, dont parle saint Augustin, qui s'aliénait au point de ne plus sentir des charbons ardents ; je n'ai pas vu dans le cadre* ces sauvages qui sourient à leurs ennemis, qui les insultent et qui leur suggèrent des tourments plus exquis que ceux qu'on leur fait souffrir; je n'ai pas vu dans le cirque ces gladiateurs qui se rappelaient en expirant la grâce et les leçons de la gymnastique ; mais je crois tous ces faits, parce que j'ai vu, mais vu de mes propres yeux, un effort aussi extraordinaire qu'aucun de ceux-là.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Docteur, racontez-le-moi. Je suis comme les enfants, j'aime les faits merveilleux , et quand ils font honneur à l'espèce humaine, il m'arrive rarement d'en disputer la vérité.

BORDEU

Il y avait dans une petite ville de Champagne, Langres, un bon curé, appelé le ou de Moni, bien pénétré, bien imbu de la

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