‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 44 sur 210 · Voir tomel*'', Pensées philosophiques, pensée LI · texte numérisé non relu

Voir tomel*'', Pensées philosophiques, pensée LI

2. C*est le supplice que Chateaubriand appelle le Cadre de feu. Voir AteHa.

vérité de la religion. Il fut attaqué de la pierre, il fallut le tailler. Le jour est pris, le chirurgien, ses aides et moi nous nous rendons chez lui; il nous reçoit d'un air serein, il se déshabille, il se couche, on veut le lier; il s'y refuse; «placez-moi seulement, dit-il, comme il convient;» on le place. Alors il demande un grand crucifix qui était au pied de son lit; on le lui donne, il le serre entre ses bras, il y colle sa bouche. On opère, il reste immobile, il ne lui échappe ni larmes ni soupirs, et il était délivré de la pierre, qu'il l'ignorait.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Cela est beau ; et puis doutez après cela que celui à qui l'on brisait les os de la poitrine avec des cailloux ne vît les cieu\ ouverts.

BORDEU

Savez-vous ce que c'est que le mal d'oreilles?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Non.

BORDEU

Tant mieux pour vous. C'est le plus cruel de tous les maux.

mademoiselle DE l'espinasse.

Plus que le mal de dents que je connais malheureusement?

BORDEU

Sans comparaison. Dn philosophe de vos amis en était tourmenté depuis quinze jours, lorsqu'un matin il dit à sa femme : Je ne me sens pas assez de courage pour toute la journée... Il pensa que son unique ressource était de tromper artificiellemeni la douleur. Peu à peu il s'enfonça si bien dans une question de métaphysique ou de géométrie, qu'il oublia son oreille. On lui servit à manger, il mangea sans s'en apercevoir; il gagna l'heure de son coucher sans avoir souffert. L'horrible douleur ne le reprit que lorsque la contention d'esprit cessa, mais ce fut avec une fureur inouïe, soit qu'en effet la fatigue eût irrité le mal, soit que la faiblesse le rendît plus insupportable.

mademoiselle de l'espinasse.

Au sortir de cet état, on doit en effet être épuisé de lassitude; c'est ce qui arrive quelquefois à cet homme qui est là.

BORDEU

Cela est dangereux, qu'il y prenne garde.

MADEMOISELLE DE L*ËSPINASSE.

Je ne cesse de le lui dire, mais il n'en tient compte.

BORDEU

Il n'en est plus le maître, c'est sa vie; il faut qu'il en périsse.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Cette sentence me fait peur.

BORDEU

Que prouvent cet épuisement, cette lassitude? Que les brins du faisceau ne sont pas restés oisifs, et qu'il y avait dans tout le système une tension violente vers un centre commun.

MADEMOISELLE DE L* ESPIN ASS E

Si cette tension ou tendance violente dure, si elle devient habituelle?

BORDEU

C'est un tic de l'origine du faisceau ; l'animal est fou, et fou presque sans ressource.

Et pourquoi ?

BORDEU

C'est qu'il n'en est pas du tic de l'origine comme du tic d'un des brins. La tête peut bien commander aux pieds, mais non pas le pied à la tôte ; l'origine à un des brins, non pas le brin à l'origine.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et la différence, s'il vous plaît? En effet, pourquoi ne pensé-je pas partout? C'est une question qui aurait dû me venir plus tôt.

BORDEU

C'est que la conscience n'est qu'en un endroit.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Voilà qui est bientôt dit.

BORDEU

C'est qu'elle ne peut être que dans un endroit, au centre commun de toutes les sensations, là où est la mémoire, là où se font les comparaisons. Chaque brin n'est susceptible que d'un certain nombre déterminé d'impressions, de sensations successives, isolées, sans mémoire. L'origine est susceptible de toutes, elle en est le registre, elle en garde la mémoire ou une sensa-

tion continue, et Taniinal est entraîné dès sa formation première à s'y rapporter soi, à s'y fixer tout entier, à y exister.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et si mon doigt pouvait avoir de la mémoire?...

Votre doigt penserait.

MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE.

Et qu'est-ce donc que la mémoire?

BORDEU

La propriété du centre, le sens spécifique de l'origine du réseau, comme la vue est la propriété de l'œil; et il n'est pas plus étonnant que la mémoire ne soit pas dans l'œil, qu'il ne l'est que la vue ne soit pas dans l'oreille.

MADEMOISELLE DE l'eSFIXASSE.

Docteur, vous éludez plutôt mes questions que vous n'y satisfaites.

BORDEU

Je n'élude rien, je vous dis ce que je sais, et j'en saurais davantage, si l'organisation de l'origine du réseau m'était aussi connue que celle de ses brins, si j'avais eu la même facilité de l'observer. Mais si je suis faible sur les phénomènes particuliers, en revanche, je triomphe sur les phénomènes généraux.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et ces phénomènes généraux sont?

BORDEU

La raison, le jugement, l'imagination, la folie, l'imbécillité, la férocité, l'instinct.

3IADEM0ISELLE DE l'eSPINASSE.

J'entends. Toutes ces qualités ne sont que des conséquences '<lu rapport originel ou contracté par l'habitude de l'origine du faisceau à ses ramifications.

BORDEU

A merveille. Le principe ou le tronc est-il trop vigoureux relativement aux branches? De là les poètes, les artistes, les gens à imagination, les hommes pusillanimes, les enthoiisiast^, les fous. Trop faible? De là ce que nous appelons Tes brutes, les bêtes féroces. Le système entier lâche, mou, sans énergie? De là les imbéciles. Le système entier énergique, bien d'accord.

bien ordonné? De là les bons penseurs, les philosophes, les sages.

MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE.

Et selon la branche tyrannique qui prédomine, Tinstinct qui se diversifie dans les animaux, le génie qui se diversifie dans les hommes; le chien a l'odorat, le poisson Touïe, Taigle la vue; D'Alembert est géomètre, Vaucanson machiniste, Grétry musi- / cien. Voltaire poëte; effets variés d'un brin du faisceau plus vigoureux en eux qu'aucun autre et que le brin semblable dans les êtres de leur espèce.

BORDEU

Et les habitudes qui subjuguent; le vieillard qui aime les femmes, et Voltaire qui fait encore des tragédies, (eo cet endroit

le docteur se mit à rôvcr et mademoiselle de l'Bspinasse lai dit :)

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Docteur, vous rêvez,

BORDEU

11 est vrai.

MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE.

A quoi rêvez-vous ?

BORDEU

A propos de Voltaire.

Eh bien ?

BORDEU

Je rêve à la manière dont se font les grands hommes.

mademoiselle de l'espixasse.

Et comment se font-ils?

BORDEU

Comment la sensibilité...

mademoiselle de l'espinasse.

La sensibilité?

BORDEU

Ou Textrême mobilité de certains filets du réseau est la qualité dominante des êtres médiocres.

MADEMOISELLE DE l'ëSPINASSE.

Ah! docteur, quel blasphème.

Al-

BORDEU

Je m'y attendais. Mais qu'est-ce qu'un être sensible? Un être abandonné à la discrétion du diaphragme. Un mot touchant a-t-il frappé l'oreille, un phénomène singulier a-t-il frappé l'œil, et voilà tout à coup le tumulte intérieur qui s'élève, tous les brins du faisceau qui s'agitent, le frisson qui se répand, l'horreur qui saisit, les larmes qui coulent, les soupirs qui suffoquent, la voix qui s'interrompt, l'origine du faisceau qui ne sait ce qu'il devient; plus de sang-froid, plus de raison, plus de jugement, plus d'instinct, plus de ressource.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Je me reconnais.

BORDEU

Le grand homme, s'il a malheureusement reçu cette disposition naturelle, s'occupera sans relâche à l'affaiblir, à la dominer, à se rendre maître de ses mouvements et à conserver à l'origine du faisceau tout son empire. Alors il se possédera au milieu des plus grands dangers, il jugera froidement, mais sainement. Rien de ce qui peut servir à ses vues, concourir à son but, ne lui échappera; on l'étonnera difficilement; il aura quarante-cinq ans; il sera grand roi, grand ministre, grand politique, grand artiste, surtout grand comédien, grand philosophe, grand poète, grand musicien, grand médecin ; il régnera^ sur lui-même et sur tout ce qui l'environne. Il ne craindra pas la mort, peur, comme a dit sublimement le stoïcien, qui est une anse que saisit le robuste pour mener le faible partout où il veut ; il aura cassé l'anse et se sera en même temps affranchi de toutes les tyrannies du monde. Les êtres sensibles ou les fous sont en scène, il est au parterre ; c'est lui qui est le sage.

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Dieu me garde de la société de ce sage-là.

BORDEU

C'est pour n'avoir pas travaillé à lui ressembler que vous aurez alternativement des peines et des plaisirs violents, que vous passerez votre vie à rire et à pleurer, et que vous ne serez jamais qu'un enfant.

mademoiselle de l'espinasse.

Je m'y résous.

BOHDEU.

El VOUS espérez en être plus heureuse?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Je n'en sais rien.

BORDEU

Mademoiselle, celte qualité si prisée, qui ne conduit à rien de grand, ne s*exerce presque jamais fortement sans douleur, ou faiblement sans ennui ; ou Ton bâille, ou Ton est ivre. Vous vous prêtez sans mesure à la sensation d'une musique délicieuse; vous vous laissez entraîner au charme d'une scène pathétique; votre diaphragme se serre, le plaisir est passé, et il ne vous reste qu'un étouffement qui dure toute la soirée.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Mais si je ne puis jouir de la musique sublime ni de la scène touchante qu'à cette condition?

BORDEU

Erreur. Je sais jouir aussi, je sais admirer, et je ne souffre jamais, si ce n'est de la colique. J'ai du plaisir pur; ma censure en est beaucoup plus sévère, mon éloge plus flatteur et plus réfléchi. Est-ce qu'il y a une mauvaise tragédie pour des âmes aussi mobiles que la vôtre? Combien de fois n'avez-vous pas rougi, à la lecture, des transports que vous aviez éprouvés au spectacle, et réciproquement?

Cela m'est arrivé.

BORDEU

Ce n'est donc pas à l'être sensible comme vous, c'est à l'être tranquille et froid comme moi qu'il appartient de dire : Cela est vrai, cela est bon, cela est beau... Fortifions l'origine du réseau, c'est tout ce que nous avons de mieux à faire. Savez-vous qu'il y va de la vie?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

De la vie ! docteur, cela est grave.

BORDEU

Oui, de la vie. 11 n'est personne qui n'en ait eu quelquefois le dégoût. Un seul événement suffit pour rendre cette sensation involontaire et habituelle; alors, en dépit des distractions, de la variété des amusements, des conseils des amis, de ses propres

RftVE DE D'ALEMBERT. 173

efforts, les brins portent opiniâtrement des secousses funestes à Torigine du faisceau ; le malheureux a beau se débattre, le spectacle de T univers se noircit pour lui ; il marche avec un cortège d'idées lugubres qui ne le quittent point, et il finit par se délivrer de lui-même.

MADEMOISELLE DE L ESPIXASSE.

Docteur, vous me faites peur.

D ALEMBERT, leyé, en robe de chambre et on bunnet de nuit.

Et du sommeil, docteur, qu'en dites-vous? c'est une bonne chose.

BORDEU

Le sommeil, cet état où, soit lassitude, soit habitude, tout le réseau se relâche et reste immobile ; où, comme dans la maladie, chaque filet du réseau s'agite, se meut, transmet à l'origine commune une foule de sensations souvent disparates, décousues, troublées ; d'autres fois si liées, si suivies, si bien ordonnées que l'homme éveillé n'aurait ni plus de raison, ni plus d'éloquence, ni plus d'imagination ; quelquefois si violentes, si' vives, que l'homme éveillé reste incertain sur la réalité de la chose...

MADEMOISELLE DE l'ëSPIXASSE.

Eh bien, le sommeil?

BORDEU

Est un état de l'animal où il n'y a plus d'ensemble : tout concert, toute subordination cesse. Le maitre est abandonné à ^ la discrétion de ses vassaux et à l'énergie effrénée de sa propre activité. Le fil optique s'est-il agité? L'origine du réseau voit; il entend si c'est le fil auditif qui le sollicite. L'action et la réaction sont les seules choses qui subsistent entre eux; c'est une conséquence de la propriété centrale, de la loi de continuité et de l'habitude. Si l'action commence par le brin volupt^ueux que la nature a destiné au plaisir de l'amour et à la propagation de l'espèce, l'image réveillée de l'objet aimé sera l'effet de la réaction à l'origine du faisceau. Si cette image, au contraire, se réveille d'abord à l'origine du faisceau, la tension du brin voluptueux, l'effervescence et l'effusion du fluide séminal seront les suites de la réaction.

174 RÊVE DE DWLEMBERT.

d'alembert.

Ainsi il y a le rêve en montant et le rêve en descendant. J'en ai eu un de ceux-là cette nuit : pour le chemin qu'il a pris, je l'ignore.

BORDEU

Dans la veille le réseau obéit aux impressions de l'objelT extérieur. Dans le sommeil, c'est de l'exercice de sa propre sensibilité qu'émane tout ce qui se passe en lui. Il n'y a point de distraction dans le rêve; de là sa vivacité : c'est presque toujours la suite d'un éréthisme, un accès passager de maladie. L'origine du réseau y est alternativement active et passive d'une infinité de manières : de là son désordre. Les concepts y sont quelquefois aussi liés, aussi distincts que dans l'animal exposé au spectacle de la nature. Ce n'est que le tableau de ce spectacle réexcité : de là sa vérité, de là l'impossibilité de le discerner de l'état de veille : nulle probabilité d'un de ces états plutôt que de l'autre ; nul moyen de reconnaître l'erreur que l'expérience.

MADE3IOISELLE DE L* ESPINASSE

Et l'expérience se peut-elle toujours?

BORDEU

Non,

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Si le rêve m'offre le spectacle d'un ami que j'ai perdu, et me l'offre aussi vrai que si cet ami existait; s'il me parle et que je l'entende; si je le touche et qu'il fasse l'impression de la solidité sur mes mains; si, à mon réveil, j'ai l'âme pleine de tendresse et de douleur, et mes yeux inondés de larmes; si mes bras sont encore portés vers l'endroit où il m'est apparu, qui me répondra que je ne l'ai pas vu, entendu, touché réellement?

BORDEU

Son absence. Mais, s'il est impossible de discerner la veille du sommeil, qui est-ce qui en apprécie la durée? Tranquille, c'est un intervalle étouffé entre le moment du coucher et celui du lever : trouble, il dure quelquefois des années. Dans le premier cas, du moins, la conscience du soi cesse entièrement. Un rêve qu'on n'a jamais fait, et qu'on ne fera jamais, me lediriezvous bien?

MADEMOISEf^LE DE l'eSPINASSE.

Oui, c'est qu'on est un autre.

Et dans le second cas, on n*a pas seulement la conscience du soi, mais on a encore celle de sa volonté et de sa liberté. Qu'est-ce que cette liberté, qu'est-ce que cette volonté de l'homme qui rêve?

bordeû.

Qu'est-ce? c'est la même que celle de l'homme qui veille : la dernière impulsion du désir et de l'aversion, le dernier résultat de tout ce qu'on a été depuis sa naissance jusqu'au moment où l'on est; et je défie l'esprit le plus délié d'y apercevoir la moindre différence.

d'ale3ibert.

Vous croyez?

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