‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 47 sur 210 · Nymphomanie · texte numérisé non relu

Nymphomanie

BORDEU

Je ne gage pas, vous gagneriez. Oui, mademoiselle, c'est mon avis.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Gomment! soii qu'on se renferme dans Tenceinte de son espèce, soit qu'on en sorte?

BORDEU

Il est vrai.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Vous êtes monstrueux.

BORDEU

Ce n'est pas moi, c'est ou la nature ou la société. Ecoutez, j''" . < mademoiselle, je ne m'en laisse point imposer par des mots, et je m'explique d'autant plus librement que je suis net et que la pureté de mes mœurs ne laisse prise d'aucun côté. Je vous demanderai donc, de deux actions également restreintes à la volupté, qui ne peuvent rendre que du plaisir sans utilité, mais dont l'une n'en rend qu'à celui qui la fait et l'autre le partage avec un être semblable mâle ou femelle, car le sexe ici, ni même l'emploi du sexe n'y fait rien, en faveur de laquelle le sens commun prononcera-t-il ?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Ces questions-là sont trop sublimes pour moi.

Ah ! après avoir été un homme pendant quatre minutes, voilà que vous reprenez votre cornette et vos cotillons, et que vous redevenez femme. A la bonne heure; eh bien! il faut vous traiter comme telle... Voilà qui est fait... On ne dit plus mot de M"* du Barry... Vous voyez, tout s'arrange; on croyait que la cour allait être bouleversée. Le maître a fait en homme sensé; Omne tulit punctum-^ il a gardé la femme qui lui fait plaisir^, et le ministre qui lui est utile... Mais vous ne m'écoutez pas... Où en êtes-vous?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

J'en suis à ces combinaisons qui me semblent toutes contre nature.

BORDEU

Tout ce qui est^ne peut être ni contre nature ni hors de nature, je n'en excepte pas même la chasteté et la continence

volontaires qui seraient les premiers des crimes contre nature, si Ton pouvait pécher contre nature, et les premiers des crimes contre les lois sociales d'un pays où Ton pèserait les actions dans une autre balance que celle du fanatisme et du préjugé.

MADEMOISELLE DE l' ESPIN ASSE.

Je reviens sur vos maudits syllogismes, et je n'y vois point de milieu, il faut ou tout nier ou tout accorder... Mais tenez, docteur, le plus honnête et le plus court est de sauter pardessus le bourbier et d'en revenir à ma première question : Que pensez-vous du mélange des espèces?

BORDEU

Il n'y a point à sauter pour cela; nous y étions. Votre question est-elle de physique ou de morale ?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

De physique, de physique.

BORDEU

Tant mieux; la question de morale marchait la première, et vous la décidez. Ainsi donc...

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

D'accord... sans doute c'est un préliminaire, mais je voudrais... que vous séparassiez la cause de l'effet. Laissons la vilaine cause de côté.

BORDEU

C'est m'ordonner de commencer par la fin ; mais puisque vous le voulez, je vous dirai que, grâce à notre pusillanimité, à nos répugnances, à nos lois, à nos préjugés, il y a très-peu d'expériences faites'; qu'on ignore quelles seraient les copulations tout à fait infructueuses; les cas où l'utile se réunirait à l'agréable ; quelles sortes d'espèces on se pourrait promettre de tentatives variées et suivies; si les Faunes sont réels ou fabu-

1. Restif de la Bretonne, dans la Philosophie de M» Nicolas, prétend que des expériences en tous genres ont été faites à Potsdam par Frédéric H. Cest probablement faux ; mais on est aujourd'hui en droit de penser que de pareils métissages sont impossibles au môme titre que celui du lapin et de la poule cité plus loin, quoiqu'il ait pour garant un véritable savant : Réaumur. Haller dit à ce propos : « Quoique Je me fasse grand honneur de Tamitié de M. de Réaumur, Je n*ai Jamais pu me persuader quMl y ait eu, comme il le dit, une vraie copulation du lapin avec la poule. » Physiologie (dans la partie concernant la Génération), traduite en français en 1774. Vol. I, p. 347.

leux; si Ton ne multiplierait pas en cent façons diverses les races de mulets, et si celles que nous connaissons sont vraiment stériles. Mais un fait singulier, qu'une infinité de gens instruits vous attesteront comme vrai, ejt qui est faux, c'est qu'ils ont vu dans la basse-cour de l'archiduc un infâme lapin qui servait de coq à une vingtaine de poules infâmes qui s'en accommodaient; ils ajouteront qu'on leur a montré des poulets couverts de poils et provenus de cette bestialité. Croyez qu'on s'est moqué d'eux.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Mais qu'entendez-vous par des tentatives suivies?

BORDËU.

J'entends que la circulation des êtres est graduelle, que les assimilations des êtres veulent être préparées, et que, pour réussir dans ces sortes d'expériences, il faudrait s'y prendre de loin et travailler d'abord à rapprocher les animaux par un régime analogue.

mademoiselle de l'espinasse.

On réduira difficilement un homme à brouter.

borded.

Mais non à prendre souvent du lait de chèvre, et l'on amènera facilement la chèvre à se nourrir de pain. J'ai choisi la chèvre par des considérations qui me sont particulières.

mademoiselle de l'espinasse.

Et ces considérations ?

bordeu.

Vous êtes bien hardie! C'est que... c'est que nous en tirerions une race vigoureuse, intelligente, infatigable et véloce dont nous ferions d'excellents domestiques.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Fort bien, docteur. Il me semble déjà que je vois derrière la voiture de vos duchesses cinq à six grands insolents chèvrepieds, et cela me réjouit.

BORDEU

C'est que nous ne dégraderions plus nos frères en les assujettissant à des fonctions indignes d'eux et de nous.

Encore mieux.

BORDEU

C'est que nous ne réduirions plus Thomme dans nos colonies à la condition de la bête de somme.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Vite, vite, docteur, mettez-vous à la besogne, et faites-nous des chèvre-pieds.

BORDEU

Et vous le permettrez sans scrupule?

mademoiselle de l'espixasse.

Mais, arrêtez, il m'en vient un; vos chèvre-pieds seraient d'effrénés dissolus.

BORDEU

Je ne vous les garantis pas bien moraux.

mademoiselle de l'espinasse.

Il n'y aura plus de sûreté pour les femmes honnêtes ; ils multiplieront sans fin, à la longue il faudra les assommer ou leur obéir. Je n'en veux plus, je n'en veux plus. Tenez-vous en repos.

BORDEU, en s'en allant.

Et la question de leur baptême?

MADEMOISELLE DE l'esPIXASSE.

Ferait un beau charivari en Sorbonne.

Avez-vous vu au Jardin du Roi, sous une cage de verre, un orang-outang qui a l'air d'un saint Jean qui prêche au désert?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Oui, je l'ai vu.

BORDEU

Le cardinal de Polignac lui disait un jour : « Parle, et je te baptise. »

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Adieu donc, docteur; ne nous délaissez pas des siècles, comme vous faites, et pensez quelquefois que je vous aime à la folie. Si l'on savait tout ce que vous m'avez conté d'horreurs?

BORDEU

Je suis bien sûr que vous vous en tairez.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Ne vous y fiez pas, je n'écoute que pour le plaisir de redire. Mais encore un mot, et je n'y reviens de ma vie.

BORDEU

Qu'est-ce?

MADEMOISELLE OE l'eSPINASSE.

Ces goûts abominables, d'où viennent-ils ?

BORDEU

Partout d'une pauvreté d'organisation dans les jeunes gens, et de la corruption de la tête dans les vieillards; de l'attrait de la beauté dans Athènes, de la disette des femmes dans Rome, de la crainte de la vérole à Paris. Adieu, adieu.

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