‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 46 sur 210 · INTERLOCUTEURS · texte numérisé non relu

INTERLOCUTEURS

Mademoiselle DE L'ESPINASSE, BORDEU.

Sur les deux heures le docteur revint. D'Alembert était allé dtner dehors, et le docteur se trouva en téte-à-tôte avec mademoiselle de l'Bspinasse. On servit. Ils parlèrent de choses assex indifférentes jusqu'au dessert; mais lorsque les domestiques furent éloignés, mademoiselle de l'Bspinasse dit au docteur :

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Allons, docteur, buvez un verre de malaga, et vous me répondrez ensuite à une question qui m'a passé cent fois par la tête, et que je n'oserais faire qu'à vous.

BORDEU

II est excellent ce malaga... Et votre question?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Que pensez-vous du mélange des espèces ?

BORDEU

Ma foi, la question est bonne aussi. Je pense que les hommes ont mis beaucoup d'importance à l'acte de la génération, et qu'ils ont eu raison ; mais je suis mécontent de leurs lois tant civiles que religieuses.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et qu'y trouvez-vous à redire?

BORDEU

Qu'on les a faites sans équité, sans but et sans aucun égard à la nature des choses et à l'utilité publique.

1 . Ce sont ces pages ajoutées que ne devait jamais voir M^^* Voiand.

MADEMOISELLE DE L'eSPINASSF.

Tâchez de vous expliquer.

BORDEU

C'est mon dessein... Mais attendez... (n regarde à u montre.) J'ai encore une bonne heure à vousdonner; j'irai vite, et cela nous suffira. Nous sommes seuls, vous n'êtes pas une bégueule, vous n'imaginerez pas que je veuille manquer au respect que je vous dois ; et, quel que soit le jugement que vous portiez de mes idées, j'espère de mon côté que vous n'en conclurez rien contre l'honnêteté de mes mœurs.

mad'ibmoiselle de l'espinasse.

Très-assurément ; mais votre début me chiffonne.

BORDEU

En ce cas changeons de propos.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Non, non : allez votre train. Un de vos amis qui nous cherchait des époux, à moi et à mes deux sœurs, donnait un sylphe à la cadette, un grand ange d'annonciation à l'aînée, et à moi un disciple de Diogène ; il nous connaissait bien toutes trois. Cependant, docteur, de la gaze, un peu de gaze.

BORDEU

Cela s'en va sans dire, autant que le sujet et mon état en comportent.

mademoiselle de l'espinasse.

Cela ne vous mettra pas en frais... Mais voilà votre café... prenez votre café.

BORDEU, après avoir pris son café.

Votre question est de physique, de morale et de poétique.

MADE3I0ISELLE DE l'eSPINASSE.

De poétique!

BORDEU

Sans doute ; l'art de créer des êtres qui ne sont pas, à l'imitation de ceux qui sont, est de la vraie poésie. Cette fois-ci, au lieu d'Hippocrate, vous me permettrez donc de citer Horace. Ce poète, ou faiseur, dit quelque part : Omne tulit punctumJj qui miscuit utile dulci ; le mérite suprême est d'avoir réuni ' / l'agréable à l'utile. La perfection consiste à concilier ces deux points. L'action agréable et utile doit occuper la première pUce '

184 SUITE de: L'ENTRETIEN.

dans Tordre esthétique-; -hous ne pouvons refuser la seconde à rutile ; la troisième sera pour l'agréable ; et nous reléguerons au rang infime celle qui ne rend ni plaisir ni profit.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Jusque-là je puis être de votre avis sans rougir. Où cela nous mènera-t-il?

BORDEU

Vous Tallez voir : mademoiselle, pourriez-vous m' apprendre 1 quel profit ou quel plaisir la chasteté et la continence rigoureuse rendent soit à l'individu qui les pratique, soit h la société?

MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE.

Ma foi, aucun.

BORDEU. '

Donc, en dépit des magnifiques éloges que le fanatisme leur a prodigués, en dépit des lois civiles qui les protègent, nous les rayerons du catalogue des vertus , et nous conviendrons qu'il n'y a rien de si puéril, de si ridicule, de si absurde, de si nuisible, de si méprisable, rien de pire, à l'exception du mal positif, que ces deux rares qualités...

MADEMOISELLE DE L'eSPINASSE.

On peut accorder cela.

BORDEU

Prenez-y garde, je vous en préviens, tout à l'heure vous reculerez.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Nous ne reculons jamais.

BORDEU

Et les actions solitaires ?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Eh bien ?

BORDEU

Eh bien, elles rendent du moins du plaisir à l'individu, et notre principe est faux, ou...

MADEMOISELLE DE l'ESPINASSE.

Quoi, docteur I...

BORDEU

Oui, mademoiselle, oui, et par la raison qu'elles sont aussi indifférentes, et qu'elles ne sont pas aussi stériles. C'est un

besoin, et quand on n'y serait pas sollicité par le besoin, c'est toujours une chose douce. Je veux qu'on se porte bien, je le veux absolument, entendez-vous? Je blâme tout excès, mais dans un état de société tel que le nôtre, il y a cent considérations raisonnables pour une, sans compter le tempérament et les suites funestes d'une continence rigoureuse, surtout pour les jeunes personnes ; le peu de fortune, la crainte parmi les hommes d'un repentir cuisant, chez les femmes celle du déshonneur, qui réduisent une malheureuse créature qui périt de langueur et d'ennui, un pauvre diable qui ne sait à qui s'adresser, à s'expédier à la façon du cynique. Gaton, qui disait à un jeune homme sur le point d'entrer chez une courtisane : « Courage, mon fils,... » lui tiendrait-il le même propos aujourd'hui? S'il le surprenait, au contraire, seul, en flagrant délit, n'ajouterait-il pas : cela est mieux que de corrompre la femme d* autrui, ou que d'exposer son honneur et sa santé?... Et quoil parce que les circonstances me privent du plus grand bonheur qu'on puisse imaginer, celui de confondre mes sens avec les sens, mon ivresse avec l'ivresse, mon âme avec l'âme d'une compagne que mon cœur se choisirait, et de me reproduire en elle et avec elle ; parce que je ne puis consacrer mon action par le sceau de l'utilité, je m'interdirai un instant nécessaire et délicieux! On se fait saigner dans la pléthore ; et qu'importe la nature de l'humeur surabondante, et sa •couleur, et la manière de s'en délivrer? Elle est tout aussi superflue dans une de ces indispositions que dans l'autre ; et si, repompée de ses réservoirs, distribuée dans toute la machine, elle s'évacue par une autre voie plus longue, plus pénible et dangereuse, en sera-t-elle moins perdue? La nature ne souflre rien d'inutile; et comment serais-je coupable de l'aider, lorsqu'elle appelle mon secours par les symptômes les moins équivoques? Ne la provoquons jamais, mais prêtons-lui la main dans l'occasion ; je ne vois au refus et à l'oisiveté que de la sottise et du plaisir manqué. Vivez sobre, me dira-t-on, excédez-vous de fatigue. Je vous entends : que je me prive d'un plaisir; que je me donne de la peine pour éloigner un autre plaisir* Bien imaginé I

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Voilà une doctrine qui n'est pas bonne à prêcher aux enfants.

Ni aux autres. Cependant me permettrez-vous une supposition? Vous avez une fille sage, trop sage, innocente, trop innocente; elle est dans l'âge où le tempérament se développe. Sa tête s'embarrasse, la nature ne la secourt point : vous m'appelez. Je m'aperçois tout à coup que tous les symptômes qui vous effrayent naissent de la surabondance et de la rétention du fluide séminal ; je vous avertis qu'elle est menacée d'une folie * qu'il est facile de prévenir, et qui quelquefois est impossible à guérir; je vous en indique le remède. Que ferez-vous?

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

A vous parler vrai, je crois... mais ce cas n'arrive point...

BORDEU

Détrompez-vous; il n'est pas rare; et il serait fréquent, si la licence de nos mœurs n'y obviait... Quoi qu'il en soit, ce serait fouler aux pieds toute décence, attirer sur soi les soupçons les plus odieux, et commettre un crime de lèse-société que de divulguer ces principes. Vous rêvez.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Oui, je balançais à vous demander s'il vous était jamais arrivé d'avoir une pareille confidence à faire à des mères.

BORDEU

Assurément.

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Et quel parti ces mères ont-elles pris?

BORDEU

Toutes, sans exception, le bon parti, le parti sensé... Je n'ôterais pas mon chapeau dans la rue à l'homme suspecté de pratiquer ma doctrine; il me suffirait qu'on l'appelât un infâme. Mais nous causons sans témoins et sans conséquence; et je vous dirai de ma philosophie ce que Diogène tout nu disait au jeune et pudique Athénien contre lequel il se préparait à lutter : « Mon fils, ne crains rien, je ne suis pas si méchant que celui-là. »

MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.

Docteur, je vous vois arriver, et je gage...

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