II
Pour ce moment, voyez-vous cette île qu'on appelle des Lan-ciers? A l'inspection du lieu qu'elle occupe sur le globe, il n'est personne qui ne se demande qui est-ce qui a placé ilà des b(Mmes? quelle communication les liait autrefois avec le reste de leur espèce? que deviennent-ils en se multipliant sur un espace qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre?
A. Ils s'exterminent et se mangent; et de là peut-être une première époque très-ancienne et très-naturelle de l'anthropophagie, insulaire d'origine.
B. Ou la multiplication y est limitée par quelque loi superstitieuse ; l'enfant y est écrasé dans le sein de sa mère foulée sous les pieds d'une prétresse.
A. Ou l'homme égorgé expire sous le couteau d'un prêtre; ou l'on a recours à la castration des mâles...
B. A l'infibulation des femelles ; et de là tant d'usages d'une cruauté nécessaire et bizarre, dont la cause s'est perdue dans la nuit des temps, et met les philosophes à la torture. Une observation assez constante, c'est que les institutions surnaturelles et divines se fortifient et s'éternisent, en se transformant, à la longue, en lois civiles et nationales ; et que les institutions civiles et nationales se consacrent, et dégénèrent en préceptes surnaturels et divins.
A. C'est une des palingénésies les plus funestes.
B. Un brin de plus qu'on ajoute au lien dont on nous serre.
A. N'était-il pas au Pai*aguay au moment même de l'expulsion des jésuites?
B. Oui.
A. Qu'en dit-il?
B. Moins qu'il n'en pourrait dire; mais assez pour nous apprendre que ces cruels Spartiates en jaquette noire en usaient avec leurs esclaves Indiens, comme les Lacédémoniens avec les Ilotes ; les avaient condamnés à un travail assidu ; s'abreuvaient de leur sueur, ne leur avaient laissé aucun droit de propriété ; les tenaient sous l'abrutissement de la superstition ; en exigeaient une vénération profonde; marchaient au milieu d'eux, un fouet à la main, et en frappaient indistinctement tout âge et tout sexe. Un siècle de plus, et leur expulsion devenait impossible, ou le motif d'une longue guerre entre ces moines et le souverain, dont ils avaient peu à peu secoué l'autorité.
il. Et ces Patagons, dont le docteur Maty et Tacadémicien La Gondamine ont fait tant de bruit?
B. Ge sont de bonnes gens qui viennent à vous, et qui vous embrassent en criant Chaoua^ forts, vigoureux, toutefois n'excédant guère la hauteur de cinq pieds cinq à six pouces; n'ayant d'énorme que leur corpulence, la grosseur de leur tête, et l'épaisseur de leurs membres.
Né avec le goût du merveilleux, qui exagère tout autour de lui, comment l'homme laisserait-il une juste proportion aux objets, lorsqu'il a, pour ainsi dire, à justifier le chemin qu'il a fait, et la peine qu'il s'est donnée pour les aller voir au loin?
A. Et du sauvage, qu'en pense-t-il?
B. G'est, à ce qu'il parait, de la défense journalière contre les bêtes, qu'il tient le caractère cruel qu'on lui remarque quelquefois. Il est innocent et doux, partout où rien ne trouble son repos et sa sécurité. Toute guerre naît d'une prétention commune à la même propriété. L'honmie civilisé a une prétention commune, avec l'homme civilisé, à la possession d'un champ dont ils occupent les deux extrémités ; et ce champ devient un sujet de dispute entre eux.
i4. Et le tigre a une prétention commune, avec l'homme sauvage, à la possession d'une forêt; et c'est la première des prétentions, et la cause de la plus ancienne des guerres... Avezvous vu le Taïtien que Bougainville avait pris sur son bord, et transporté dans ce pay&-ci ?
5. Je l'ai vu ; il s'appelait Aotourou. A la première terre qu'il aperçut, il la prit pour la patrie des voyageurs ; soit qu'on lui en eût imposé sur la longueur du voyage ; soit que, trompé naturellement par le peu de distance apparente des bords de la mer qu'il habitait, à l'endroit où le ciel semble confiner à l'horizon, il ignorât la véritable étendue de la terre. L'usage commun des femmes était si bien établi daus son esprit, qu'il se jeta sur la première Européenne qui vint à sa rencontre, et qu'il se disposait très-sérieusement à lui faire la politesse de Taïti. 11 s'ennuyait parmi nous. L'alphabet taïtien n'ayant ni b, ni c, ni dy ni fy ni g, ni qy ni Xy ni yy ni Zy il ne put jamais apprendre à parler notre langue, qui offrait à ses organes inflexibles trop d'articulations étrangères et de sons nouveaux. Il ne cessait de soupirer après son pays, et je n'en suis pas étonné. Le voyage
de Bougainville est le seul qui m'ait donné du goût pour une autre contrée que la mienne; jusqu'à cette lecture, j'avais pensé qu'on n'était nulle part aussi bien que chez soi ; résultat que je croyais le même pour chaque habitant de la terre ; effet naturel de l'attrait du sol; attrait qui tient aux commodités dont on jouit, et qu'on n'a pas la même certitude de retrouver ailleurs.
A. Quoi! vous ne trouvez pas l'habitant de Paris aussi convaincu qu'il croisse des épis dans la campagne de Rome que dans les champs de la Beauce?
B. Ma foi, non. Bougainville a renvoyé Aotourou, après avoir pourvu aux frais et à la sûreté de son retour.
A. 0 Aotourou! que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes frères, tes sœurs, tes maltresses, tes compatriotes, que leur diras-tu de nous ?
B. Peu de choses, et qu'ils ne croiront pas. A. Pourquoi peu de choses?
B* Parce qu'il en a peu conçues, et qu'il ne trouvera dans sa langue aucun terme correspondant à celles dont il a quelques idées.
A. Et pourquoi ne le croiront-ils pas?
B. Parce qu'en comparant leurs mœurs aux nôtres, ils aimeront mieux prendre Aotourou pour un menteur, que de nous croire si fous.
A. En vérité?
B, Je n'en doute pas : la vie sauvage est si simple, et nos sociétés sont des niachines si compliquées ! Le Taïtien touche à l'origine du monde, et l'Européen touche à sa vieillesse. L'inteiTalle qui le sépare de nous est plus grand que la distance de l'enfant qui naît à l'homme décrépit. Il n'entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n'y voit que des entraves déguisées sous cent formes diverses ; entraves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation et le mépris d'un être en qui le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments.
A. Est-ce que vous donneriez dans la fable de Taïti?
B. Ce n'est point une fable ; et vous n'auriez aucun doute sur la sincérité de Bougainville, si vous connaissiez le supplément de son voyage.
i4. Et où trouve-t-on ce supplément?
B. Là, sur cette table.
A . Est-ce que vous ne me le confierez pas ?
B. Non ; mais nous pourrons le parcourir ensemble, si vous voulez.
A. Assurément, je le veux. Voilà le brouillard qui retombe, et l'azur du ciel qui commence à paraître. II semble que mon lot soit d'avoir tort avec vous jusque dans les moindres choses ; il faut que je sois bien bon pour vous pardonner une supériorité aussi continue!
B. Tenez, tenez, lisez : passez ce préambule qui ne signifie rien, et allez droit aux adieux que fit un des chefs de Tile à nos voyageurs. Cela vous donnera quelque notion de Téloquence de ces gens-là.
A . Comment Bougain ville a-t-il compris ces adieux prononcés dans un langue qu'il ignorait?
J3. Vous le saurez. C'est un vieillard qui parle.