LES ADIEUX DU VIEILLARD
Il était père d'une famille nombreuse. A l'arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité*. Ils l'abordèrent; il leur tourna le dos, se retira dans sa cabane. Son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait eu lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère, et dit :
« Pleurez, malheureux Taïtiens! pleurez; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celuiîà, dans l'autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujet-
1. La présence de ce vieillard et son attitude à Tarrivée des Européens sont signalées par Bougainville.
tir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. 0 Taïtiens ! mes amis ! vous auriez un moyen d'échapper à un funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent, et qu'ils vivent. »
Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : « Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de
I notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Oroul toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous.. Ce pays est à toi I et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Taitiy qu'en penserais-tu? Tu es le plus fort! Et qu'est-ce que cela fait? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée I Tu n'es pas esclave : tu souffrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir I Tu crois donc que le Taïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Taïtien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne? avons-nous pillé ton vaisseau? t'avons-nous saisi et
exposé aux flèches de nos ennemis? t'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages -'et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manquet-il, à ton avis? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efibrts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finironsnous de travailler? Quand jouirons^nous? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières, la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous parait préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forêt; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre ; et j'ai quatrevingt-dix ans passés. Malheur à cette ile ! malheur aux Taîtiens présents, vet à tous les Taîtiens à venir, du jour où tu nous as visités I Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle à laquelle l'homme, l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse ; et tu nous en a apporté une autre : tu as infecté notre sang. Il nous faudra peut-être exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes femmes ; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ; ou nos enfants, condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et qu'ils transmettront à
jamais à leurs descendants. Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses des tiens, ou des f meurtres que nous commettrons pour en arrêter le poison. Tu » parles de crimes ! as-tu Tidée d'un plus grand crime que le tien? Quel est chez tcri le châtiment de celui qui tue son voisin? la ' mort par le fer : quel est chez toi le châtiment du lâche qui l'empoisonne? la mort par le feu : compare ton forfait à ce dernier; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu mérites? Il n'y a qu'un moment, la jeune Taïtienne s'abandonnait aux transports, aux embrassements du jeune Taïtien; attendait avec impatience que sa mère (autorisée par l'âge nubile) relevât son voile, et mît sa gorge à nu. Elle était fière d'exciter les désirs, et d'arrêter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son frère ; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle d'innocents Taïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces, sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui est près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce qu'il a dit à nos (illes; mais nos garçons hésitent ; mais nos filles rougissent. Enfonce-toi, si tu veux, dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs ; mais accorde aux bons et simples Taïtiens de se reproduire sans honte, à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête et plus grand pourrais-tu mettre à la place de celui que nous, leur avons inspiré, et qui les anime? Ils pensent que le moment d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître : ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vice, ni honte. Écoute la suite de tes forfaits. A peine t'es-tu montré parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. A peine es-tu descendu dans notre terre, qu'elle a fumé de sang. Ce Taïtien qui courut à ta rencontre, qui t'accueillit, qui te reçut en criant : Taiol amiy ami -y vous l'avez Hié. Et pourquoi l'avez-vous tué? parce qu'il avait été séduit par l'éclat de tes petits œufs de serpents ^ II te donnait
i. Colliers de yenroterie; perles fausses.
ses fruits ; il t'offrait sa femme et sa fille ; il te cédait sa cabane : et tu Tas tué pour une poignée de ces grains, qu'il avait pris sans te le demander * . Et ce peuple? A u bruit de ton arme meurtrière, la terreur s'est emparée de lui; et il s'est enfui dans la montagne. Mais crois qu'il n'aurait pas tardé d'en descendre ; crois qu'en un instant, sans moi, vous périssiez tous. Eh ! pourquoi les ai-je apaisés? pourquoi les ai-je contenus? pourquoi les contiens-je encore dans ce moment? Je l'ignore; car tu ne mérites aucun sentiment de pitié; car tu as une âme féroce qui ne l'éprouva Jamais. Tu t'es promené, toi et les tiens, dans notre île ; tu as été respecté ; tu as joui de tout ; tu n'as trouvé sur ton chemin ni barrière, ni refus: on t'invitait; tu t'asseyais; on étalait devant toi l'abondance du pays. As-tu voulu des jeunes filles? excepté celles qui n'ont pas encore le privilège de montrer leur visage et leur gorge, les mères t'ont présenté les autres toutes nues; te voilà possesseur de la tendre victime du devoir hospitalier; on a jonché, pour elle et pour toi, la terre de feuilles et de fleurs; les musiciens ont accordé leurs instruments; rien n'a troublé la douceur, ni gêné la liberté de tes caresses ni des siennes. On a chanté l'hymne, l'hymne qui t'exhortait à être homme, qui exhortait notre enfant à être femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a dansé autour de votre couche; et c'est au sortir des bras de cette femme, après avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, que tu as tué son frère, son ami, son père, peut-être. Tu as fait pis encore; regarde de ce côté; vois cette enceinte hérissée de flèches*; ces armes qui n'avaient menacé que nos ennemis, vois-les tournées contre nos propres enfants : vois les malheureuses compagnes de nos plaisirs ; vois leur tristesse ; vois la douleur de leurs pères ; vois le désespoir de leurs mères : c'est là qu'elles sont condamnées à périr par nos mains, ou par le mal que tu leur as donné. Éloi-
i. Bougain ville prétend ne pas savoir pourquoi ni comment cet homme fut tué. La fuite dans la montagne de plusieurs de ses camarades à cette occasion est rapportée par le voyageur.
3. Cet isolement des femmes infectées ne fut pas maintenu bien sévèrement, et an peu d*années, grâce à la syphilis, aux liqueurs spiritueuses et aussi à cette influence pernicieuse dont la cause est encore inconnue, mais qui suit toujours ^'arrivée des Européens, dans les îles océaniennes surtout, la population de Talti, qui était d'environ 100,000 &mes aux visites de Bougainville et de Cook, se trouva réduite à la moitié, pui» au tiers, puis à presque rien : 7 ou 8,000 habitants.
gne-toi, à moins que tes yeux cruels ne se plaisent à des spectacles de mort : éloigne-toi ; va, et puissent les mers coupsJbles qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger en t'engloutissant avant ton retour ! Et vous, Taïtiens, rentrez dans vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes étrangers n'entendent à leur départ que le flot qui mugit, et ne voient que l'écume dont sa fureur blanchit une rive déserte 1 »
A peine eut-il achevé, que la foule des habitants disparut : un vaste silence régna dans toute l'étendue de l'île; et l'on n'entendit que le sifflement aigu des vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la côte : on eût dit que l'air et la mer, sensibles à la voix du vieillard, se disposaient à lui obéir.
B, Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
A. Ce discours me parait véhément; mais à travers je ne sais quoi d'abrupt et de sauvage, il me semble y retrouver des idées et des tournures européennes.
B. Pensez donc que c'est une traduction du taïtien en espagnol, et de l'espagnol en français. Le vieillard s'était rendu, la nuit, chez cet Orou qu'il a interpellé, et dans la case duquel l'usage de la langue espagnole s'était conservé de temps immémorial '. Orou avait écrit en espagnol la harangue du vieillard; et Bougainville en avait une copie à la main, tandis que le Taïtien la prononçait.
A. Je ne vois que trop à présent pourquoi Bougainville a supprimé ce fragment; mais ce n'est pas là tout; et ma curiosité pour le reste n'est pas légère.
B. Ce qui suit, peut-être, vous intéressera moins.
A. N'importe.
B. C'est un entretien de l'aumônier de l'équipage avec un habitant de l'île.
A. Orou?
B. Lui-même. Lorsque le vaisseau de Bougainville approcha de Taïti, un nombre infini d'arbres creusés furent lancés sur les eaux; en un instant son bâtiment en fut environné; de quelque côté qu'il tournât ses regards, il voyait des démonstrations de surprise et de bienveillance. On lui jetait des provisions ; on lui tendait les bras; on s'attachait à des cordes; on gravissait contre
1. Queiros avait découvert Taiti en 1606; mais Queiros était Portugais.
des planches; on avait rempli sa chaloupe; on criait vers le rivage, d'où les cris étaient répondus; les habitants de Tlle accouraient; les voilà tous à terre : on s'empare des hommes de l'équipage ; on se les partage ; chacun conduit le sien dans sa cabane : les hommes les tenaient embrassés par le milieu du corps; les femmes leur flattaient les joues de leurs mains. Placezvous là; soyez témoin, par la pensée, de ce spectacle d'hospitalité; et dites-moi comment vous trouvez l'espèce humaine.
A. Très-belle.
B. Mais j'oublierais peut-être de vous parler d'un événement assez singulier. Cette scène de bienveillance et d'humanité fut troublée tout à coup par les cris d'un homme qui appelait à son secours; c'était le domestique d'un des officiers de Bougainville. De jeunes Taïtiens s'étaient jetés sur lui, l'avaient étendu par terre, le déshabillaient et se disposaient à lui faire la civilité.
A. Quoi! ces peuples si simples, ces sauvages si bons, si honnêtes?...
B. Vous vous trompez; ce domestique était une femme déguisée en homme. Ignorée de l'équipage entier, pendant tout le temps d'une longue traversée, les Taïtiens devinèrent son sexe au premier coup d'œil. Elle était née en Bourgogne; elle s'appelait Barré; ni laide, ni jolie, âgée de vingt-six ans. Elle n'était jamais sortie de son hameau ; et sa première pensée de voyager fut de faire le tour du globe : elle montra toujours de la sagesse et du courage.
A . Ces frêles machines-là renferment quelquefois des âmes bien fortes.
ENTRETIEN DE l'aUMÔNIER ET d'oROU.
B. Dans la division que les Taïtiens se firent de l'équipage de Bougainville, l'aumônier* devint le partage d'Orou. L'aumônier et le Taïtien étaient à peu près du même âge, trente-cinq à trente -six ans. Orou n'avait alors que sa femme et trois
i. Quoique tout ce qui suit n*ait aucune prétention à Fauthenticité, on sera peut-être bien aise d'apprendre que Taumônier de \a Boudeuse s'appelait le P. LaTaisse et qu'il était Gordelier.
filles appelées Asto, Palli et Thia. Elles le déshabillèrent, lui lavèrent le visage, les mains et les pieds, et lui servirent un repas sain et frugal. Lorsqu'il fut sur le point de se coucher, Orou, qui s'était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta sa femme et ses trois filles nues, et lui dit :
— Tu as soupe, tu es jeune, tu te portes bien ; si tu dors seul, tu dormiras mal; l'homme a besoin la nuit d'une compagne à son côté. Voilà ma femme, voilà mes filles : choisis celle qui te convient ; mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence à la plus jeune de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants.
La mère ajouta : — Hélas! je n'ai point à m'en plaindre ; la pauvre Thia! ce n'est pas sa faute.
L'aumônier répondit :
Que sa religion, son état, les bonnes mœurs et l'honnêteté ne lui permettaient pas d'accepter ces ofli'es.
Orou répliqua :
— Je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles religion ; mais je ne puis qu'en penser mal, puisqu'elle t'empêche de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse, nous invite tous ; de donner l'existence à un de tes semblables; de rendre un service que le père, la mère et les enfants te demandent; de t' acquitter avec un hôte qui t'a fait un bon accueil, et d'enrichir une nation, en l'accroissant d'un sujet de plus. Je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles état; mais ton premier devoir est d'être homme et d'être reconnaissant. Je ne te propose point de porter dans ton pays les mœurs d'Orou; mais Orou, ton hôte et ton ami, te supplie de te prêter aux mœurs deTaïti. Les mœurs de Taïti sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les vôtres? c'est une question facile à décider. La terre où tu es né a-t-elle plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir? en ce cas tes mœurs ne sont ni pires, ni meilleures que les nôtres. En peut-elle nourrir plus qu'elle n'en a? nos mœurs sont meilleures que les tiennes. Quant à l'honnêteté que tu m'objectes, je te comprends; j'avoue que j'ai tort; et je t'en demande pardon. Je n'exige pas que tu nuises à ta santé; si tu es fatigué, il faut que tu te reposes; mais j'espère que tu ne continueras pas à nous contrister. Vois le souci que tu ttô répandu sur tous ces visages : elles craignent que tu n'aies
remarqué en elles quelques défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand cela serait, le plaisir d'honorer une de mes filles, entre ses compagnes et ses sœurs, et de faire une bonne action, ne te suffirait-il pas? Sois généreux!
l'aumônier.
Ce n'est pas cela : elles sont toutes quatre également belles ; mais ma religion ! mais mon état !
OROU
Elles m'appartiennent, et je te les offre : elles sont à elles, et elles se donnent à toi. Quelle que soit la pureté de conscience que la chose religion et la chose état te prescrivent, tu peux les accepter sans scrupules. Je n'abuse point de mon autorité; et sois sûr que je connais et que je respecte les droits des personnes.
Ici, le véridique aumônier convient que jamais la Providence ne l'avait exposé à une aussi pressante tentation. Il était jeune; il s'agitait, il se tourmentait; il détournait ses regards des aimables suppliantes; il les ramenait sur elles; il levait ses mains et ses yeux au ciel. — Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui disait : Étranger, n' afflige pas mon père, n'afflige pas ma mère, ne m'afflige pas! Honore -moi dans la cabane et parmi les miens; élève -moi au rang de mes sœurs qui se moquent de moi. Asto l'aînée a déjà trois enfants; Palli, la seconde, en a deux, et Thia n'en a point! Étranger, honnête étranger, ne me rebute pas! rends-moi mère; fais-moi un enfant que je puisse un jour promener par la main, à côté de moi, dans Taïti; qu'on voie dans neuf mois attaché à mon sein; dont je sois fière, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque je passerai de la cabane de mon père dans une autre. Je serai peutêtre plus chanceuse avec toi qu'avec nos jeunes Taïtiens. Si tu m'accordes cette faveur, je ne t'oublierai plus; je te bénirai toute ma vie; j'écrirai ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils ; nous le prononcerons sans cesse avec joie ; et, lorsque tu quitteras ce rivage, mes souhaits t'accompagneront sur les mers jusqu'à ce que tu sois arrivé dans ton pays.
Le naïf aumônier dit qu'elle lui serrait les mains, qu'elle attachait sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants; qu'elle pleurait; que son père, sa mère et ses sœurs s'éloignèrent; qu'il resta seul avec elle, et qu'en disant : Mais ma reli-
gion, mais mon état, il se trouva le lendemain couché à côté de cette jeune fille, qui l'accablait de caresses, et qui invitait son père, sa mère et ses sœurs, lorsqu'ils s'approchèrent de leur lit le matin, à joindre leur reconnaissance à la sienne.
Asto et Palli, qui s'étaient éloignées, rentrèrent avec les mets du pays, des boissons et des fruits : elles embrassaient leur sœur et faisaient des vœux sur elle. Ils déjeunèrent tous ensemble; ensuite Orou, demeuré seul avec l'aumônier, lui dit :
Je vois que ma fille est contente de toi ; et je te remercie.
Mais pourrais-tu m'apprendre ce que c'est que le mot religion, que tu as répété tant de fois, et avec tant de douleur?
L'aumônier, après avoir rêvé un moment, répondit :
Qui est-ce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la
meublent?
OROU
C'est moi.
l'aumônier.
Eh bien ! nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme est l'ouvrage d'un ouvrier.
OROU
11 a donc des pieds, des mains, une tête?
Non.
OROU
Où fait-il sa demeure?
l'aumônier.
Partout.
OROU
Ici même !
l'aumônier.
OROU
Nous ne l'avons jamais vu.
l'aumônier.
On ne le voit pas.
OROU
Voilà un père bien indifférent! Il doit être vieux; car il a au moins l'âge de son ouvrage.
l'aumônier.
11 ne vieillit point : il a parlé à nos ancêtres: il leur a donné des lois; il leur a prescrit la manière dont il voulait être honoré; il leur a ordonné certaines actions, comme bonnes; il leur en a défendu d'autres, comme mauvaises.
OROU
J'entends ; et une de ces actions qu'il leur a défendues comme mauvaises, c'est de coucher avec une femme et une fille? Pourquoi donc a-t-il fait deux sexes?
Pour s'unir; mais à certaines conditions requises, après certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme appartient à une femme, et n'appartient qu'à elle ; une femme appartient à un honune, et n'appartient qu'à lui.
orou.
Pour toute leur vie?
l'aumônier.
Pour toute leur vie.
OROU
En sorte que, s'il arrivait à une femme de coucher avec un autre que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre que sa femme... mais cela n'arrive point, car, puisqu'il est là, et que cela lui déplaît, il sait les en empêcher.
l'aumônier.
Non; il les laisse faire, et ils pèchent contre la loi de Dieu (car c'est ainsi que nous appelons le grand ouvrier), contre la loi du pays; et ils commettent un crime.
ÔROU.
Je serais fâché de t'oifenser par mes discours ; mais si tu le permettais, je te dirais mon avis.
l'aumônier.
Parle,
OROU
Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature, et contraires à la raison; faits pour multiplier les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier, qui a tout fait sans mains, sans tête et sans outils; qui est partout, et qu'on ne voit nulle part; qui dure aujourd'hui et demain, et qui n'a pas un jour
de plus; qui commande et qui n'est pas obéi; qui peut empêcher, et qui n'empêche pas. Contraires à la nature, parce qu'ils supposent qu'un être pensant, sentant et libre, peut être la propriété d'un être semblable à lui. Sur quoi ce droit serait-il fondé? Ne vois-tu pas qu'on a confondu, dans ton pays, la chose qui n'a ni sensibilité, ni pensée, ni désir, ni volonté; qu'on quitte, qu'on prend, qu'on garde, qu'on échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle se plaigne, avec la chose qui ne s'échange point, ne s'acquiert point; qui a liberté, volonté, désir; qui peut se donner ou se refuser pour un moment; se donner ou se refuser pour toujours; qui se plaint et qui souffre; et qui ne saurait devenir un effet de commerce, sans qu'on oublie son caractère, et qu'on fasse violence a la nature? Contraires à la loi générale des êtres. Rien, en effet, te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commmande une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu: qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine; au bas d'une roche qui tombe en poudre; au pied d'un arbre qui se gerce; sur une pierre qui s'ébranle? Crois-moi, vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal. Je ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier : mais je me réjouis qu'il n'ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu'il ne parle point à nos enfants; car il pourrait par hasard leur dire les mêmes sottises, et ils feraient peut-être celle de le croire. Hier, en soupant, tu nous as entretenus de magistrats et de prêtres ; je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats et prêtres^ dont l'aulorilé règle votre conduite; mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal? Peuvent-ils faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit juste? dépend-il d'eux d'attacher le bien à des actions nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles? Tu ne saurais le penser, car, à ce compte, il n'y aurait ni vrai ni faux, ni bon ni mauvais, ni beau ni laid; du moins, que ce qu'il plairait à ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres, de prononcer tel ; et, d'un moment à l'autre, tu serais obligé de changer d'idées
et de conduite. Un jour Ton te dirait, de la part de l'un de tes trois maîtres : tue^ et tu serais obligé, en conscience, de tuer; un autre jour : vole; et tu serais tenu de voler; ou : ne mange pas de ce fruit; et tu n'oserais en manger ; je te défends ce légume ou cet animal; et tu te garderais d'y toucher. 11 n'y a point de bonté qu'on ne pût t'interdire; point de méchanceté qu'on ne pût t'ordonner. Et où en serais-tu réduit, si tes trois maîtres, peu d'accord entre eux, s'avisaient de te permettre, de t'enjoindre et de te défendre la même chose, comme je pense qu'il arrive souvent? Alors, pour plaire au prêtre, il faudra que tu te brouilles avec le magistrat; pour satisfaire le magistrat, il faudra que tu mécontentes le grand ouvrier; et pour te rendre agréable au grand ouvrier, il faudra que tu renonces à la nature. Et sais-tu ce qui en arrivera? c'est que tu les mépriseras tous trois, et que tu ne seras ni homme, ni citoyen, ni pieux; que tu ne seras rien ; que tu seras mal avec toutes les sortes d'autorités; mal avec toi-même; méchant, tourmenté par ton cœur; persécuté par tes maîtres insensés ; et malheureux, comme je te vis hier au soir, lorsque je te présentai mes filles et ma femme, et. que tu t'écriais : Mais ma religion! mais mon état! Veux-tu savoir, en tous temps et en tous lieux, ce qui est bon et mauvais? Attache-toi à la nature des choses et des actions; à tes |] rapports avec ton semblable; à l'influence de ta conduite sur ton utilité particulière et le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il y ait rien, soit en haut, soit en bas, dans l'univers, qui puisse ajouter ou retrancher aux lois de la nature. Sa volonté éternelle est que le bien soit préféré au mal, et le bien général au bien particulier. Tu ordonneras le contraire; mais tu ne seras pas obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et les malheureux par la crainte, par les châtiments et par les remords; tu dépraveras les consciences; tu corrompras les esprits; ils ne sauront plus ce qu'ils ont à faire ou à éviter. Troublés dans l'état d'innocence, tranquilles dans le forfait, ils auront perdu l'étoile polaire dans leur chemin. Réponds-moi sincèrement; en dépit des ordres exprès de tes trois législateurs, un jeune homme, dans ton pays, ne couche-t*il jamais, sans leur permission, avec
une jeune fille?
i/aumônier.
Je mentirais si je te l'assurais.