‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 56 sur 210 · II · texte numérisé non relu

II

OROD.

La femme, qui a juré de n'appartenir qu'à son mari, ne se donne-t-elle point à un autre?

l'aumônier.

Rien de plus commun.

OROU

Tes législateurs sévissent ou ne sévissent pas : s'ils sévissent, ce sont des bêtes féroces qui battent la nature ; s'ils ne sévissent pas, ce sont des imbéciles qui ont exposé au mépris leur autorité par une défense inutile.

l'aumônier.

Les coupables, qui échappent à la sévérité des lois, sont châtiés par le blâme général.

OROU

C'est-à-dire que la justice s'exerce par le défaut de sens

commun de toute la nation ; et que c'est la folie de l'opinion qui

supplée aux lois.

l'aumônier.

La fille déshonorée ne trouve plus de mari.

OROU

Déshonorée 1 et pourquoi ?

l'aumônier.

La femme infidèle est plus ou moins méprisée.

OROU

Méprisée! et pourquoi?

Le jeune homme s'appelle un lâche séducteur.

OROU

Un lâche! un séducteur! et pourquoi?

l'aumônier.

Le père, la mère et l'enfant sont désolés. L'époux volage est un libertin : l'époux trahi partage la honte de sa femme.

OROU

' Quel monstrueux tissu d'extravagances tu m'exposes là! et encore tu ne dis pas tout : car aussitôt qu'on s'est permis de disposer à son gré des idées de justice et de propriété ; d'ôter ou de donner un caractère arbitraire aux choses; d'unir aux actions ou d'en séparer le bien et le mal, sans consulter que le

caprice, on se blâme, on s'accuse, on se suspecte, on se tyrannise, on est envieux, on est jaloux, on se trompe, on s'afflige, on se cache, on dissimule, on s'épie, on se surprend, on se querelle, on ment; les filles en imposent à leurs parents; les maris à leurs femmes; les femmes à leurs maris; des filles, oui, je n'en doute pas, des filles étoufferont leurs enfants; des pères soupçonneux mépriseront et négligeront les leurs ; des mères s'en sépareront et les abandonneront à la merci du sort; et le crime et la débauche se montreront sous toutes sortes de formes. Je sais tout cela, comme si j'avais vécu parmi vous. Cela est, parce que cela doit être; et ta société, dont votre chef vous vante le bel ordre, ne sera qu'un ramas d'hypocrites, qui foulent secrètement aux pieds les lois ; ou d'infortunés, qui sont eux-mêmes les instruments de leurs supplices, en s'y soumettant ; ou d'imbéciles, en qui le préjugé a tout à fait étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés, en qui la nature ne réclame

pas ses droits.

l'aumônier.

. Cela ressemble. Mais vous ne vous mariez donc point?

OBOU.

Nous nous marions.

l'aumônier.

Qu'est^-ce que votre mariage?

OROU

Le consentement d'habiter une même cabane, et de coucher dans le même lit, tant que nous nous y trouverons bien.

l'aumônier.

Et lorsque vous vous y trouvez mal ?

OROU

Nous nous séparons.

l'aumônier.

Que deviennent vos enfants?

OROU

0 étranger! ta dernière question achève de me déceler la profonde misère de ton pays. Sache, mon ami, qu'ici la naissance d'un enfant est toujours un bonheur, et sa mort un sujet de regrets et de larmes. Dn enfant est un bien précieux, parce qu'il doit devenir un homme ; aussi, en avons-nous un tout autre

soin que de nos plantes et de nos animaux. Un enfant qui nait, occasionne la joie domestique et publique : c'est un accroissement de fortune pour la cabane, et de force pour la nation : ce sont des bras et des mains de plus dans Taïti ; nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur, un chasseur, un soldat, un époux, un père. En repassant de la cabane de son mari dans celle de ses parents, une femme emmène avec elle les enfants qu'elle avait apportés en dot : on partage ceux qui sont nés pendant la cohabitation commune; et l'on compense, autant qu'il est possible, les mâles par les femelles, en sorte qu'il reste à chacun à peu près un nombre égal de filles et de garçons.

Mais les enfants sont longtemps à charge avant que de rendre service.

OROU

Nous destinons à leur entretien et à la subsistance des vieillards, une sixième partie de tous les fruits du pays ; ce tribut les suit partout. Ainsi tu vois que plus la famille du Taïtien est nombreuse, plus il est riche.

l'aumônier.

Une sixième partie !

OR ou.

Oui; c'est un moyen sûr d'encourager la population, et d'intéresser au respect de la vieillesse et à la conservation des

enfants.

l'aumônier.

Vos époux se reprennent-ils quelquefois?

OROU

Très-souvent ; cependant la durée la plus courte d'un mariage est d'une lune à l'autre.

l'aumônier.

A moins que la femme ne soit grosse ; alors la cohabitation est au moins de neuf mois ?

OROU

Tu te trompes ; la paternité, comme le tribut, suit l'enfant

partout.

l'aumônier.

Tu m'as parlé d'enfants qu'une femme apporte en dot à son

mari.

DE BOOGAINVILLE. 229

OROO.

Assurément. Voilà ma fille aînée qui a trois enfants ; ils marchent; ils sont sains; ils sont beaux; ils promettent d'être forts : lorsqu'il lui prendra fantaisie de se marier, elle les emmènera ; ils sont les siens : son mari les recevra avec joie, et sa femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était enceinte d'un

quatrième.

l'aumônier.

De lui?

OROU

De lui, ou d'un autre. Plus nos filles ont d'enfants, plus elles sont recherchées ; plus nos garçons sont vigoureux et forts, plus ils sont riches : aussi, autant nous sommes attentifs à préserver les unes des approches de l'homme, les autres du commerce de la femme, avant l'âge de fécondité ; autant nous les exhortons à produire, lorsque les garçons sont pubères et les filles nubiles. Tu ne saurais croire l'importance du service que tu auras rendu à ma fille Thia, si tu lui as fait un enfant. Sa mère ne lui dira plus à chaque lune : Mais, Thia, à quoi penses-tu donc? Tu ne* deviens point grosse ; tu as dix-neuf ans; tu devrais avoir déjà deux enfants, et tu n'en as point. Quel est celui qui se chargera de toi? Si tu perds ainsi tes jeunes ans, que feras-tu dans ta vieillesse? Thia, il faut que tu aies quelque défaut qui éloigne de toi les hommes. Corrige-toi, mon enfant : à ton âge, j'avais été trois fois mère.

l'aumônier.

Quelles précautions prenez-vous pour garder vos filles et vos garçons adolescents?

OROU

C'est l'objet principal de l'éducation domestique et le point le plus important des mœurs publiques. Nos garçons, jusqu'à l'âge de vingtxleux ans, deux ou trois ans au delà de la puberté, restent couverts d'une longue tunique, et les reins ceints d'une petite chaîne. Avant que d'être nubiles, nos filles n'oseraient sortir sans un voile blanc. Oter sa chaîne, lever son voile, sont des fautes qui se commettent rarement, parce que nous leur en apprenons de bonne heure les fâcheuses conséquences. Mais au moment où le mâle a pris toute sa force, où les symptômes virils ont de la continuité, et où l'effusion fréquente et la qualité

de la liqueur séminale nous rassurent; au moment où la jeune fille se fane, s'ennuie, est d'une maturité propre à concevoir des désirs, à en inspirer et à les satisfaire avec utilité, le père détache la chaîne à son fils et lui coupe Tongle du doigt du milieu de la main droite. La mère relève le voile de sa fille. L'un peut solliciter une femme, et en être sollicité; l'autre, se promener publiquement le visage découvert et la gorge nue, accepter ou refuser les caresses d'un homme. On indique seulement d'avance, au garçon les filles, à la fille les garçons, qu'ils doivent préférer. C'est une gi'ande fête que le jour de l'émancipation d'une fille ou d'un garçon. Si c'est une fille, la veille, les jeunes garçons se rassemblent autour de la cabane, et l'air retentit pendant toute la nuit du chant des voix et du son des instruments. Le jour, elle est conduite par son père et par sa mère dans une enceinte où l'on danse et où l'on fait l'exercice du saut, de la lutte et de la course. On déploie l'homme nu devant elle, sous toutes les faces et dans toutes les attitudes. Si c'est un garçon, ce sont les jeunes filles qui font en sa présence les frais et les honneurs de la fête et exposent à ses regards la. femme nue, sans réserve et sans secret. Le reste de la cérémonie s'achève sur un lit de feuilles, comme tu Tas vu à ta descente parmi nous. A la chute du jour, la fille rentre dans la cabane de ses parents, ou passe dans la cabane de celui dont elle a fait choix, et y reste tant qu'elle s'y plaît.

l'aumônier.

Ainsi celte fête est ou n'est point un jour de mariage?

OROU

Tu l'as dit

— A. Qu'est-ce que je vois là en marge?

B. C'est une note, où le bon aumônier dit que les préceptes des parents sur le choix des garçons et des filles étaient pleins de bon sens et d'observations très -fines et très -utiles; mais qu'il a supprimé ce catéchisme, qui aurait paru à des gens aussi corrompus et aussi superficiels que nous, d'une licence impardonnable; ajoutant toutefois que ce n'était pas sans regret qu'il avait retranché des détails où l'on aurait vu, premièrement, jusqu'où une nation, qui s'occupe sans cesse d'un objet important, peut être conduite dans ses recherches, sans les secours de la physique et de l'anatomie; secondement, la diffé-

rence des idées de la beauté dans une contrée où Ton rapporte les formes au plaisir d'un moment, et chez un peuple où elles sont appréciées d'après une utilité plus constante. Là, pour être belle, on exige un teint éclatant, un grand front, de grands yeux, les traits fins et délicats, une taille légère, une petite bouche, de petites mains, un petit pied... Ici, presque aucun de ces éléments n'entre en calcul. La femme sur laquelle les regards s'attachent et que le désir poursuit, est celle qui promet beaucoup d'enfants (la femme du cardinal d'Ossat), et qui les promet actifs, intelligents, courageux, sains et robustes. Il n'y a presque rien de commun entre la Vénus d'Athènes et celle de Taïti ; l'une est Vénus galante, l'autre est Vénus féconde. Une Taïtienne disait un jour avec mépris à une autre femme du pays : « Tu es belle, mars tu fais de laids enfants; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c'est moi que les hommes préfèrent. »

Après cette note de l'aumônier, Orou continue :

OROU

L'heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que celui où sa grossesse est constatée! Elle se lève; elle accourt ; elle jette ses bras autour du cou de sa mère et de son père ; c'est avec des transports d'une joie mutuelle, qu'elle leur annonce et qu'ils apprennent cet événement. Maman I mon papa! eftibrassez-moi ; je suis grosse! — Est-il bien vrai? — Très-vrai. — Et de qui l'êtes-vous? — Je le suis d'un tel...

Comment peut-elle nommer le père de son enfant?

OROU

Pourquoi veux-tu qu'elle l'ignore? Il en est de la durée de nos amours comme de celle de nos mariages; elle est au moins d'une lune à la lune suivante.

l'aumônier.

Et cette règle est bien scrupuleusement obsen'ée?

OROU

Tu vas en juger. D'abord, l'intervalle de deux lunes n'est pas long ; mais lorsque deux pères ont une prétention bien fondée à la formation d'un enfant, il n'appartient plus à sa mère.

l'aumônier.

A qui appartient-il donc ?

OROU

A celui des deux à qui il lui plait de le donner; voilà tout son privilège : et un enfant étant par lui-même un objet d'intérêt et de richesse, tu conçois que, parmi nous, les libertines sont rares, et que les jeunes garçons s'en éloignent.

l'aumônier.

Vous avez donc aussi vos libertines? J'en suis bien aise.

OROU

Nous en avons même de plus d'une sorte : mais tu m'écartes de mon sujet. Lorsqu'une de nos filles est grosse, si le père de l'enfant est un jeune homme beau, bien fait, brave, intelligent et laborieux, l'espérance que l'enfant héritera des vertus de son père renouvelle l'allégresse. Notre enfant n'a honte que d'un mauvais choix. Tu dois concevoir quel prix nous attachons à la santé, à la beauté, à la force, à l'industrie, au courage; tu dois concevoir comment, sans que nous nous en mêlions, les prérogatives du sang doivent s'éterniser parmi nous. Toi qui as parcouru diverses contrées, dis-moi si tu as remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles femmes que dans Taïti ! Regarde-moi : comment me trouves-tu? Eh bien 1 il y a dix mille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais pas un plus brave que moi ; aussi les mères me désignent-elles souvent à leurs filles.

l'aumônier.

Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hoi*s de ta cabane, que t'en revient-il?

OROU

Le quatrième, mâle ou femelle. Il s'est établi parmi nous une circulation d'hommes, de femmes et d'enfants, ou de bi'as de tout âge et de toute fonction, qui est bien d'une autre importance que celle de vos denrées qui n'en sont que le produit.

l'auhônieb.

Je le conçois. Qu'est-ce que c'est que ces voiles noirs que j'ai rencontrés quelquefois.

OROU

Le signe de la stérilité, vice de naissance, ou suite de l'âge avancé. Celle qui quitte ce voile et se mêle avec les hommes, est une liberline, celui qui relève ce voile et s'approche de la femme stéi'ile, est un libertin.

DE BOLGAIiNVILLE. 233

l'aumônier.

Et ces voiles gris?

OROU

Le signe de la maladie périodique. Celle qui quitte ce voile, et se mêle avec les hommes, est une libertine ; celui qui le relève, et s'approche de la femme malade, est un libertin.

Avez-vous des châtiments pour ce libertinage?

OROU

Point d'autre que le blâme.

l'aumônier.

Un père peut-il coucher avec sa fille, une mère avec son fils, un frère avec sa sœur, un mari avec la femme d'un autre?

OROU

Pourquoi non?

l'aumônier.

Passe pour la fornication; mais l'inceste, mais l'adultère!

OROU

Qu'est-ce que tu veux dire avec tes moi^^ fornication^ inceste^

adultère?

l'aumônier.

Des crimes, des crimes énormes, pour l'un desquels on brûle

dans mon pays.

OROU

Qu'on brûle ou qu'on ne brûle pas dans Ion pays, peu m'importe. Mais tu n'accuseras pas les mœurs d'Europe par celles de Taïii, ni par conséquent les mœurs de Taïti par celles de ton pays : il nous faut une règle plus sûre; et quelle sera cette règle? En connais-tu une autre que le bien général et l'utilité particulière? A présent, dis-moi ce que ton crime inceste a de contraire à ces deux fins de nos actions? Tu te trompes, mon ami, si tu crois qu'une loi une fois publiée, un mot ignominieux inventé, un supplice décerné, tout est dit. Réponds-moi donc, qu'entends-tu par inceste?

Mais un inceste..,

OROU

Un inceste?,.. Y a-t-il longtemps que ton grand ouvrier sans tète, sans mains et sans outils, a fait le monde?

l'aumônier.

Non.

OROU

Fit-il toute l'espèce humaine à la fois?

l'aumônier.

Non. Il créa seulement une femme et un homme.

OROU

Eurent-ils des enfants?

l'aumônier.

Assurément.

OROU

Supposons que ces deux premiers parents n'aient eu que des filles, et que leur mère soit morte la première; ou qu'ils n'aient eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.

l'aumônier.

Tu m'embarrasses; mais tu as beau dire, Y inceste efii un crime abominable, et parlons d'autre chose.

OROU

Cela te plaît à dire; je me tais, moi, tant que tu ne m'auras pas dit ce que c'est que le crime abominable inceste.

Eh bieni je t'accorde que peut-être V inceste ne blesse en rien la nature; mais ne suffit-il pas qu'il menace la constitution politique? Que deviendraient la sûreté d'un chef et la tranquillité ' d'un État, si toute une nation composée de plusieurs millions d'hommes, se trouvait rassemblée autour d'une cinquantaine de pères de famille.

OROU

Le pis-aller, c'est qu'où il n'y a qu'une grande société, il y en aurait cinquante petites, plus de bonheur et un crime de moins.

l'aumônier.

Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement avec sa mère.

OROU

A moins qu'il n'ait beaucoup de respect pour elle , et une tendresse qui lui fasse oublier la disparité d'âge, et préférer une femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.

l'aumônier.

Et le commerce des pères avec leurs filles?

OROU

Guère plus fréquent, à moins que la fille ne soit laide et peu recherchée. Si son père l'aime, il s'occupe à lui préparer sa dot en enfants.

l'aumônier.

Cela me fait imaginer que le sort des femmes que la nature a disgraciées ne doit pas être heureux dansTaïti.

OROU

Cela me prouve que tu n'as pas une haute opinion de la générosité de nos jeunes gens.

Pour les unions de frères et de sœurs, je ne doute pas qu'elles ne soient très-communes.

OROU

Et très-approuvées.^

l'aumônier.

At'entendre, cette passion, qui produit tant de crimes et de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.

OROU

Étranger! tu manques de jugement et de mémoire : de jugement, car, partout où il y a défense, il faut qu'on soit tenté de faire la chose défendue et qu'on la fasse : de mémoire, puisque tu ne te souviens plus de ce que je t'ai dit. Nous avons des vieilles dissolues, qui sortent la nuit sans leur voile noir, et reçoivent des hommes, lorsqu'il ne peut rien résulter de leur approche ; si elles sont reconnues ou surprises, l'exil au nord de l'île, ou l'esclavage, est leur châtiment : des filles précoces, qui relèvent leur voile blanc à l'insu de leurs parents (et nous avons pour elles un lieu fermé dans la cabane); des jeunes gens, qui déposent leur chaîne avant le temps prescrit par la nature et par la loi (et nous en réprimandons leurs parents ) ; des femmes à qui le temps de la grossesse paraît long; des femmes et des filles peu scrupuleuses à garder leur voile gris; mais, dans le fait, nous n'attachons pas une grande importance à toutes ces fautes; et tu ne saurais croire combien l'idée de richesse particulière ou publique, unie dans nos têtes à l'idée de population, épure nos mœurs sur ce point.

l'aumônier.

La passion de deux hommes pour une même femme, ou le goût de deux femmes ou de deux filles pour un même homme, n'occasionnent-ils point de désordres?

OROU

Je n*en ai pas encore vu quatre exemples : le choix de la femme ou celui de Thomme finit tout. La violence d'un homme serait une faute grave ; mais il faut une plainte publique, et il est pi'esque inouï qu'une fille ou qu'une femme se soit plainte. La seule chose que j'aie remarquée, c'est que nos femmes ont moins de pitié des hommes laids, que nos jeunes gens des femmes disgraciées; et nous n'en sommes pas fâchés.

l'aumômer.

Vous ne connaissez guère la jalousie, à ce que je vois ; mais la tendresse maritale, l'amour maternel, ces deux sentiments si puissants et si doux, s'ils ne sont pas étrangers ici, y doivent être assez faibles.

OROU

iNous y avons suppléé par un autre, qui est tout autrement ' général, énergique et durable, l'intérêt. Mets la main sur la conscience ; laisse là cette fanfaronnade de vertu, qui est sans cesse sur les lèvres de tes camarades, et qui ne réside pas au fond de leur cœur. Dis-moi si, dans quelque contrée que ce soit, il y a un père qui, sans la honte qui le retient, n'aimât mieux perdre son enfant, un mari qui n'aimât mieux perdre sa femme, que sa fortune et l'aisance de toute sa vie. Sois sûr que partout où l'homme sera attaché à la conservation de son semblable comme à son lit, à sa santé, à son repos, à sa cabane, à ses fruits, à ses champs, il fera pour lui tout ce qu'il sera possible de faire. C'est ici que les pleurs trempent la couche d'un enfant qui souffre ; c'est ici que les mères sont soignées dans la maladie ; c'est ici qu'on prise une femme féconde, une fille nubile, un garçon adolescent ; c'est ici qu'on s'occupe de leur institution, parce que leur conservation est toujours un accroissement, et leur perte toujours une diminution de fortune.

l'aumônier.

Je crains bien que ce sauvage n'ait raison. Le paysan misérable de nos contrées, qui excède sa femme pour soulager son

cheval, laisse périr son enfant sans secoui's, et appelle le médecin pour son bœuf.

OROU

Je n'entends pas trop ce que tu viens de dire ; mais, à ton retour dans ta patrie si bien policée, tâche d'y introduire ce ressort ; et c'est alors qu'on y sentira le prix de l'enfant qui naît, et l'importance de la population. Veux-tu que je te révèle un secret? mais prends garde qu'il ne t'échappe. Vous arrivez : nous vous abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez; vous nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire; vous nous remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes compagnons la plus forte de toutes les impositions. Nous ne t'avons point demandé d'argent; nous ne nous sommes point jetés sur tes marchandises ; nous avons méprisé tes denrées : mais nos femmes et nos filles sont venues exprimer le sang de tes veines. Quand tu t'éloigneras, tu nous auras laissé des enfants : ce tribut levé sur ta personne, sur ta propre substance, à ton avis, n'en vaut-il pas bien un autre? Et si tu veux en apprécier la valetir, imagine que tu aies deux cents lieues de côtes à courir, et qu'à chaque vingt milles on te mette à pareille contribution. Nous avons des terres immenses en friche ; nous manquons de bras ; et nous t'en avons demandé. Nous avons des calamités épidémiques à réparer ; et nous t'avons employé à réparer le vide qu'elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre, un besoin de soldats ; et nous t'avons prié de nous en faire : le nombre de nos femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes ; et nous t'avons associé à notre tache. Parmi ces femmes et ces filles, il y en a dont nous n'avons pu obtenir d'enfants; et ce sont celles que nous avons exposées à vos premiers embrassements. Nous avons à payer une redevance en hommes à un voisin oppresseur ; c'est toi et tes camarades qui nous défrayerez ; et dans cinq ou six ans, nous lui enverrons vos fils, s'ils valent moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus que vous nous surpassiez en intelligence; et, sur-le-champ, nous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles les plus belles à recueillir la semence d'une race meilleure que la nôtre. C'est un essai que nous avons tenté, et qui pourra nous réussir. Nous avons tiré de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions

I tirer : et crois que, tout sauvages que nous sommes, nous . savons aussi calculer. Va où tu voudras; et tu trouveras toujours l'homme aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien, et te demandera toujours ce qui lui est utile. S'il te présente un morceau d'or pour un morceau de fer ; c'est qu'il ne fait aucun cas de l'or, et qu'il prise le fer. Mais dis-moi donc pourquoi tu n'es pas vêtu comme les autres ? Que signifie cette casaque longue qui t'enveloppe de la tête aux pieds, et ce sac pointu que tu laisses tomber sur tes épaules, ou que tu ramènes sur tes oreilles?

l'aumônier.

C'est que, tel que tu me vois, je me suis engagé dans une société d'hommes qu'on appelle, dans mon pays, des moines. Le plus sacré de leurs vœux est de n'approcher d'aucune femme, et de ne point faire d'enfants.

OROU

Que faites-vous donc?

l'aumônier.

Rien.

OROU

Et ton magistrat souffre cette espèce de paresse, la pire de toutes?

l'aumônier.

Il fait plus ; il la respecte et la fait respecter.

OROU

Ma première pensée était que la nature, quelque accident, ou un art cruel vous avait privés de la faculté de produire votre semblable ; et que, par pitié, on aimait mieux vous laisser vivre que de vous tuer. Mais, moine, ma fille m'a dit que tu étais un homme, et un homme aussi robuste qu'un Taïtien, et qu'elle espérait que tes caresses réitérées ne seraient pas infructueuses. A présent que j'ai compris pourquoi tu t'es écrié hier au soir : Mais ma religion! mais mon état! pourrais-tu m' apprendre le motif de la faveur et du respect que les magistrats vous accordent?

l'aumônier.

Je l'ignore.

OROU

Tu sais au moins par quelle raison, étant homme, tu t'es librement condamné à ne 'pas Têtre?

l'aumôxier.

Gela serait trop long et trop difficile à t'expliquer.

OROU

Et ce vœu de stérilité, le moine y est-il bien fidèle?

l'aumônier.

Non.

OROU

J'en étais sûr. Avez-vous aussi des moines femelles?

l'aumômer.

Oui.

OROU

Aussi sages que les moines mâles ?

l'aumômer.

Plus renfermées, elles sèchent de douleur, périssent d'ennui.

OROU

Et l'injure faite à la nature est vengée. Ohl le vilain pays! Si tout y est ordonné comme ce que tu m'en dis, vous êtes plus barbares que nous.

Le bon aumônier raconte qu'il passa le reste de la journée à parcourir l'île, à visiter les cabanes, et que le soir, après avoir soupe, le père et la mère l'ayant supplié de coucher avec la seconde de leurs filles, Palli s'était présentée dans le même déshabillé que Thia, et qu'il s'était écrié plusieurs fois pendant la nuit : Mais ma religion ! mais mon état ! que la troisième nuit il avait été agité des mêmes remords avec Asto l'aînée, et que la quatrième nuit il l'avait accordée par honnêteté à la femme de son hôte.

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