SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE
B. Toujours les femmes ! on ne saurait faire un pas sans les rencontrer à travers son chemin.
A. Si nous leur lisions l'entretien de Taumônier et d'Orou?
B. A votre avis, qu'en diraient-elles?
A, Je n'en sais rien.
B. Et qu'en penseraient-elles?
A. Peut-être le contraire de ce qu'elles en diraient.
J'aime Thomas; je respecte la fierté de son âme et la noblesse de son caractère : c'est un homme de beaucoup d'esprit; c'est un homme de bien ; ce n'est donc pas un homme ordinaire. A en juger par sa Dissertation sur les Femmes* y il n'a pas assez éprouvé une passion que je prise davantage pour les peines dont elle nous console que pour les plaisirs qu'elle nous donne. 11 a beaucoup pensé, mais il n'a pas assez senti. Sa tête s'est tourmentée, mais son cœur est demeuré tranquille. J'aurais écrit avec moins d'impartialité et de sagesse; mais je me serais occupé avec plus d'intérêt et de chaleur du seul être de la nature qui nous rende sentiment pour sentiment, et qui soit heureux du bonheur qu'il nous fait. Cinq ou six pages de verve répandues dans son ouvrage auraient rompu la continuité de ses observations délicates et en auraient fait un ouvrage charmant. Mais il a voulu que son livre ne fût d'aucun sexe ; et il n'y a malheureusement que trop bien réussi. C'est un hermaphrodite, qui n'a ni le nerf de l'honfune ni la mollesse de la femme. Cependant peu de nos écrivains du jour auraient été capables d'un travail où Ton remarque de l'érudition, de la rair son, de la finesse, du style, de l'harmonie; mais pas assez de variété, de cette souplesse propre à se prêter à l'infinie diversité d'un être extrême dans sa force et dans sa faiblesse, que la
i. Ce morceau se trouve dans la Correspondance lUUrairê de Grimm, année 1772, avec des changements qu*il s'est permis de faire ; nous ne rapporterons que deux ' variantes qui nous ont paru mériter quelque intérêt. (Ba.) — L'article Sur les Fsmmes, quoique court, mérite bien d'être distingue des articles de pure critique au jour le jour comme Diderot en fournissait tant à Grimm. U fait partie de cette série qu'il appelait les petits papiers, « c'est-à-dire les petits chefs-d'œuvre, » ajoute Sainte-Beuve
2. Essai sur le caractère, les mceurs et Vesprit des femmes dans les différents siècles. Paris, 1772, in-8S flg.
vue d'une souris ou d'une araignée fait tomber en syncope, et qui sait quelquefois braver les plus grandes terreurs (Je la vie. C'est surtout dans la passion de l'amour, les accès de la jalousie, les transports de la tendresse maternelle, les instants de la superstition, la manière dont elles partagent les émotions épidémiques et populaires, que les femmes étonnent, belles comme les séraphins de Klopstok, terribles comme les diables de Milton. J'ai vu l'amour, la jalousie, la superstition, la colère, portés dans les femmes à un point que l'homme n'éprouva jamais. Le contraste des mouvements violents avec la douceur de leurs traits les rend hideuses; elles en sont plus défigurées. Les distractions d'une vie occupée et contentieuse rompent nos passions. La femme couve les siennes : c'est un point fixe, sur lequel son oisiveté ou la frivolité de ses fonctions tient son regard sans cesse attaché. Ce point s'étend sans mesure; et, pour devenir folle, il ne manquerait à la femme passionnée que l'entière solitude qu'elle recherche. La soumission à un maître qui lui déplaît est pour elle un supplice. J'ai vu une femme honnête frissonner d'horreur à l'approche de son époux ; je l'ai vue se plonger dans le bain, et ne se croire jamais assez lavée de la souillure du devoir. Cette sorte de répugnance nous est presque inconnue. Notre organe est plus indulgent. Plusieurs femmes mourront sans avoir éprouvé l'extrême de la volupté. Cette sensation, que je regarderai volontiers comme une épilepsie passagère, est rare pour elles, et ne manque jamais d'arriver quand nous l'appelons. Le souverain bonheur les fuit entre les bras de l'homme qu'elles adorent. Nous le trouvons à côté d'une femme complaisante qui nous déplaît. Moins maîtresses de leurs sens que nous, la récompense en est moins prompte et moins sûre pour elles. Cent fois leur attente est trompée. Organisées tout au contraire de nous, le mobile qui sollicite en elles la volupté est si délicat, et la source en est si éloignée, qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle ne vienne point ou qu'elle s'égare. Si vous entendez une femme médire de l'amour, et un homme de lettres déprécier la considération publique; dites de l'une que ses charmes passent, et de l'autre que son talent se perd. Jamais un homme ne s'est assis, à Delphes, sur le sacré trépied. Le rôle de Pythie ne convient qu'à une femme. Il n'y a qu'une tête de femme qui puisse s'exalter
au point de pressentir sérieusement l'approche d'un dieu, de s'agiter, de s'écheveler, d'écumer, de s'écrier : Je le sem^ je sensy le voilà^ le dieUy et d'en trouver le vrai discours. Un solitaire*, brûlant dans ses idées ainsi que dans ses expressions, disait aux hérésiarques de son temps : Adressez-vous aux femmes; elles reçoivent promptementy parce quelles sont ignorantes; elles répandent avec facilité^ parce qa' elles sont légères; elles retiennent longtemps^ parce qu'elles sont têtues. Impénétrables dans la dissimulation, cruelles dans la vengeance, constantes dans leurs projets, sans scrupules sur les moyens de réussir, animées d'une haine profonde et secrète contre le despotisme de l'homme, il semble qu'il y ait entre elles un complot facile de domination, une sorte de ligue, telle que celle qui subsiste entre les prêtres de toutes les nations. Elles en connaissent les articles sans se les être communiqués. Naturellement curieuses, elles veulent savoir, soit pour user, soit pour abuser de tout. Dans les temps de révolution, la curiosité les prostitue aux chefs de parti. Celui qui les devine est leur implacable ennemi. Si vous les aimez, elles vous perdront, elles se perdront elles-mêmes; si vous croisez leurs vues ambitieuses, elles ont au fond du cœur ce que le poète a mis dans la bouche de Roxane :
Malgré tout mon amour, si dans cette journée
11 ne m'attache à lui par un juste hyménée;
S*il ose m'alléguer une odieuse loi ;
Quand je fais tout pour lui, s'il ne fait tout pour moi;
Dès le même moment, sans songer si je Taime,
Sans consulter enfin si je me perds moi-même,
Tabandonne Tingrat, et le laisse rentrer
Dans l'état malheureux d'où je l'ai su tirer.
Racine, Bajazet, acte I, scène m.
Toutes méritent d'entendre ce qu'un autre poëte, moins élégant, adresse à l'une d'entre elles :
C'est ainsi que, toujours en proie à leur délire. Vos pareilles ont su soutenir leur empire. Vous n'aimâtes jamais ; votre cœur insolent Tend bien moins à l'amour qu'à subjuguer l'amant.