‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 6 sur 210 · PREMIÈRES CONJECTURES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES CONJECTURES

1. Il est un corps que l'on appelle môle. Ce corps singulier s'engendre dans la femme; et, selon quelques-uns, sans le concours de l'homme. De quelque manière que le mystère de la génération s'accomplisse, il est certain que les deux sexes y coopèrent. La môle ne serait-elle point un assemblage, ou de tous les éléments qui émanent de la femme dans la production de l'homme, ou de tous les éléments qui émanent de l'homme dans ses différentes approches de la femme? Ces éléments qui sont tranquilles dans l'homme, répandus et retenus dans certaines femmes d'un tempérament ardent, d'une imagination forte, ne pourraient-ils pas s'y échauffer, s'y exalter, et y prendre de l'activité? ces éléments qui sont tranquilles dans la femme, ne pourraient-ils pas y être mis en action, soit par une présence sèche et stérile, et des mouvements inféconds et purement voluptueux de l'homme, soit par la violence et la contrainte des désirs provoqués de la femme, sortir de leurs réservoirs, se porter dans la matrice, s'y arrêter, et s'y combiner d'eux-mêmes? La môle ne serait-elle point le résultat de cette combinaison solitaire ou des éléments émanés de la femme, ou des éléments fournis par l'homme? Mais si la môle est le résul-

tat d*une combinaison telle que je la suppose, cette combinaison aura ses lois aussi invariables que celles de la génération. La môle aura donc une organisation constante. Prenons le scalpel, ouvrons des môles, et voyons; peut-être même découvrironsnous des môles distinguâmes par quelques vestiges relatifs à la différence des sexes. Voilà ce que Ton peut api^eler l'art de procéder de ce qu'on ne connaît point à ce qu'on connaît moins encore. C'est cette habitude de déraison que possèdent dans un degré surprenant ceux qui ont acquis ou qui tiennent de la nature le génie delà physique expérimentale; c'est à ces sortes de rêves qu'on doit plusieurs découvertes. Voilà l'espèce de divination qu'il faut apprendre aux élèves, si toutefois cela s'apprend.

2. Mais si l'on vient à découvrir, avec le temps, que la môle ne s'engendre jamais dans la femme sans la coopération de l'homme, voici quelques conjectures nouvelles, beaucoup plus vraisemblables que les précédentes, qu'on pourra former sur ce corps extraordinaire. Ce tissu de vaisseaux sanguins, qu'on appelle le placenta^ est, comme on sait, une calotte sphérique, une espèce de champignon qui adhère, par sa partie convexe, à la matrice, pendant tout le temps de la grossesse ; auquel le cordon ombilical sert comme de tige ; qui se détache de la matrice dans les douleurs de l'enfantement, et dont la surface est égale quand une femme est saine et que son accouchement est heureux. Les êtres n'étant jamais, ni dans leur génération, ni dans leur conformation, ni dans leur usage, que ce que les résistances, les lois du mouvement et l'ordre universel les déterminent à être, s'il arrivait que cette calotte sphérique, qui ne parait tenir à la matrice que par application et contact, s'en détachât peu à peu par ses bords, dès le commencement de la grossesse, en sorte que les progrès de la séparation suivissent exactement ceux de l'accroissement du volume, j'ai pensé que ces bords , libres de toute attache, iraient toujours en s'approchant et en affectant la forme sphérique; que le cordon ombilical, tiré par deux forces contraires, l'une des bords séparés et convexes de la calotte qui tendrait à le raccourcir, et l'autre du poids du fœtus, qui tendrait à l'allonger, serait beaucoup plus court que dans les cas ordinaires; qu'il viendrait un moment où ces bords coïncideraient, s'uniraient entièrement, et formeraient

une espèce d'œuf, au centre duquel on trouverait un fœtus bizarre dans son organisation, comme il Ta été dans sa production, oblitéré, contraint, étouffé, et que cet œuf se nourrirait jusqu'à ce que sa pesanteur achevât de détacher la petite partie de sa surface qui resterait adhérente, qu'il tombât isolé dans la matrice, et qu'il en fût expulsé par une sorte de ponte, comme l'œuf de la poule, avec lequel il a quelque analogie, du moins par sa fo^me^ Si ces conjectures se vérifiaient dans une môle, et qu'il fût cependant démontré que cette môle s'est engendrée dans la femme sans aucune approche de l'homme, il s'ensuivrait évidemment que le fœtus est tout formé dans la femme, et que l'action de l'homme ne concourt qu'au développement.

SECONDES C0NJECTl>RES.

Supposé que la terre ait un noyau solide de verre*, ainsi qu'un de nos plus grands philosophes le prétend, et que ce noyau soit revêtu de poussière, on peut assurer qu'en conséquence des lois de la force centrifuge, qui tend à approcher les corps libres de l'équateur, et à donner à la terre la forme d'un sphéroïde aplati, les couches de cette poussière doivent être moins épaisses aux pôles que sous aucun autre parallèle ; que peut-être le noyau est à nu aux deux extrémités de l'axe, et que c'est à cette particularité qu'il faut attribuer la direction de l'aiguille aimantée et les aurores boréales qui ne sont probablement que des courants de matière électrique'.

Il y a grande apparence que le magnétisme et l'électricité dépendent des mêmes causes. Pourquoi ne seraient-ce pas des effets du mouvement de rotation du globe et de l'énergie des

1. G*e8t CQ effet de cette façon que s'explique aujourd'hui la formation des môles, qui sont les restes des enveloppes du germe anormalement développées après la mort, et souvent la résorption de tout ou partie, d'un embryon ou même d'un fœtus. Quant aux môles créées sans fécondation antérieure, ce no sont que des caillots de sang ou des polypes : de fausses môles.

2. Cest-à-dire de matière en fusion en partie consolidée ou vitrifiée, suivant le langage d'alors. C'est la théorie de Buffon.

3. Pour la dernière partie de cette conjecture au moins, l'explication de Diderot est non plus probable, mais certaine.

28 DE LMNTEUPRÉTATION

matières dont il est composé, combinée avec l'action de la lune? Le flux et reflux, les courants, les vents, la lumière, le mouvement des particules libres du globe, peut-être même celui de toute sa croûte entière sur son noyau, etc., opèrent d'une infinité de manières un frottement continuel; Teflet des causes, qui agissent sensiblement et sans cesse, forme à la suite des siècles un produit considérable; le noyau du globe est une masse de verre ; sa surface n'est couverte que de déti'iments de verre, de sables, et de matières vitrifiables; le verre est, de toutes les substances, celle qui donne le plus d'électricité par le frottement : pourquoi la masse totale de l'électricité terrestre ne serait-elle pas le résultat de tous les frottements opérés, soit à la surface de la terre, soit à celle de son noyau? Mais de cette cause générale, il est à présumer qu'on déduira, par quelques tentatives, une cause particulière qui constituera entre deux grands phénomènes, je veux dire la position de l'aurore boréale et la direction de l'aiguille aimantée, une liaison semblable à celle dont on a constaté l'existence entre le magnétisme et l'électricité, en aimantant dos aiguilles sans aimant, et par le moyen seul de l'électricité. On peut avouer ou contredire ces notions, parce qu'elles n'ont encore de réalité que dans mon entendement. C'est aux expériences à leur donner plus de solidité, et c'est au physicien à en imaginer qui séparent les phénomènes, ou qui achèvent de les identifier.

XXMY.

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