‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 67 sur 210 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Page 5. — L'homme naît ignorant, il ne naît point sot-, et ce n'est pas même sans peine quil le devient.

C'est presque le contraire qu'il fallait dire. L'homme naît toujours ignorant, très-souvent sot; et quand il ne l'est pas, rien de plus aisé que de le rendre tel, ni malheureusement de plus conforme à l'expérience.

La stupidité et le génie occupent les deux extrémités de

Téchelle de l'esprit humain. Il est impossible de déplacer la stupidité; il est facile de déplacer le génie.

Page 6. — En fait de stupidité il en est de deux sortes : Vune naturelle^ Vautre acquise.

Je voudrais bien savoir comment on vient à bout de la stupidité naturelle. Tous les hommes sont classés entre la plus grande pénétration possible et la stupidité la plus complète : entre M. d'Alembert et M. d'Outrelot ; et en dépit de toute institution, chacun reste à peu près sur son échelon. Qu'il me soit permis de tâter un homme, et bientôt je discernerai ce qu'il tient de l'application et ce qu'il tient de la nature. Celui qui n'a pas ce tact, prendra souvent l'instrument pour l'ouvrage, et l'ouvrage pour l'instrument.

Il y a entre chaque échelon un petit degré impossible à franchir, et pour pallier l'inégalité naturelle, il faut un travail opiniâtre d'un côté, et une négligence presque aussi continue de l'autre.

L'homme que la nature a placé sur son échelon s'y tient ferme et sans effort. L'homme qui s'est élancé sur un échelon supérieur à celui qu'il tenait de la nature, y chancelle, y est toujours mal à son aise; il médite profondément le problème que l'autre résout tandis qu'on lui attache des papillottes.

Ici l'auteur confond la stupidité avec l'ignorance.

Page 7. — L esprit s'est-il chargé du poids d'une savante ignorance^ il ne s'élève plus jusqu'à la vérité} il a perdu la ten-dance qui le portait vers elle

Et cette tendance naturelle ou acquise est la même dans tous ?

Uhomme qui ne sait rien peut apprendre; il ne s'agit que d^en allumer en lui le désir.

Et ce désir, tous en sont également susceptibles?

Page 8. — Que fait un instituteur? Que disire-t-^il ? lyéjointer les ailes du génie.

Il y a donc du génie antérieur à l'institution ^

Les anciens conserveront sur les modernes tant en morale qu*en politique et en législation^ une supériorité qu'ils devront non à r organisation^ mais à l'institution.

Et qu'est-ce que cela prouve?

1. Att x?ui* siècle ce mot a?ait encore le sens qu*il a dans Montaigne. Noos ayons conservé imtituUur et remplacé inttUvUion, dans ce sens, par éciiicaljoii.

— Qu'une nation diflfère peu d'une autre nation.

— Qui vous le nie?

— Que les Français, élevés comme les Romains, auraient aussi leur César, leur Scipion, leur Pompée, leur Cicéron.

— Pourquoi non ? Donc chez quelque nation que ce fût, la bonne éducation ferait un grand homme, un Annibal , un Alexandre, un Achille, d'un Thersite, d'un individu quelconque 1 Persuadez cela à qui vous voudrez , mais non pas à moi.

Pourquoi ces noms illustres sont-ils si rares chez ces nations même où tous les citoyens recevaient l'éducation que vous préconisez.

Monsieur Helvétius, une petite question : Voilà cinq cents enfants qui viennent de naître ; on va vous les abandonner pour être élevés à votre discrétion ; dites-moi combien nous rendrezvous d'hommes de génie? Pourquoi pas cinq cents? Pressez bien toutes vos réponses, et vous trouverez qu'en dernière analyse elles se résoudront dans la différence d'organisation, source primitive de la paresse, de la légèreté, de l'entêtement et des autres vices ou passions.

Page 12. — Les vrais précepteurs de notre enfance sont les objets qui nous environnent*

— Il est vrai : mais comment nous instruisent-ils?

— Par la sensation.

— Or est-il possible que l'organisation étant différente, la sensation soit la même?

Telle est sa diversité, que si chaque individu pouvait se créer une langue analogue à ce qu'il est, il y aurait autant de langues que d'individus; un homme ne dirait ni bonjour, ni adieu comme un autre.

— Mais il n'y aurait donc plus ni vrai, ni bon, ni beau?

— Je ne le pense pas ; la variété de ces idiomes ne suffirait pas pour altérer ces idées.

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