CHAPITRE III
Page 13. — Plus les chutes sont douloureuses^ plus elles sont instructives..,
— J'en conviens. Mais y a-t-il deux enfants au monde pour qui la même chute fût également douloureuse, en général, pour
qui une sensation quelconque puisse être identique ? Voilà donc une première barrière insurmontable entre leurs progrès ; et cette barrière où est-elle placée? Dans l'organisation. L'un reste étendu sur la place et s'écrie : Je suis mort. L'autre se relève sans mot dire, se secoue, et s'en va.
Il y a certaines actions de l'enfance où toute la destinée d'un homme est écrite. Alcibiade et Caton ont répété toute leur vie deux mots de leurs premières années: Gare toi-même^... Lâche*... Si Helvétius eût bien pesé ces expressions de caractère, antérieures à toute éducation, de l'âge de la jaquette et des osselets, il eût senti que c'est la nature qui fait ces enfants-là, et non la leçon. L'art de convertir le plomb en or est une alchimie moins ridicule que celle de faire un Régulus du premier venu. Toutes ces lignes-là de l'auteur ne sont que de la poudre de projection*.
Page 15. — Deux frères voyagent*, l'un à travers des montagnes escarpées, l'autre par des vallons fleuris. A leur retour, ils s'entretiennent de ce qu'ils ont vu, et il se fait entre eux un échange de sensations. L'image de l'horreur de la nature passe de la tête de l'un dans le cerveau de l'autre ; et le premier s'enivre de la peinture de ses charmes. L'un veut aller frémir à son tour à l'aspect des abîmes, au fracas des torrents; l'autre se coucher mollement sur l'herbe tendre et s'endormir au murmure des ruisseaux. C'est que l'un est brave, et que son frère est voluptueux. N'allez pas contrarier ces penchants naturels, vous n'en feriez que deux sujets médiocres.