‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 72 sur 210 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Donnez-moi la mère de Vaucanson*, et je n'en ferai pas davantage le flûteur automate. Envoyez-moi en exil, ou enfermez-moi dix ans à la Bastille, et je n'en sortirai pas le Paradis perdu* à la main. Tirez-moi de la boutique d'un marchand de

i. « Powrprnnier exemple je citerai Vaucanson. Sa dévote mère a?ait un directeur; il habitait une cellule à laquelle la salle de rhorloge servait d*antichambre... Cest là que seul, désœuvré, le fils pleurait d*ennui, tandis que sa mère pleurait de repentir... Cependant, comme dans Tétat de désœuvrement, il n*est point de sensations indifférentes, le jeune Vaucanson, bientôt frappé du mouvement toujours égal d*un balancier, veut en connaître la cause et sa curiosité s^éveille, etc. » De VHomme.

3. « Un hasard de la môme espèce alluma le génie de Milton. » De VHomme,

laine*, enrôlez-moi dans une troupe de comédiens, et je ne composerai ni Hamlety ni le King Lear^ ni le Tartuffe^ ni les Femmes savantes, et mon grand-père avec son plût à Dieu n'aura dit qu'une sottise*. J'ai été plus amoureux que Corneille*, j'ai fait aussi des vers pour celle que j'aimais; mais je n'ai fait ni le Cidy ni Rodogune. Oui, monsieur Helvétius, on vous objectera que de pareils hasards ne produisent de pareils effets que sur des hommes organisés d'une certaine manière, et vous ne répondrez rien qui vaille à cette objection.

Il en est de ces hasards comme de l'étincelle qui enflamme un tonneau d'esprit-de-vin, ou qui s'éteint dans un baquet d'eau.

Page 26. — Le génie ne peut être que le produit d'une attention forte,., (et page 27) Le génie est un produit de hasards.

On conviendra que voilà d'étranges assertions. Je me rongerais les doigts jusqu'au sang que le génie ne me viendrait pas. J'ai beau rêver à tous les hasards heureux qui pourraient me le donner, je n'en devine aucun.

Mais accordons à l'auteur qu'avec une attention forte et concentrée dans un seul objet important, on acquerra du génie. Vous verrez que, de quelque manière qu'on soit organisé, on est maître de s'appliquer fortement! Il y a des hommes, et c'est le grand nombre, incapables d'aucune longue et violente contention d'esprit. Ils sont toute leur vie ce que Newton, Leibnitz, Helvétius étaient quelquefois. Que faire de ces gens-là? Des commis.

Page ibid. — La seule disposition qu*en naissant V homme

1. « Si Shakespeare eût, comme son père, toujours été marchand de laine, si sa mauvaise conduite ne l'eût forcé de quitter son commerce et sa province, s'il ne so fût point associé à des libertins, n*eût point volé des daims dans le parc d*un lord, n*eût point été réduit à se sauver à Londres, à s'engager dans une troupe de comédiens, et qu'enfin, ennuyé d'être un acteur médiocre, il ne se fût pas fait auteur; l'insensé Shakespeare n'eût jamais été le célèbre Shakespeare. » De VHommê.

2. « Le grand-père de Molière aimait la comédie, il y menait souvent son petitfils. Le jeune homme vivait dans la dissipation; le père s'en apercevant, demande en colère si l'on veut faire de son fils un comédien. Plût à Diêu, répond le grand» père, qu'il fût aussi bon acteur que Monrose! Ce mot frappe le jeune Molière ; il prend en dégoût son métier, et la France doit son plus grand comique au hasard de cette réponse, m De VHomme.

3. « Corneille aime, il fait des vers pour sa maltresse, devient poète, compose Méliie, puis Cinna, Rodogune, etc. » De VHomme.

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apporte à la science est la faculté de comparer et de com-biner.

Soit. Mais cette faculté est-elle la même dans tous les individus? Si elle est variable d'un enfant ou d'un homme à un autre, est-il toujours possible d'en réparer le défaut? S'il arrive que cette inégalité se compense à la longue, ce ne peut être que par l'exercice, le travail et des frais qui retardent d'autant les progrès dans la carrière. L'un de ces coursiers aura atteint le but avant que l'autre ait délié ses muscles inflexibles et ses jambes raides. Entre ces derniers, combien garderont toujours une allure lourde et pesante !

Page 27. — Lui-même cependant (Rousseau) est un exemple du pouvoir du hasard,,. Quel accident particulier le fit entrer dans la carrière de V éloquence? C'est son secret] je t ignore.

Moi, je le sais et je vais le dire. L'Académie de Dijon proposa pour sujet de prix : Si les sciences étaient plus nuisibles qu'utiles à la société. J'étais alors au château de Vincennes. Rousseau vint m'y voir, et par occasion me consulter sur le parti qu'il prendrait dans cette question, oïl n'y a pas à balancer, lui dis-je, vous prendrez le parti que personne ne prendra. — Vous avez raison, » me répondit-il; et il travailla en conséquence.

Je laisse là Rousseau, je reviens à Helvétius et je lui dis : Ce n'est plus moi qui suis à Vincennes, c'est le citoyen de Genève. J'amve. La question qu'il me fit, c'est moi qui la lui fais; il me répond comme je lui répondis. Et vous croyez que j'aurais pa&sé trois ou quatre mois à étayer de sophismes un mauvais paradoxe; que j'aurais donné à ces sophismes-là toute la couleur qu'il leur donna; et qu'ensuite je me serais fait un système philosophique de ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu d'esprit? Credat judœus Apella^ non ego.

Rousseau fit ce qu'il devait faire, parce qu'il était lui. Je n'aurais rien fait, ou j'aurais fait tout autre chose, parce que j'aurais été moi.

Et lorsque Helvétius finit le paragraphe de Rousseau par ces mots : Rousseau^ ainsi qu'une infinité d'hommes illustres^ peut donc être regardé comme un des chefs-d'œuvre du hasard... je denjande si cela peut avoir d'autre sens que le suivant : c'était un baril de poudre à canon ou d'or fulminant qui serait peut-

être resté sans explosion sans Tétincelle qui partit de Dijon et qui Tenflamma?

Prétendre avec l'auteur que ce fut l'étincelle qui fit la poudre à canon ou l'or fulminant, cela ne serait ni plus ni moins absurde que de prétendre que ce fut l'or fulminant ou la poudre àcanon qui fit l'étincelle.

Rousseau n'est non plus un chef-d'œuvre du hasard, que le hasard ne fut un chef-d'œuvre de Rousseau.

Si l'impertinente question de Dijon n'avait pas été proposée, Rousseau en aurait-il été moins capable de faire son discours?

On sut que Démosthène était éloquent quand il eut parlé ; mais il Tétait avant que d'avoir ouvert la bouche.

Il y a des milliers de siècles que la rosée du ciel tombe sur des rochers sans les rendre féconds. Les terres ensemencées l'attendent pour produire, mais ce n'est pas elle qui les ensemencera.

Combien d'hommes sont morts, et combien d'autres mourront sans avoir montré ce qu'ils étaient! Je les comparerais volontiers à de superbes tableaux cachés dans une galerie obscure où le soleil n'entrera jamais, et où ils sont destinés à périr sans avoir été ni vus ni admirés.

Soyons circonspects dans notre mépris ; il pourrait aisément tomber sur un homme qui vaut mieux que nous.

Ce que je pense de ces petits hasards auxquels Helvétius attribue la formation d'un grand homme, je le penserais volontiers de ces autres petits hasards auxquels on attribue tout aussi gratuitement la destruction des grands empires.

Les empires mûrissent et se pourrissent à la longue comme les fruits. Dans cet état, l'événement le plus frivole amène la dissolution de l'empire, et la secousse la plus légère la chute du fruit; mais et la chute et la dissolution avaient été préparées par unelongue suite d'événements. Un moment plus tard, et l'empire se serait dissous et le fruit serait tombé de lui-même.

Veut-on une comparaison plus juste encore? Un homme est sain et vigoureux en apparence. Il lui survient un petit bouton à la cuisse; ce petit bouton est accompagné d'une démangeaison légère : il se frotte, voilà le petit bouton écorché, et l'écorchure, qui n'a pas le diamètre d'une ligne, le centre d'une gangrène dont les progrès rapides font tomber en pourriture et

la cuisse et la jambe et la machine entière. Est-ce Técorchure légère, est-ce le petit bouton ou l'intempérance continue de cet homme que je regarderai comme la véritable cause de sa mort?

Page 28. — Faut^il, pour défendre son opinion, soutenir que Vhomme absolument brute ^ Vhomme sans art, sans industrie et inférieur à tout sauvage connu, est cependant et plus vertueux et plus heureux que le citoyen policé de Londres et d Amsterdam? Rousseau le soutient.

Je trouve que Jean-Jacques a bien faiblement attaqué l'état social. Qu'est-ce que Tétat social? C'est un pacte qui rapproche, unit et arcboute les uns contre les autres une multitude d'êtres auparavant isolés. Celui qui méditera profondément la nature de l'état sauvage et celle de l'état policé, se convaincra bientôt que le premier est nécessairement un état d'innocence et de paix, et l'autre un état de guerre et de crime; bientôt il s'avouera qu'il se commet et qu'il doit se commettre plus de scélératesses de toute espèce, en un jour, dans une des trois grandes capitales de l'Europe qu'il ne s'en commet et qu'il ne s'en peut commettre en un siècle dans toutes les hordes sauvages de la terre. Donc l'état sauvage est préférable à l'état policé. Je le nie. Il ne suffit pas de m'avoir démontré qu'il y a plus de crimes, il faudrait encore me démontrer qu'il y a moins de bonheur.

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