CHAPITRE VII
Page 22. — Le hasard a la plus grande part à la formation du caractère.
Mais à trois ans un enfant est sournois, triste ou gai, vif ou lent; têtu, impatient, colère, etc. ; et dans le reste de sa vie, le hasard se présenterait sans cesse avec une fourche, qu'il repousserait la nature sans la réformer : Naturam expellas furcâj tamen usque recurret.
Page 23. — Les caractères les plus tranchés sont quelquefois le produit d'une infinité de petits accidents.
C'est une grande erreur que de prendre la conduite d'un homme, même sa conduite habituelle, pour son caractère.
On est naturellement lâche, on a le ton et le maintien d'un homme brave; mais est-on brave pour cela?
On est naturellement colère, mais la circonstance, la bienséance de l'état, l'intérêt commandent la patience, on se contient; est-on patient pour cela?
Les caractères d'emprunt sont plus tranchés que les caractères naturels.
Interrogez le médecin, et il vous dira que le caractère qu'on a n'est pas toujours celui qu'on montre, et que le premier est le produit de la fibre raide ou molle, du sang doux ou brûlant, de la lymphe épaisse ou fluide, de la bile acre ou savonneuse, et de l'état des parties dures ou fluides de notre machine. Votre enfant est-il voluptueux? Faites-le chasser tout le jour, et faiteslui boire le soir une décoction de nénuphar; cela vaudra mieux qu'un chapitre de Sénèque.
Helvétius a dit plus haut : Si F organisation nous fait presque en entier ce que nous sommes^ à quel titre reprocher au maître la stupidité de son élève?
Lorsqu'il prononce ici que le hasard a la plus grande part à la formation du caractère, ne voit-il pas qu'on peut lui rétorquer son raisonnement et lui dire : « Si le hasard a la plus grande part à la formation de notre caractère, à quel titre reprocher au maître la méchanceté de son élève? »
Se proposer de montrer l'éducation comme l'unique différence des esprits, la seule base du génie, du talent et des vertus ; ensuite abandonner au hasard le succès de l'éducation et la formation du caractère : il me semble que c'est réduire tout à rien, et faire en même temps la satire et l'apologie des instituteurs.