II
Je le crois. Pour des gens d'esprit et de sens, il nous en promet tant qu'il nous plaira. Cela est bien contraire à la nature de l'homme, à la nature de la société et à l'expérience de tous les siècles. Eh! philosophe, mon ami, chez ces Grecs, chez ces Romains dont vous faites tant de cas, on compte par ses doigts les hommes de génie, et les sots et les fous y foisonnèrent autant que parmi nous. C'est qu'il est dans l'ordre étemel que le monstre appelé homme de génie soit toujours infiniment rare, et que l'homme d'esprit et de sens ne soit jamais commun.
Quel livre que celui d'Helvétius, s'il eût été écrit au temps et dans la langue de Montaigne! Il serait autant au-dessus des Essais que les Essais sont au-dessus de tous les moralistes qui ont paru depuis.
Je ne sais quel cas Helvétius faisait de Montaigne et si la lecture lui en était bien familière, mais il y a beaucoup de rapport entre leur manière de voir et de dire. Montaigne est cynique, Helvétius l'est aussi; ils ont l'un et l'autre les pédants en horreur ; la science des mœurs est pour tous deux la science par excellence ; ils accordent beaucoup aux circonstances et aux hasards; ils ont de l'imagination, beaucoup de familiarité dans le style, de la hardiesse et de la singularité dans l'expression, des métaphores qui leur sont propres. Helvétius au temps de Montaigne en aurait eu à peu près le style, et Montaigne au temps d'Helvétius aurait à peu près écrit comme lui ; c'est>-àdire qu'il eût eu moins d'énergie et plus de correction, moins d'originalité et plus de méthode.
NOTES
Page 63. — Vous, mon artiî Naigeon, qui avez si bien étrillé le Russe endiamanté Czernischew, pour avoir préféré les Anglais aux Français, je vous dénonce et recommande le n** 9 de cette page; surtout n'oubliez pas que celui qui suppose aux philosophes français l'esprit général de la nation, ne connaît ni leurs ouvrages ni leurs personnes*.
1. La note à laquelle se rapporte ce paragraphe concerne Saville, qui pensait comme Czernischew que les Français étaient inférieurs aux Anglais, parce qu*il ne leur était pas permis de s*occuper des « trois seuls objets dignes de réflexion : la nature, la religion et le gouvernement, » faute de liberté politique.
PageOA*. — Pourquoi, malgré le choix des sujets et le meilleur emploi de leurs talents, la société de Jésus a-t-elle produit si peu de grands hommes? Helvétius en donne plusieurs bonnes raisons; mais la principale, qu'il a omise, c'est qu'ils étaient rapetisses, épuisés, abrutis par douze années de préceptorat : ils employaient à ramper avec des enfants, le temps propre à étendre les ailes du génie.
Page ibid.* — On fait de bons Savoyards tant qu'on veut; pour de grands généraux, de grands ministres, de grands ma* gistrats, c'est autre chose. Quelque stupide qu'on soit, on sait bientôt ramoner une cheminée; on n'apprend pas tout aussi facilement à purger une société de son luxe, de ses préjugés, de ses vices et de ses mauvaises lois. Helvétius fait flèche de tout bois.
Page 65'. — Je ne sais si le génie se décèle dès l'enfance; pour le caractère, il n'est pas permis d'en douter. Cependant Helvétius attribue indistinctement la création de l'un et de l'autre à l'éducation et au hasard, à l'exclusion de la nature et de l'organisation.
Je pense qu'un enfant entraîné vers une science ou vers un art par un penchant irrésistible qui se décèle dès son enfance, ne sera peut-être que médiocre ; mais je ne doute point qu'appliqué à toute autre chose, il ne fût mauvais.
Page 66^. — Que d'hommes de génie Von doit à des accidents I
Les hommes de génie' sont, ce me semble, bientôt comptés, et les accidents stériles sont innombrables. C'est que les accidents ne produisent rien, pas plus que la pioche du manœuvre qui fouille les mines de Golconde ne produit le diamant qu'elle en fait sortir.
Qui que tu sois, homme de génie ou stupide, homme de bien ou méchant, renfonce-toi le plus avant que tu pourras dans l'histoire de ta vie, et tu retrouveras toujours à l'origine des événements qui t'ont mené soit au bonheur, soit au malheur.