‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 76 sur 210 · Paragraphe cité par Naigeon · texte numérisé non relu

Paragraphe cité par Naigeon

soit à rillustration, soit à l'obscurité, quelque circonstance frivole à laquelle tu rapporteras toute ta destinée. Mais sot, sois bien assuré qu'abstraction faite de cette fatale circonstance, tu serais arrivé au mépris par un autre chemin. Mais méchant, ne doute pas qu'abstraction faite de cet incident que tu charges d'imprécations, tu ne fusses tombé dans le malheur de quelque autre côté. Mais homme de génie, tu t'ignores, si tu penses que c'est ce hasard qui t'a fait ; tout son mérite est de t' avoir produit : il a tiré le rideau qui te dérobait, à toi-même et aux autres, le chef-d'œuvre de la nature. Il ne manque au génie et à la sottise, au vice et à la vertu, que le temps pour obtenir leur véritable chance. L'honnête homme, l'habile homme peut mourir trop tôt; pour l'imbécile et le méchant, ils meurent toujours à temps.

Page 67*. — Jean-Jacques est tellement né pour le sophisme, que la défense de la vérité s'évanouit entre ses mains ; on dirait que sa conviction étouffe son talent. Proposez-lui deux moyens dont l'un péremptoire, mais didactique, sentencieux et sec; l'autre précaire, mais propre à mettre en jeu son imagination et la vôtre, à fournir des images intéressantes et fortes , des mouvements violents, des tableaux pathétiques, des expressions figurées, à étonner l'esprit, à émouvoir le cœur, à soulever le flot des passions ; c'est à celui-ci qu'il s'arrêtera... Je le sais par expérience. Il se soucie bien plus d'être éloquent que vrai, disert que démonstratif, brillant que logicien, de vous éblouir que de vous éclairer. Quelque éloge qu'Helvétius en fasse, il ne croyait pas qu'un seul de ses ouvrages allât à la postérité ; c'est ainsi qu'il s'en expliquait avec moi, mais à voix basse; il craignait les querelles littéraires, et il avait raison.

Page 69*. — Cet éloge des passions est vrai ; mais comment ne s'aperçoit-on pas, en le faisant, qu'on forge des armes contre soi? L'éducation ou les hasards rendront-ils passionnés les hommes nés froids? Les passions ne sont-elles pas des effets du tempérament, et le tempérament est-il autre chose qu'un résultat de l'organisation? Vous aurez beau prêcher celui qui ne sent pas, vous soufflez sur des charbons éteints ; s'il y a une étincelle

i. Note da chapitre vfii. « Rousseaa dans ses ouvrages m*a toujours paru moins occupé d'instruire que de séduire ses lecteurs. » De VHomme, 2. Note du chapitre ix.

votre souffle pourra susciter de la flamme, mais il faut que la première étincelle y soit.

En vérité toute cette sublime extravagance d'Helvétius aurait fourni une excellente scène à Molière, le pendant de celle du Pyrrhonien* : « Sans passion, point de besoins, point de désirs; sans besoins et sans désirs, point d'esprit, point de raison ; » c'est Helvétius qui le dit. Mais qu'il nous apprepne donc comme .l'éducation ou des accidents pourront créer une passion vraie dans celui à qui la nature l'a refusée. J'aimerais autant assurer qu'on inspirera la fureur des femmes à un eunuque : et combien d'hommes que la nature a châtrés 1 les uns manquent de testicules pour une chose, d'autres en manquent pour une autre. Il faut que chacun s'accouple avec la Muse qui lui convient, la seule avec laquelle il se sent et se retrouve; il est nul ou n'a qu'une fausse érection avec les autres : elles en seraient mal caressées.

A l'entendre, on dirait qu'on n'a qu'à vouloir pour être. Que cela n'est-il vrai !

Page 72*. — I^s femmes devraient concevoir tant de vénération pour leur beauté et leurs faveurs^ qu'elles crussent n'en devoir faire part qu'aux hommes déjà distingués par leur génie j leur courage et leur probité.

Idée platonique, vision contraire à la nature. Il faut qu'elles couronnent un vieux héros, mais il faut qu'elles couchent avec un jeune homme. La gloire et le plaisir sont deux choses fort diverses.

Par ce moyen leurs faveurs deviendraient un encourage-^ ment aux talents et aux vertus^. — D'accord; mais la propagation de l'espèce, que deviendrait-elle?

Toutes les fois qu'on invente un moyen de s'honorer, si ce moyen est contraire à la nature, il arrive toujours qu'on n'a réussi qu'à étendre la voie du déshonneur.

Voulez-vous avoir bien des femmes déshonorées? honorez celles qui se jetteront* sur le bûcher de leurs maris. N'en avez-

1. Marphtfrius, dans le Mariage forcé, le double de TrouiUoganda Pantagruel de Rabelais.

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