CHAPITRE VI
Page 103. — Sentir c est juger.
Cette assertion, comme elle est énoncée, ne me parait pas rigoureusement vraie. Le stupide sent, mais peut-être ne juget-il pas. L'être totalement privé de mémoire sent, mais il ne juge pas; le jugement suppose la comparaison de deux idées. La difficulté consiste à savoir comment se fait cette comparaison, car elle suppose deux idées présentes. Helvétius aurait coupé un terrible nœud, s'il nous avait expliqué bien clairement comment nous avons deux idées présentes à la fois, ou comment ne les ayant pas présentes à la fois, cependant nous les comparons *.
J'avais peut-être de l'humeur lorsque j'ai lu ce sixième chapitre, mais voici mon observation ; bonne ou mauvaise, elle restera. De toute cette métaphysique de l'auteur, il résulte que les jugements, ou la comparaison des objets entre eux, suppose quelque intérêt de les comparer; or cet intérêt émane nécessairement du désir d'être heureux, désir qui prend sa source dans la sensibilité physique. Voilà une conclusion tirée de bien loin ; elle convient plutôt à l'animal en général qu'à l'homme. Passer brusquement de la sensibilité physique, c'est-à-dire de ce que je ne suis pas une plante, une pierre, un métal, à l'amour du bonheur ; de l'amour du bonheur à l'intérêt; de l'intérêt à l'attention ; de l'attention à la comparaison des idées; je ne saurais m' accommoder de ces généralités-là : je suis homme, et il me faut des causes propres à l'homme. L'auteur ajoute qu'en remontant de deux crans plus haut ou en descendant d'un cran plus bas, il passait de la sensibilité physique à l'organisation, de l'organisation à l'existence, et qu'il eût dit : J'existe, j'existesous cette forme; je sens, je juge; je veux être heureux parce que je sens; j'ai intérêt à comparer mes idées, puisque je veux être heureux. Quelle utilité retirerai-je d'une enfilade de conséquences qui conviennent
i. « C*est cette même difficulté qu'aucun métaphysicien ne s'est proposée, et que Diderot a si bien éclaircie dans le second ?olume de ses Dialogues » (R6ve de D*Âlembert). N.
également au chien, à la belette, à l'huître, au dromadaire? Si Jean-Jacques nie ce syllogisme, il a tort; s'il le trouve frivole, il pourrait bien avoir raison.
Descartes avait dit : « Je pense, donc j'exisle. »
Helvétius veut qu'on dise : « Je sens, donc je veux sentir agréablement. »
J'aime mieux Hobbes qui prétend que pour tirer une conséquence qui menât à quelque chose, il fallait dire : « Je sens, je y pense, je juge, donc une portion de matière organisée comme moi peut sentir, penser et juger. »
En effet, si après cette première enjambée on en fait une seconde, on est déjà bien loin.
Qui croirait qu'après une marche aussi franche et aussi ferme, le dernier de ces philosophes s'est aussi laissé gagner par la terreur et a terminé son sublime ouvrage De la Nature de r homme ^ par des visions .si étranges, si superetitieuses, si folles, qu'on en est presque aussi indigné que surpris?
Sentir y c'est penser ^ ou Von ne pense pasy si l'on n'a senti,.. Sont-ce deux propositions si diverses que la première étant trouvée, l'on puisse regarder l'autre comme une découverte bien merveilleuse ?
Si, partant du seul phénomène de la sensibilité physique, propriété générale de la matière ou résultat de l'organisation, il en eût' déduit avec clarté toutes les opérations de l'entendement, il eût fait une chose neuve, difficile et belle.
J'estimerai davantage encore celui qui, par l'expérience ou l'observation, démontrera rigoureusement ou que la sensibilité physique appartient aussi essentiellement à la matière que l'impénétrabilité, ou qui la déduira sans réplique de l'organisation.
J'invite tous les physiciens et tous les chimistes à rechercher ce que c'est que la substance animale, sensible et vivante.
Je vois clairement dans le développement de l'œuf et quelques autres opérations de la nature, la matière inerte en apparence, mais organisée, passer par des agents purement physi- ' ques, de l'état d'inertie à l'état de sensibilité et de vie, mais la liaison nécessaire de ce passage m'échappe,
i. Ce livre. De la Nature humaine, Tenait d*ôtre traduit en français par le baron d'Holbach; Londres (Amsterdam), 1772, petit in-8^ Diderot s'attaque ici au chapitre xt.
11 faut que les notions de matière, d'organisation, de mouvenaent, de chaleur, de chair, de sensibilité et de vie soient encore bien incomplètes.
Il faut en convenir, l'organisation ou la coordination de parties inertes ne mène point du tout à la sensibilité, et la sensibilité générale des molécules de la matière n'est qu'une supposition, qui tire toute sa force des difficultés dont elle débarrasse, ce qui ne suffit pas en bonne philosophie. Et puis revenons à notre auteur.
Est-il bien vrai que la douleur et le plaisir physiques, peutêtre les seuls principes des actions de l'animal, soient aussi les seuls principes des actions de l'homme?
Sans doute*, il faut être organisé comme nous et sentir pour agir; mais il me semble que ce sont là les conditions essentielles et primitives , les données sine qua non^ mais que les motifs immédiats et prochains de nos aversions et de nos désirs sont autre chose.
Sans alcali et sans sable, il n'y a point de verre; mais ces éléments sont-ils la cause de la transparence?
Sans terrains incultes et sans bras on ne défriche point; mais sont-ce là les motifs de l'agriculteur quand il défriche?
Prendre des conditions pour des causes, c'est s'exposer à des paralogismes puérils et à des conséquences insignifiantes.
Si je disais : Il faut être pour sentir, il faut sentir pour être animal ou homme, il faut être animal ou homme pour être avare, ambitieux et jaloux; donc la jalousie, l'ambition, l'avarice ont pour principes l'organisation, la sensibilité, l'existence,, . pourriez-vous vous empêcher de rire? Et pourquoi? G'es^^que je prendrais la condition de toute action animale en général pour le motif de l'action de l'individu d'une espèce d'animal qu'on appelle homme.
Tout ce que je fais, assurément je le fais pour sentir agréablement, ou de peur de sentir douloureusement; mais le mot sentir n'a-t-il qu'une seule acception?
N'y a-t-il que du plaisir physique à posséder une belle femme? N'y a-t-il que de la peine physique à la perdre ou par la mort ou par l'inconstance?
1. La fin de ce chapitre a été citée par Naigeon {Mémoires), sauf le dcuxièine et le troisième paragraphe.
La distinction du physique et du moral n'est-elle pas aussi solide que celle d'animal qui sent et d'animal qui raisonne?
Ce qui appartient à Têtre qui sent et ce qui appartient à l'être qui réfléchit ne se trouvent-ils pas tantôt réunis, tantôt séparés dans presque toutes les actions qui font le bonheur ou le malheur de notre vie, bonheur et malheur qui supposent la sensation physique comme condition, c'est-à-dire qu'il ne faut pas être un chou?
Tant il était important de ne pas faire de sentir et de juger deux opérations parfaitement identiques.