‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 82 sur 210 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Voici son titre : La sensibilité physique est la cause unique de nos actions^ de nos pensées^ de nos passions^ de notre sociabilité.

Remarquez bien qu'il ne dit pas une condition primitive, essentielle, comme l'impénétrabilité l'est au mouvement, ce qui est incontestable, mais la cause, la cause unique, ce qui me semble presque aussi évidemment faux.

Page 108. — Cest pour se nourrir ^ se vêtir^ c'est pour parer sa femme ou sa maîtresse... que ce laboureur fatigue.

Mais parer sa femme ou sa maîtresse, est-ce d'un animal qui sent ou d'un homme qui juge? Lorsqu'on l'embellit, c'est quelquefois pour susciter un plaisir physique dans les autres; pour l'éprouver soi, quand on aime, c'est un apprêt superflu.

Page 109. — Qu* est-ce qui nous fait aimer jusqu'au petit jeu? La crainte de V ennui.

Mais l'ennui est-il de l'animal ou de l'homme? Et celui qui joue pour se récréer? Et celui qui joue parce qu'il excelle au jeu?

Qu'est-ce qui nous fait aimer le gros jeu?

La paresse, qui, de tous les moyens de faire une grande fortune, choisit le plus hasardeux, mais le plus court. L'avidité • qui se jette sur la dépouille d'un autre, sans égard à son désespoir. L'orgueil, etc. Qu'est-ce qu'il y a d'animal et de physique dans ces diflérents motifs?

Pourquoi secourt-on celui qui souffre? Cest qu'on s'identifie avec lui.

Mais cette honnête et sublime identification, de qui estrelle? Est-ce de l'homme physique ou de Thomme moral?

Jamais on n'a dit tant de choses vraies et tiré tant de fausses conséquences, montré tant d'esprit et si peu de logique. Il faut être étrangement entêté d'une opinion pour assurer que celui qui ouvre sa bourse à l'indigent, se propose secrètement d'avoir un bon lit, un bon souper et de coucher avec sa voisine.

J'en demande pardon au lecteur, je vais dire une chose ordurière, une chose sale, du plus mauvais goût, un propos de la halle, mais plus décisif que mille raisonnements. Eh bien! monsieur Hclvêtius, tous les projets d'un grand roi, toutes les fatigues d'un grand ministre ou d'un grand magistrat, toutes les méditations d'un politique, d'un homme de génie se réduisent

donc à f un coup le matin et à faire un étron le soir. Et

vous appelez cela faire de la morale et connaître l'homme?

Niez-vous les belles actions clandestines? Les déparez-vous toutes par l'espoir d'un hasard qui les révélera? Où est le but physique de ces actions?

Que se propose celui qui sacrifie sa vie? Codrus et Décius allaient-ils chercher quelque jouissance physique dans un sépulcre, au /ond d'un abîme?

Le malfaiteur qui s'achemine au lieu de son supplice éprouve sans doute une douleur physique; mais est-ce la seule? Ne la distinguez-vous point des coups de barre du bourreau?

Le remords nest que la prévoyance du mal physique auquel le crime découvert nous exposerait»

Oui, voilà peut-être le remords du scélérat ; mais n'en connaissez-vous pas un autre?

Il y a des peines et des plaisirs de pure opinion qui nous transportent ou qui nous désolent, sans aucun rapport, soit implicite, soit explicite, à des suites physiques. J'aurais souvent préféré une attaque de goutte à une marque légère de mépris.

Il faut que je marche pour aller rue Sainte-Anne* causer avec un certain philosophe que j'aime, ou m'entretenir plus doucement encore avec une femme de son voisinage; mais n'yvais-je que parce que j'ai des pieds? Ces deux actions sont sans doute réductibles en dernière analyse à de la sensibilité phy-

1. Demeure d'Helvétius. De 1792 à 1814 la rae SainU'Annê s*appe1a rue Helvctius.

sique, mais comme condition et non comme cause, but ou motif.

Page 112. — Développez le sentiment de l'amitié, et quand, à force de le défigurer, vous n'en aurez fait que de la peine ou du plaisir physique, ne vous étonnez pas si Ton vous regarde comme un homme atroce ou comme un raisonneur absurde.

Page 113. — Vous me parlez encore de la jouissance d'une belle esclave ou d'un beau tableau; et comment m'en parlezvous? De la jouissance de l'esclave, comme un gourmand qui dévore un pluvier ; du beau tableau comme un physicien qui considère le spectre solaire. Ce sont pourtant des plaisirs bien différents.

Pour caresser l'esclave, pour admirer le tableau, il faut sentir, j'en conviens, mais c'est comme il faut exister.

Sans amour pour les belles esclaves et pour les beaux tableaux^ cet homme eût été indifférent à la découverte d'un trésor. Cela est faux en tout sens.

Et quand ce serait l'espoir de jouir demain de votre maitresse qui vous rendrait heureux aujourd'hui, le seriez-vous d'un plaisir physique? Vous confondez le plaisir de l'attente et celui de la jouissance, comme vous avez confondu la douleur actuelle avec la douleur de prévoyance. Lorsque vous vous mourez de faim, qu'éprouvez-vous? La défaillance, la contraction de l'estomac, une sensation particulière et cruelle des organes de la déglutition : qu'ont de commun ces symptômes avec la faim que vous prévoyez, avec vos inquiétudes, votre trouble, votre désespoir? Il y a si peu de rapport entre ces deux peines, et votre attention est tellement fixée sur le mal qui vous menace, que toute sensation corporelle en est suspendue. Ce n'est plus vous que vous apercevez, c'est l'image d'un homme agonisant, défaillant et expirant dans des transes horribles : image effrayante de ce que vous serez dans un jour, dans deux jours, dans trois jours. Si vous voyiez un homme mourant de faim, vous ne balanceriez pas à dire, cet homme meurt de faim. Si vous voyiez un homme menacé de mourir de faim, le devineriez-vous? nullement. La faim est un besoin, ce besoin non satisfait devient une maladie; direz-vous que la maladie et la crainte de tomber malade soient une même chose? La faim est dans le gosier, l'œsophage, l'estomac et toute la longueur du canal intestinal ;

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