‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 89 sur 210 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Page 134. — Il y a cinq sens.

Oui, voilà les cinq témoins : mais le juge ou le rapporteur?

Il y a un organe particulier, le cerveau, auquel les cinq témoins font leur rapport. Cet organe méritait bien un examen particulier.

Il y a deux sortes de stupides : les uns le sont par des sens hébétés, les autres avec des sens exquis, par une mauvaise conformation du cerveau. C'est où j'attends l'auteur, qui jusqu'à présent a pris l'outil nécessaire à l'ouvrage pour la raison de l'ouvrier, et qui s'est épuisé à dire : il faut une scie pour scier, et qui n'a pas vu qu'on ne sciait pas par la raison qu'on avait une scie.

II faut sentir pour être orateur, érudit, poète, philosophe, mais on n'est pas philosophe, poète, orateur, érudit parce que l'on sent. Pour désirer et goûter les plaisirs, pour prévoir et éviter les peines, il faut de la sensibilité physique. Mais pour connaître et éviter les peines, pour désirer et goûter les plaisirs, il y a toujours un motif qui se résout en autre chose que la sensibilité physique qui, principe du goût et de l'aversion en général, n'est la raison d'aucune aversion, d'aucun goût particulier. La sensibilité physique est à peu près la même dans tous, et chacun a son bonheur particulier.

Page ibid. — Tous n*ont pas les mêmes oreilles, cependant dans un concert^ au mouvement de certains airSy tous les musiciens y tous les danseurs d'un opéra et tous les soldats d'un bataillon partent également en mesure.

Premièrement, cela n'est pas vrai ; et quand cela serait vrai, tous auraient^ils la même disposition à l'art musical, en seraientils également affectés, en ferait-on indistinctement des musiciens?

Nulle induction concluante à tirer des symptômes extérieurs, Celui-ci ne sent que faiblement et parait transporté ; celui-là est pénétré d'une sensation profonde et paraît immobile et froid.

Il en est arrivé à Helvétius comme aux chercheurs ou de la quadrature du cercle ou de la pierre philosophale : c'est de laisser le problème insoluble, et de rencontrer, chemin faisant, quelques vérités précieuses. Son livre en est un tissu. Les hommes n'en seront pas plus égaux; mais la nature humaine en sera mieux connue. L'éducation ne nous donnera pas ce que la nature nous aura refusé; mais nous n'aurons plus de confiance dans cette ressource. Tous nos désirs, toutes nos affections ne s'en résoudront pas davantage en voluptés sensuelles ; mais le fond de la caverne sera mieux éclairé. L'ouvrage sera toujours utile et agréable.

Ibid. — Si entre les hommes les plus parfaitement organisés il en est si peu de spirituels, c'est que l'esprit n'est pas le résultat de la finesse des sens combinée avec la bonne éducation : c'est qu'il est encore autre chose que l'excellence et des sens et de l'enseignement ne donne pas.

Page ISfr. — Les femmes de génie sont rares.

— D'accord.

— Elles sont mal élevées.

— Très-mal... Mais leur organisation délicate, mais leur assujettisement à une maladie périodique, à des grossesses, à des couches, leur permettent-ils cette force et cette continuité de méditation que vous appelez la créatrice du génie et à laquelle vous attribuez toute importante découverte? Elles font les premiers pas plus vite, mais elles sont plutôt lasses et s'arrêtent plus promptement. Moins nous en espérons, plus nous sommes faciles à contenter. Les femmes et les grands s'illustrent à peu de frais ; ils ne sont entourés que de flatteurs.

Le petit nombre de femmes de génie fait exception et non pas règle. '

Ibid.^ — C'est qu'il ne faut pas examiner les sens relativement à l'effet général de leur concours, sans y faire entrer l'organe corrélatif, la tête. Séparer dans cette comparaison un

i. V De quelque manière qu*on interroge Texpérience, elle répondra toujours que la plus ou moins grande supériorité des enfants est indépendante de la plus ou moins grande perfection des organes des sens. » De l'Homme,

des termes de l'autre, c'est arriver à Terreur. Il n'en est pas ainsi de l'examen particulier de chacun d'eux, considéré relativement à son objet.

Tout étant égal d'ailleurs, celui qui a le palais obtus ne sera pas aussi bon cuisinier que celui qui Ta délicat.

Le myope sera moins bon observateur des astres, moins bon peintre, moins bon statuaire, moins bon juge d'un tableau que celui qui a la vue excellente.

Si votre enfant manque d'odorat, il mourra de faim dans la boutique d'un parfumeur.

S'il n'a pas le toucher exquis, il ne tournera jamais également un petit pivot, et Romilly* vous le renverra.

Quel plaisir voulez-vous qu'il prenne, quelle perfection voulez-vous qu'il atteigne dans l'art d'imiter la nature par les sons, s'il a le tympan racorni et l'oreille dure ou fausse? 11 bâillera à l'Opéra.

Il a ses cinq sens excellents, mais la tête est mal organisée : les témoins sont fidèles, mais le juge est corrompu ; il ne sera jamais qu'un sot.

Page 137. — Comment, monsieur Helvétius, 'le choix du lait n'est pas indifférent dans l'enfance, et celui des aliments l'est dans l'âge adulte!

La différence de la latitude ' n'a aucune influence sur les esprits.

Je n'en crois rien, ne fût-ce que par la raison que toute cause a son effet, et que toute cause constante, quelque petite qu'elle soit, produit un grand effet avec le temps. Si elle parvient à constituer l'esprit ou le caractère national, c'est beaucoup, surtout relativement à la culture des beaux-arts où la différence du bon à l'excellent n'est pas de l'épaisseur d'un cheveu.

Ces assertions générales sur le ciel, le climat, les saisons, les aliments sont trop vagues, pour devenir décisives dans une matière aussi délicate.

Croit-on qu'il soit indifférent aux habitants d'une contrée, à leur manière de se nourrir, de se vêtir, de s'occuper, de sentir, de penser, d'être humide ou sèche, couverte de forêts ou

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