‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 93 sur 210 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Page 148. — Les hommes^ à la présence des mêmes objets y peuvent sans doute éprouver des sensations différentes; mais

peuvent-ilsj en conséquence, apercevoir des rapports différents entre ces mêmes objets?

Je n'entends pas apparemment le sens de cette question, car celui qu'elle présente naturellement ne permet pas la réponse négative de l'auteur.

Qu'est-ce que l'esprit, la finesse, la pénétration, sinon la facilité d'apercevoir dans un être, entre plusieurs êtres que la multitude a regardés cent fois, des qualités, des rapports qu'aucuns n'ont aperçus? Qu'est-ce qu'une comparaison juste, nouvelle et piquante, qu'est-ce qu'une métaphore hardie, qu'est-ce qu'une expression originale, si ce n'est celle de quelques rapports singuliers entre des êtres connus qu'on nous rapproche et fait toucher par quelque côté?

Tous n'aperçoivent point toutes les propriétés des êtres. Aucuns ne les sentent et ne les aperçoivent rigoureusement de la même manière. Très-peu saisissent tous les points par lesquels on peut établir entre eux des points de contact. Beaucoup moins encore sont capables de rendre d'une manière forte, précise, intéressante et les qualités d'un être qu'ils ont étudié et les rapports qu'ils ont aperçus entre différents êtres.

Page 149. — Un coup fait de la douleur à deux êtres dans le rapport de2 à i ; un coup double produira une douleur double dans Vun et Vautre ou dans le rapport de 4 à 2 ou de 2 à i ^.

Combien d'inexactitudes et d'affirmations hasardées dans tout celai

Qu'est-ce qui vous a dit que le plaisir et la douleur soient dans le rapport constant des impressions?

Un mouvement de joie s'excite dans deux êtres par un récit;

•la suite du récit double l'impression dans l'un et l'autre, et

voilà Jean qui rit de plus belle et Pierre qui se trouve mal. Le

plaisir s'est transformé en douleur, la quantité qui était positive

est devenue négative.

Le coup simple les fait crier tous deux ; le coup double rend le cri de l'un plus aigu et tue l'autre.

Non, monsieur, non, les objets ne nous frappent point dans une proportion constante et uniforme, et c'est là ce qui constitue la différence des êtres robustes et délicats : l'un s'évanouit et perd la tête, lorsqu'un autre est à peine ému.

1 . Cette citation n'est pas textuelle ; mais l'idée est exactement rendae.

On ne saurait accroître à discrétion ni le plaisir ni la douleur le plaisir extrême se transforme en douleur : l'extrême douleur amène le transport, le délire, Tinsensibilité et la mort.

Ibîd. — Les seules affections dont l'influence sur les esprits soit sensible^ sont les affections dépendantes de V éducation et des préjugés.

Je ne crois pas qu'il soit possible de rien dire de plus absurde.

Quoi donc ! est-ce l'éducation et le préjugé seuls qui rendent en général les femmes craintives et pusillanimes ou la conscience de leur faiblesse, conscience qui leur est commune avec tous les animaux délicats, conscience qui met l'un en fuite au moindre bruit, et arrête l'autre fièrementà l'aspect du péril et de l'ennemi.

Toutes ces pages n'en peuvent imposer qu'à un esprit superficiel, qu'une antithèse ingénieuse séduit.

Page 151. — N'ai- je présent à mon souvenir que les neiges, les glaçons y les tempêtes du nord; que les laves enflammées du Vésuve ou de l'Etna ; avec ces matériaux quel tableau composer? Celui des montagnes qui défendent l'entrée du jardin dAr^ mide... Le genre de nos idées et de nos tableaux ne dépend donc point de la nature de notre esprit^ le même dans tous les hommeSy mais de l'espèce d'objets que le hasard grave dans leur mémoire et de l'intérêt qu'ils ont de les combiner.

Et cela dépend de cette cause unique ! Mais entre dix mille hommes qui auront entendu le mugissement du Vésuve, qui auront senti trembler la terre sousleurs pas, et quiseserontsauvésdevant le flot de la lave enflammée qui s'échappait des flancs entr'ouverts de la montagne; entre dix mille que les images riantes du printemps auront touchés, un seul à peine en saura faire* une sublime description, parce que le sublime, soit en peinture, soit en poésie, soit en éloquence, ne nait pas toujours de l'exacte description des phénomènes, mais de l'émotion que le génie spectateur en aura éprouvée, de l'art avec lequel il me communiquera le frémissement de son âme, des comparaisons dont il se servira, du choix de ses expressions, de l'harmonie dont il frappera mon oreille, des idées et des sentiments qu'il saura réveiller en moi. Il y a peut-être un assez grand nombre d'hommes capables de peindre un objet en naturaliste, en historien, mais en poète, c'est autre chose. En un mot, je voudrais bien

savoir comment l'intérêt, Téducation, le hasard, donnent de la chaleur à l'homme froid, de la verve à l'esprit réglé, de l'imagination à celui qui n'en a point. Plus j'y rêve, plus le paradoxe de l'auteur me confond. Si cet artiste n'est pas né ivre, la meilleure instruction ne lui apprendra jamais qu'à contrefaire plus ou moins maussadement l'ivresse. De là tant de plats imitateurs de Pindare et de tous les auteurs originaux. Pourquoi les vrais originaux n'ont-ils jamais fait que de mauvaises copies?

Mais, monsieur Helvétius, vous qui employez assez souvent le mot original^ pourriez-vous me dire ce que c'est ? Si vous me dites que c'est l'éducation ou le hasard des circonstances qui fait un original, pourrai-je m'empêcher de rire?

Selon moi, un original est un être bizarre qui tient sa façon singulière de voir, de sentir et de s'exprimer de son caractère. Si l'homme original n'était pas né, on est tenté de croire que ce qu'il a fait n'aurait jamais été fait, tant ses productions lui appartiennent.

Mais en ce sens, direz-vous, tous les hommes sont des origiilaux; car quel est l'homme qui puisse faire exactement ce qu'un autre fait?

Vous avez raison, mais vous vous seriez épargné cette objection, si vous ne m'eussiez pas interrompu, car j'allais ajouter que son caractère devait trancher fortement avec celui des autres hommes, en sorte que nous ne lui reconnaissions presque aucune sorte de ressemblance qui lui ait servi de modèle, soit dans les temps passés, soit entre ses contemporains. Ainsi, Collé, est un original dans sa versification et ses chansons; Rabelais, est unoriginal àdiVi^^on Pantagruel ; Patelin, danssa fVirrq Aristophane, dans ses Nuées ^ Charleval, dans sa Conversation du père Cannaye et du maréchal dC Hocquincourt i Molière, dans presque toutes ses comédies, mais plus peut-être dans les burlesques que dans les autres ; car qui dit original, ne dit pas toujours beau, il s'en manque de beaucoup. Il n'y a presque aucune sorte de beautés dont il n'existe des modèles antérieurs. Si Shakespeare est un original, est-ce dans ses endroits sublimes? Aucunement; c'est dans le mélange extraordinaire, incompréhensible, inimitable, de choses du plus grand goût et du plus mauvais goût, mais surtout dans la bizarrerie de celles-ci. C'est que le sublime par lui-même, j'ose le dire, n'est pas original»

il ne le devient que par une sorte de singularité qui le rend personnel à Fauteur: il faut pouvoir dire : C'est le sublime d'un tel. Ainsi : guil mourût^ est le sublime de Corneille; Tu ne dormiras pliis^ est le sublime de Shakespeare. J'ai beau laver ces mains j fy vois toujours du sang; ce vers est de moi, mais le sublime est de l'auteur anglais.

Mais il y a assez longtemps que je résous vos sopbismes; auriezvous la bonté de vous occuper un moment à résoudre les miens? Vous avez connu la Riccoboni*; eh! c'était votre amie. Elle avait été mieux élevée et possédait à elle seule plus d'esprit, de finesse et de goût, que toute la troupe italienne fondue ensemble. Elle avait la mort dans l'âme au sortir de la scène. Elle passait les jours et les nuits à l'étude de ses rôles. Ce que je vous dis là, je le tiens d'elle. Elle s'exerçait seule, elle prenait les leçons et les conseils de ses amis et des meilleurs acteurs; elle n'a jamais pu atteindre à la médiocrité. Pourquoi cela, s'il vous plaît? C'est que l'aptitude naturelle à la déclamation lui manquait. Direz-vous qu'elle a débuté trop tard? Elle est née dans la coulisse et s'est promenée en lisières sur les planches. Qu'elle n'était pas échauffée d'un assez grand intérêt? Elle rougissait devant son amant, son amant rougissait d'elle ; elle lui défendait le spectacle, il craignait d'y aller. Qu'elle ne travaillait pas assez? Il était impossible de travailler davantage. Qu'elle ignorait les principes de son art, faute de l'avoir médité? Personne ne le connaissait, ne l'avait plus approfondi et n'en parlait mieux qu'elle. Que les qualités extérieures lui manquaient? Elle n'est ni bien ni mal, et cent autres figures se sont fait pardonner leur laideur par leur talent ; le son de sa voix est agréable; il ne l'eût pas été, qu'avec du naturel, de la vérité, de la chaleur, des entrailles, elle nous y aurait accoutumés. Mais c'est qu'elle ne manquait ni d'âme ni de sensibilité. Elle partageait sans doute avec tous les acteurs l'influence des causes étrangères qui développent ou qui étouffent le talent, avec cette différence que, fille d'un acteur aimé, elle avait cet avantage dont les autres sont privés. Allons, Helvétius, plus de ces subtilités dont nous ne serions satisfaits ni l'un ni l'autre.

i. Actrice médiocre qui fit de bons romans qu'on réimprime encore On trouvera dans le Théâtre de Diderot une lettre d*elle à propos du Père de famille.

Tâchez de m'expliquer nettement ce phénomène. Ces heureux hasards auxquels vous attachez de si puissants effets, elle y était exposée tous les jours. Surtout n'oubliez pas que le spectateur qui accueillait le père d'applaudissements, ne demandait pas mieux que d'en user de même avec la fille ; mais il n'y avait pas moyen, elle était trop mauvaise, elle le disait elle-même.

Tout individu n'est donc pas propre à tout, pas même à être bon acteur, si la nature s'y oppose.

La Riccoboni était disgraciée de la nature : on le disait à Paris, on en eût dit autant à Londres, à Madrid, partout où elle eût été aussi mauvaise. Vous qui faites sonner si haut ces espèces d'expressions proverbiales communes à toutes les nations, prétendez-vous que celles-ci et tant d'autres où le refus de la nature et le vice d'organisation sont employés, sont vides de sens?

Et moi donc, vous m'allez voir tout à l'heure le pendant de la Riccoboni. J'étais jeune, j'étais amoureux et très-amoureux. Je vivais avec des Provençaux qui dansaient du soir au matin, et qui du soir au matin donnaient la main à celle que j'aimais et l'embrassaient sous mes yeux; ajoutez à cela que j'étais jaloux. Je prends le parti d'apprendre à danser : je vais clandestinement, de la rue de la Harpe jusqu'au bout de la rue Montmartre, prendre leçon; je garde le maître fort longtemps. Je le quitte de dépit de ne rien apprendre; je le reprends une seconde, une troisième fois, et le quitte avec autant de douleur et aussi peu de succès. Que me manquait-il pour être un grand danseur? L'oreille? je l'avais excellente. La légèreté? Je n'étais pas lourd, il s'en fallait bien. L'intérêt? on ne pouvait être animé d'un plus violent. Ce qui me manquait? la mollesse, la flexibilité, la grâce qui ne se donnent point.

Mais après avoir tout fait inutilement pour apprendre à danser, j'appris à tirer des armes très-passablement, sans peine et sans autre motif que celui de m'amuser.

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