CHAPITRE XV
Page 151. — Qu'est-ce que t esprit en lui-mêmel V aptitude à voir les ressemblances et les différences^ les convenances et les disconvenances qu*ont entre eux les objets divers.
Cette aptitude est-elle naturelle ou acquise?
— Elle est naturelle.
— Est-elle la môme dans tous?
— Dans tous les hommes communément bien organisés.
— Et son principe, quel est-il ?
— La sensibilité physique.
— Et la sensibilité?
— Gomme l'aptitude, dont les effets ne varient que par l'éducation, les hasards et l'intérêt.
^- Et l'organisation, pourvu qu'elle ne soit pas monstrueusement viciée, n'y fait rien?
— Rien.
— Quelle différence mettez-vous entre l'homme et la brute?
— L'organisation.
— En sorte que si vous allongez les oreilles d'un docteur de Sorbonne, que vous le couvriez de poil et que vous tapissiez sa narine d'une grande membrane pituitaire, au lieu d'éventer un hérétique, il poursuivra un lièvre, ce sera un chien.
— Un chien !
— Oui, un chien. Et que si vous raccourcissez le nez du chien...
— J'entends le reste : assurément ce sera un docteur de Sorbonne, laissant là le lièvre et la perdrix et chassant à voix l'hérétique*.
— Tous les chiens sont-ils également bons?
— Non, assurément.
— Quoi 1 il y en a dont ni l'instruction du piqueur, ni le châtiment, ni les hasards ne font rien qui vaille?
— N'en doutez pas.
— Et vous ne sentez pas toutes vos inconséquences?
— Quelles inconséquences ?
— De placer dans l'organisation la différence des deux extrêmes de la chaîne animale, l'homme et la brute ; d'employer la même cause pour expliquer la diversité d'un chien à un chien, et de la rejeter lorsqu'il s'agit des variétés d'intelligence, de sagacité, d'esprit d'un homme à un autre homme.
— Ohl l'homme, l'homme...
— Eh bien, l'homme?...
1. Raisonnement déjà esquissé dans les Béflixions iur 1$ livre de l'Esprit, cidessQs, p. 268.
— Quelque différence qu'il y ait entre les sens d'un individu et les sens d'un autre individu, cela n'y fait rien.
— Je le veux ; mais lorsqu'il s'agit de prononcer sur l'aptitude d'un homme à une chose et l'aptitude d'un autre à la même chose, n'y a-t-il rien de plus à considérer que les pieds et les mains ; le nez, les yeux, les oreilles et le toucher?
— Et quoi donc encore, puisque ce sont là les seuls organes de la sensation?
— Hais la sensation de l'œil s'arrète-t-elle dans l'œil? Estce lui qui assure et qui nie? La sensation de l'oreille s'arrètet-elle dans l'oreille? Est-ce elle qui assure et qui nie? Si par supposition, un homme en était réduit à un œil vivant ou à une oreille vivante, jugerait-il, penserait-il, raisonnerait-il comme un homme complet?
— Mais cet autre organe que vous regardez comme le tribunal de l'affirmation et de la négation, on n'y entend rien.
— Il se peut qu'on ne l'ait pas encore assez étudié, il se peut même qu'en l'étudiant beaucoup on n'y entende pas davantage ; mais que s'ensuit-il de là? qu'il puisse être sain ou malsain, conformé de cette manière ou d'une autre sans aucune conséquence pour les opérations intellectuelles, c'est une assertion contre laquelle mille expériences réclament et que vous ne persuaderez à personne.
— Mais attendez, je reviens sur mes pas. Cet homme que vous avez réduit à un œil vivant a-t-il de la mémoire?
— Je consens qu'il en ait.
— S'il en a, il comparera des sensations, il raisonnera.
— Oui, comme le chien raisonne, et moins encore. J'en dirai autant de chacun des autres sens ; et l'homme d'Helvétius se réduira à la réunion de cinq animaux très-imparfaits.
— Non pas, s'il vous plaît. Ces animaux se perfectionneront par l'intérêt commun de leur conservation, par leur société.
— Et où est le lien de cette société? Gomment l'œil se faitil entendre à l'oreille, l'oreille au nez, le nez au palais, le palais au toucher? Où est leur truchement?
— Dans tout l'animal.
— Dans ses pieds? mais on coupe les pieds à l'homme sans l'abrutir. Il n'y a pas un de ses membres dont je ne puisse le priver, sans conséquence pour son jugement et pour sa raison,
35o F.LFLTATION DE L'Ol\RAGE D'HELVLTILS
si voij> fn fxcpptez la tête. Cro}ez-\ous qu'un homme ait de l'esprit sans tête? ,
— Non*
— Croyez-vous que Tbomnie qui a l'œil mauvais puisse bien \oir?
— Non.
— Et pourquoi croyez-vous donc que la conformation de sa t*Vte soit indiflV'-renie à sa raison ?
— Cest qu'il y a des hommes de gt*nie à petit front, à grand front, à gro>**e têie, à petite tête, à tête longue et à tète ronde.
— Cela se peut ; mais vous vous en tenez là à des formes bien gé'né'rales et bien grossières ; cependant j'y consens ; mais ditesmoi, si quelqu'un vous présentait un livre et vous proposait de prononcer s'il e^t bon ou mauvais à la seule inspection de sa couverture, que lui répondriez-vous?
— Qu'il est fou.
— Fort bien; et pour en juger, que lui demanderiez-vous?
— De l'ouvrir et d'en lire au moins quelques pages. Mais j'aurai beau ouvrir des tètes je n'y lirai rien.
— Et pourquoi y liriez-vous? les caractères de ce li\Te vivant ne vous sont pas encore connus, peut-être ne vous le seront-ils jamais ; mais les dépositions des cinq témoins n'y sont pas moins consignées, combinées, comparées, confrontées. Je pourrais suivre cette comparaison beaucoup plus loin et en tirer une multitude de conséquences, mais c'en est assez et plus qu'il ne faut peut-être pour vous convaincre que vous avez négligé l'examen d'un organe sans lequel la condition des autres, plus ou moins parfaite, ne signifie rien, organe d'où émanent les étonnantes différences des hommes, relativement aux opérations intellectuelles.
Ne me parlez plus de hasards; il n'y en a point d'heureux ou féconds pour les têtes étroites.
Ne me parlez point d'intérêt; on n'en fait point concevoir de vif aux têtes apathiques.
Ne me parlez pas davantage d'attention forte et continue ; les têtes faibles en sont incapables.
Ne me parlez pas davantage de sensibilité physique, qualité qui constitue l'animal et non l'homme.
Ne me parlez pas davantage de plaisirs sensuels comme prin-
cipe des actions de l'espèce entière, tandis que ce n'est que le motif des actions de Thomme voluptueux; et cessez de prendre des conditions primitives, essentielles et éloignées, pour des causes prochaines, et de gâter d'excellentes observations par des inductions absurdes.
Et ne croyez point que je plaisante ; sans un correspondant et un juge commun de toutes les sensations, sans un organe commémoratif de tout ce qui nous arrive, l'instrument sensible et vivant de chaque sens aurait peut-être une conscience momentanée de son existence, mais il n'y aurait certainement aucune conscience de l'animal ou de l'homme entier.
Page 152. — Tous n'éprouvent pas les mêmes sensations^ mais tous sentent les objets dans une proportion toujours la même.
Eh bien *, ce seront des instruments accordés par tierce, par quarte ou par quinte ; quoique l'accord soit le même, les sons rendus seront plus ou moins sourds, plus ou moins aigus. Voilà déjà, ce me semble, une assez grande source de variétés dépendantes de l'organisation.
Mais outre la sensibilité physique commune à toutes les parties de l'animal, il en est une autre tout autrement énergique, commune à tous les animaux et propre à un organe particulier ; soit qu'en effet cette dernière sensibilité ne soit originairement que la première, mais infiniment plus exquise dans cet endroit qu'ailleurs, soit que ce soit une qualité particulière, ce que je ne décide pas : c'est la sensibilité du diaphragme, cette membrane nerveuse et mince qui coupe en deux cavités la capacité intérieure. C'est là le siège de toutes nos peines et de tous nos plaisirs ; ses oscillations ou crispations sont plus ou moins fortes dans un être que dans un autre : c'est elle qui caractérise les âmes pusillanimes et les âmes fortes. Vous feriez grand plaisir à la Faculté de médecine, dont vous seriez le bienfaiteur ainsi que de toute l'espèce humaine, si vous pouviez nous apprendre comment on lui donne du ton quand elle en manque, et comment on lui en ôte quand elle en a trop. Il n'y a que l'âge qui ait quelque empire sur elle ainsi que sur la tête. C'est grâce à sa diversité qu'au même moment où je suis transporté d'admira-
1. Ce paragraphe est cité eu entier dans les Mémoires de Naigeon. ir. 22
tion et de joie, où mes larmes coulent, l'un me dit : « Je ne sens pas cela, j'ai le cœur velu...; » l'autre me fait une plaisanterie très-burlesque. La tête fait les hommes sages: le diaphragme les \ hommes compatissants et moraux. Vous n'avez rien dit de ces deux organes, mais rien du tout, et vous vous imaginez avoir fait le tour de l'homme. Celui qui a le diaphragme très-mobile cherche les scènes tragiques ou les fuit, parce qu'il peut arriver qu'il en soit trop vivement affecté et qu'il reste, après le spectacle, ce que nous appelons le cœur serré. Celui qui a cet organe inflexible, raide et obtus ne les cherche ni ne les évite, elles ne lui font rien. Vous pouvez faire de cet homme ou un lieutenant criminel ou un bourreau, ou un boucher, ou un chirurgien, ou un médecin.
Comment, vous n'entendez rien aux deux grands ressorts de la machine, l'un qui constitue les hommes spirituels ou stupides, l'autre qui les sépare en deux classes, celle des âmes tendres et celle des cœurs durs, et vous écrivez un traité de l'homme I
Je me souviens de vous avoir demandé comment on donnait de l'activité à une tête lourde; je vous demande à présent comment on inspire de la sensibilité à un cœur dur.
Mais rien ne vous arrête; vous me soutiendrez qu'avec ces deux qualités diverses, les hommes n'en étant pas moins communément bien organisés, ils n'en sont pas moins bien disposés à toutes sortes de fonctions.
Quoi I monsieur Helvétius, il n'y aura nulle différence entre les compositions de celui qui a reçu de la nature une imagination forte et vive avec un diaphragme très-mobile, et de celui qu'elle a privé de ces deux qualités?
Vous qui donnez tant de force à l'impulsion d'un sexe vers l'autre, songez donc que l'homme vigoureux, mais insensible, ne sera entraîné par sa passion vers la femme que comme le taureau vers la génisse; c'est la bête féroce de Lucrèce qui, les flancs traversés d'une flèche mortelle, se précipite sur le chasseur et le couvre de son sang. Il ne fera guère d'élues ou de madrigaux; il veut jouir, il se soucie peu de toucher et de plaire. Un fluide brûlant, abondant et acre irrite les organes du plaisir; il ne soupire pas, celui-là, il rugit; il ne tourne pas ses regards tendres et languissants, ses paupières humides sur l'objet de sa passion, ses yeux sont étincelants et son r^ard
le dévore. Comme le cerf en automne, il baisse sa corne et fait marcher la biche timide devant lui ; dans le coin de la forêt obscure où il Ta détournée, il s'occupe de son bonheur fortement, sans penser à celui de l'être qu'il soumet; satisfait, il le laisse et se retire. Tâchez, si vous le pouvez, dé me faire un poêle tendre et délicat de cet animal-là. Il n'a qu'un mot, ou il ne l'a plus.
Page Î53. — On se fait à discrétion poëtCy orateur^ peintre ou géomètre.
Comment peut-on exceller dans des genres qui supposent des qualités contradictoires? Quelle est la fonction du géomètre? De combiner des espaces, abstraction faite des qualités essentielles à la matière; point d'images, point de couleurs, grande contention de tête, nulle émotion de l'âme. Quelle est celle du poète, du moraliste, de l'homme éloquent? De peindre et d'émouvoir.
Si l'on n'est pas homme de génie en deux genres différents, ce n'est pas seulement faute de temps, c'est encore faute d'aptitude.
La poésie et la peinture sont peut-être les deux talents qui se rapprochent le plus ; cependant on citerait à peine un seul homme qui ait su faire en même temps un beau poëme et un beau tableau.
Le poète décrit, sa description embrasse le passé, le présent et l'avenir; un long intervalle de temps, dans le peintre, n'a qu'un instant. Aussi rien n'est si ridicule et si incompatible avec l'art que le sujet d'un tableau donné avec quelque détail par un littérateur, même homme d'esprit.
Il y a bien de la différence entre les roses qui sont sur la palette de Van-Huysum et les roses qui croissent dans l'imagination de l'Arioste.
Voici trois styles bien différents ; celui-ci est simple, clair, sans figure, sans mouvement, sans verve, sans couleur : c'est celui de D'Alembert et du géomètre.
Cet autre est large, majestueux, harmonieux, abondant noble, plein d'images tantôt délicates, tantôt sublimes : c'est celui de l'historien de la nature et de Buffon.
Ce troisième est véhément, il touche, il trouble, il agite, il incline à la tendresse, à l'indignation, il élève ou calme les passions : c'est celui du moraliste et de Rousseau.
II n'est non plus possible à ces auteurs de changer de ton qu'aux oiseaux de la forêt de changer de ramage. Invitez-les à cet essai, d'originaux qu'ils étaient, ils deviendront imitateurs et ridicules; leur chant sera d'emprunt, il se mêlera de leur chant naturel, et ils ressembleront à ces oiseaux siffles qui commencent un air modulé et qui finissent par leur gazouillement.
Ibid. — On ne naît point avec tel génie ou tel génie particulier.
Cette vérité est bien nouvelle, si c'en est une; car on a pensé et dit jusqu'à présent que le génie était un don particulier de la nature qui entraînait l'homme à telle ou telle fonction dont on s'acquittait médiocrement ou mal sans lui, invita Minervâ. Hélas! les écoles sont pleines d'enfants si désireux de la gloire, si studieux, si appliqués 1 ils ont beau travailler, se tourmenter, pleurer quelquefois de leur peu de progrès, ils n'en avancent pas davantage; tandis que d'autres, à côté d'eux, légers, inconstants, distraits, libertins, paresseux, excellent en se jouant. Je ne t'oublierai pas, pauvre Garnier : tes parents étaient indigents, tu te faisais renfermer dans les églises de la ville, tu descendais la lampe qui éclairait nos autels, la sainte table te servait de pupitre, tu t'épuisais les yeux et la santé pendant toute la nuit ; cependant je dormais profondément, et tu n'emportas jamais la place de dignité ni sur moi, ni sur trois ou quatre autres. Si Helvétius avait exercé la profession malheureuse d'instituteur d'une cinquantaine d'élèves, il eût bientôt senti la vanité de son système. Il n'y a pas un professeur dans tous nos collèges à qui ses idées ingénieuses ne fissent hausser les épaules de pitié.
Ibid. — U attention peut également se porter sur tout.
— Non, monsieur, non; vous vous trompez. Il n'y a personne qui n'ait senti cette répugnance qu'on appelle justement naturelle, parce qu'elle est fondée sur un défaut d'aptitude qu'on est forcé de s'avouer par la violence des efforts et le peu de succès, et malheur à vous, si elle vous est inconnue : également propre à tout, vous n'étiez vraiment propre à rien. Le lévrier à longues jambes et à corps élancé est fait pour suivre le lièvre à la course, vous ne le ferez jamais quêter ; le chien couchant à gros museau, pour battre la plaine, le nez au veut ou baissé ; le braque à poil ras et touffu, pour forcer l'épaisseur
des haies et braver la pointe des ronces; le barbet pour se jeter à l'eau ; et si vous vous proposez de dérouter leur allure, vous y userez beaucoup de temps et de courroies ; vous crierez et vous ferez beaucoup crier ces animaux, et vous n'aurez que de mauvais chiens. L'homme est aussi une espèce animale, sa raison n'est qu'un instinct perfectible et perfectionné ; et dans la carrière des sciences et des arts il y a autant d'instincts divers que de chiens dans un équipage de chasse.
Ibid. — Pourquoi si rarement du génie en différents genres?
La question est bonne, voyons encore une fois comme il répond.
— C'est que l'homme...
— Monsieur Helvétius, c'est que l'homme, entraîné tout entier vers l'objet favori d'une aptitude innée, n'aperçoit que celui-là. C'est que quand la nature l'aurait destiné à devenir grand homme dans une autre carrière, il n'aurait pas eu le temps de la suivre. Passez votre vie à nager, et vous ne serez plus qu'un médiocre coureur; courez jusqu'à l'âge avancé, et vous nagerez mal. Les hommes qui ont un génie sont rares;
( combien plus rares encore ceux qui ont reçu un double génie I Ce double présent est peut-être un malheur. Il peut arriver qu'on soit alternativement agité, ballotté par ses deux démons ; qu'on commence deux grandes taches et qu'on n'en finisse aucune; qu'on ne soit ni grand poète ni grand géomètre, précisément parce qu'on avait une égale aptitude à la géométrie et à la poésie. J'ai entendu Euler s'écrier : Ah! si M. D'Alembert n* avait voulu être qu'un analyste y quel analyste il eût été!.,. Il faut dire à ces espèces de monstres : Optez. Faut-il trancher le mot? le système d'Helvétius est celui d'un homme de beaucoup d'esprit qui démontre à chaque ligne que l'impulsion tyrannique du génie lui est étrangère et qui en parle comme un aveugle des couleurs. Peut-être suis-je moi-même dans ce cas. Il y aura cependant cette différence entre nous, c'est que tout ce qu'il a fait, c'est à force de méditation et de travail : son premier ouvrage lui a coûté vingt ans, le second, une quinzaine d'années : tous les deux la santé et la vie. Il est un exemple excellent de ce que peuvent l'opiniâtreté et l'amour de la gloire. Il devine beaucoup de choses de la contrée dont il parle, mais moi qui m'y suis promené, je vois qu'il n'y a jamais mis le pied.
J'y ai obsené deux phénomènes que voici : c'est que quand on a tout \u dans une question on n'en parle plus.
C'est que quand le génie désespère d'aller plus loin, il s'arrête, se dégoûte et s'égare dans une autre route.
La même chose lui arrive encore, lorsque les difficultés faciles à vaincre ont amené son dédain.
Ibid. — Pourquoi les hommes de génie sont-ils moins rares sous les bons gouvernements?
C'est que les enfants de parents riches se choisissent plus librement un état et sont plus maîtres de suivre leur goût naturel ; c'est que le génie est un germe dont la bienfaisance hâte le développement, et que la misère publique, compagne de la tyrannie, étouffe ou retarde ; c'est que sous le despotisme l'homme de génie partage peut-être plus qu'un autre l'abattement général des âmes. A ces raisons ajoutez celles de l'auteur.
Ibid, — On naît poëte, on devient orateur : Fiunt oratores^ nascuntur poetœ.
Cette maxime n'est ni tout à fait vraie, ni tout à fait fausse. La poésie suppose une exaltation de tête qui tient presque à l'inspiration divine. Il vient au poète des idées profondes dont il ignore et le principe et les suites. Fruits d'une longue méditation dans le philosophe, il en est étonné, il s'écrie : « Qui est-ce qui a inspiré tant de sagesse à cette espèce de fou-là?... » Je vois moins de verve et plus de jugement dans l'orateur; mais je pense qu'à strictement parler, Démosthène naquit orateur comme Homère était né poète : seulement le talent de l'orateur se décèle plus tard ; on est poète au berceau, on n'est guère orateur que dans l'âge mûr. Le poète n'a point de précepteur, toutes les circonstances de la vie nous enseignent l'art oratoire.
Ibid. — Pour atteindre à certaines idéesy il faut méditer; chacun en est-il capable? Oui ^ lorsqu*un intérêt puissant l'anime.
On sent si bien ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas, qu'enfermez-moi à la Bastille et dites-moi : « Vois-tu ce lacet? il faut dans un an, dans deux ans, dans dix ans d'ici, tendre le cou et l'accepter, ou faire une belle scène de Racine... » Je répondrai : « Ce n'est pas la peine de tant attendre; finissons, et qu'on m'étrangle sur-le-champ. »
Si ma liberté et mon salut sont attachés à la production d'une belle scène à la Corneille, je n'en désespérerai pas.
Ibid. — En tout genre de science^ ce sera toujours la généralité des principes^ V étendue de leur application et la grandeur des ensembles qui constituera le génie philosophique.
Et tout homme communément bien organisé peut atteindre jusque-là.
Ibid. — Un alchimiste^ un joueur de gobelets étaient des hommes rares dans les siècles d'ignorance.
Van-Helmont et Glauber. furent des hommes rares. Comus' est un homme rare aujourd'hui.
Page 154. — T^s hommes sont-ils d'avis différent sur la même question? cette différence est toujours V effet ou de ce qu'ils ne s'entendent pasy ou de ce qu'ils n'ont pas les mêmes objets présentSy ou de ce qu'ils ne mettent pas à la question même l'intérêt qu'il faudrait.
Ce n'est pas tout, et il y a une source de leurs disputes peutêtre plus féconde qu'aucune des précédentes.
Quelque bien organisées que soient deux têtes, il est impos* sible que les mêmes idées soient dans l'une et l'autre également évidentes. Je ne crois pas que ce principe puisse être contredit.
Donc il est impossible que le même raisonnement leur paraisse également concluant.
Ce raisonnement se liant avec la chaîne des idées de l'un des disputants, lui paraîtra démonstratif. Ne se liant pas, ou même croisant la chaîne des idées de l'autre; par la seule raison qu'il aurait à s'avouer plusieurs erreurs si ce raisonnement était vrai, il sera naturellement porté à le croire faux.
Page 155. — Tous les hommes sont nés avec l'esprit juste.
Tous les hommes sont nés sans esprit ; ils ne l'ont ni faux ni juste : c'est l'expérience des choses de la vie qui'les dispose à la justesse ou à la fausseté.
Celui qui n'a jamais fait qu'un mauvais usage de ses sens aura l'esprit faux..
Celui qui, médiocrement instruit, croira tout savoir, aura l'esprit faux.
Celui qui, emporté par la suffisance ou par la vivacité, sera précipité dans ses jugements, aura l'esprit faux.
i. Le prestidigitateur Ledru, aieul de Ledru-Rollin.
Celui qui aura attaché trop ou trop peu d'importance à quelques objets, aura l'esprit faux.
Celui qui osera prononcer dans une question qui excède la capacité de son talent naturel, aura l'esprit faux.
Rien n*est si rare que la logique : une infinité d'hommes en manquent, presque toutes les femmes n'en ont point.
Celui qui est sujet à des préventions aura l'esprit faux.
Celui qui s'entête ou par amour-propre, ou par esprit de singularité, ou par goût pour le paradoxe, aura l'esprit faux.
Et celui qui a trop de confiance et celui qui n'en a pas assez dans sa raison, aura l'esprit faux.
Tous les intérêts, tous les préjugés, toutes les passions, tous les vices, toutes les vertus sont capables de fausser l'esprit.
D'où je conclus qu'un esprit juste de tout point est un être de raison.
Nous sommes tous nés avec V esprit juste! Mais qu'est-ce qu'un esprit juste? C'est celui qui nie ou affirme des choses ce qu'il en faut affirmer ou nier. Et nous apportons tous en naissant ce précieux don? et quand la nature nous l'aurait donné, il serait en notre pouvoir de le conserver?
Quelque envie que j'aie d'être du sentiment d'Helvétius, pourquoi ne le puis-je pas? Pourquoi persisté-je à croire qu'une des plus fortes inconséquences de cet auteur, c'est d'avoir placé la différence de l'homme et de la brute dans la diversité de l'organisation, et d'exclure cette cause lorsqu'il s'agit d'expliquer la différence d'un homme à un homme? Pourquoi lui paraît-il démontré que tout homme est également propre à tout, et que son stupide portier a autant d'esprit que lui, du moins en puissance, et pourquoi cette assertion me paraît-elle à moi la plus palpable des absurdités? Pourquoi toute sa subtilité, toute son éloquence, tous ses raisonnements ne m'ont-ils pas déterminé à prononcer avec lui que nos aversions et nos goûts se résolvent, en dernière analyse, au désir ou à la crainte de peines ou de plaisirs sensuels et physiques?
Un homme communément bien organisé est capable de tout.
Croyez cela, Helvétius, si cela vous convient; mais songez que c'est sous peine de vous fendre la tête inutilement, conune il m'est arrivé, sur des questions dont vous n'atteindrez jamais le fond. Je me cite, parce que j'ai la conscience de mes efforts
et Texpérience de mon opiniâtreté. Je n'ai pu trouver la vérité, et je Tai cherchée avec plus de qualités que vous n'en exigez. Je vous dirai plus : s'il y a des questions en apparence assez compliquées qui m'ont paru simples à l'examen, il y en a de trèssimples en apparence que j'ai jugées au-dessus de mes forces. Par exemple, je suis convaincu que dans une société même aussi mal ordonnée que la nôtre, où le vice qui réussit est souvent applaudi, et la vertu qui échoue presque toujours ridicule, je suis convaincu, dis-je, qu'à tout prendre, on n'a rien de mieux à faire pour son bonheur que d'être un homme de bien ; c'est l'ouvrage, à mon gré, le plus important et le plus intéressant à faire, c'est celui que je me rappellerais avec le plus de satisfaction daîis mes derniers moments. C'est une question que j'ai méditée cent fois et avec toute la contention d'esprit dont je suis capable; j'avais, je crois, les données nécessaires ; vous l'avouerai-je? je n'ai pas même osé prendre la plume pour en écrire la première ligne. Je me disais : Si je ne sors pas victorieux de cette tentative, je deviens l'apologiste de la méchanceté : j'aurai trahi la cause de la vertu, j'aurai encouragé l'homme au vice. Non, je ne me sens pas bastant* pour ce sublime travail; j'y consacrerais inutilement toute ma vie.
Voulez-vous une question plus simple? la voici. Le philosophe appelé au tribunal des lois, doit-il ou ne doit-il pas y avouer ses sentiments au péril de sa vie?
Socrate fit-il bien ou mal de rester dans la prison?... Et combien d'autres questions qui appartiennent plus au caractère qu'à la logique I Oserez-vous blâmer l'homme courageux et sincère qui aime mieux périr que de se rétracter, que de flétrir par sa rétractation son propre caractère et celui de sa secte? Si le rôle de ce personnage est grand, noble et beau dans la tragédie ou l'imitation, pourquoi serait-il insensé ou ridicule dans la réalité?
Quel est le meilleur des gouyemements pour un grand empire? et par quelles précautions solides réussirait-on à limiter l'autorité souveraine?
Y a-t-il un seul cas où il soit permis à un sujet de porter la main sur son roi? et si par hasard il y en avait un, quel est-il?