‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 1 sur 67 · ET LE RÉGNE · texte numérisé non relu

ET LE RÉGNE

Aussitôt que le roi m^eut nommé historiographe , mon premier soin fut de rassembler les pièces qui m^étaient nécessaires. J^ai eu la liberté d^entrer dans les différens dépôts du ministère et j^en ai fait usage long-temps avant d''écrire. J ai lu une infinité de mémoires , et les correspoudances de nos ambassadeurs. J^ai comparé les pièces contradictoires , et souvent éclairci les unes par les autres. Les Mé~ moires du duc de Saint-Simon m*ont été utiles, pour le matériel des faits dont il était instruit \ mais sa manie ducale , son emportement contre les princes légitimés et quelques gens en place, sont à un tel excès , qu'ils avertissent ^sufBsamment d'être en garde contre lui. En effet , quelque vrai que soit cet écrivain , quelque désir qu'il ait de Tétre , la seule manière d'envisager les faits peut les altérer. C'est ce [ui arrive à cet auteur. J'ai donc contre-balancé son témoignage par les mémoires que m'ont communiqués des hommes également instruits et nullement passionnés , par des pièces en original. J'ai conversé avec plusieurs de ceux qui ont eu part aux affaires. J'ai tiré de grands secours de la domesticité intime , composée de sujets dont la plupart ont eu la même éducation que les seigneurs , et sont d'autant plus 2i portée de voir ce qui se passe , que , témoins assidus et en silence , ils n'en observent que mieux ceux qui agissent. J'indiquerai mes sources , lorsque le temps et les circonstances le permettront.

J'ai connu personnellement la plupart de ceux dont f aurai à parler \ i'ai vécu avec plusieurs d'entre eux , et n'ayant jamais joué de râle y je puis juger les acteurs.

Je ne me propose pas d'écrire une histoire générale ; celle qui embrasserait toutes les parties du gouvernement , ne pourrait être l'ouvrage d'un seul écrivain. La politique , la guerre , la finance exigeraient chacune une^istoire particulière » et un écrivain qui eût fait son objet capital de l'étude de sa matière. L'article de la finance serait peutêtre le point d'histoire qu'il serait le plus important d'éclaircir , pour en découvrir les vrais principes. Ceux de la politique dépendent des temps,des circonstances, des intérêts relatifs et variables des différentes puissances. Qu'un négociateur ait l'esprit juste , pénétrant , exercé aux affaires; qu'il soit attentif, prudent, patient ou actif, ferme ou flexible suivant les occasions , saus humeur , et surtout connu par sa droiture ; je réponds qu'un négociateur , doué de ces qualités , et qu'on trouve quand on le cherche , n'a pas besoin d'avoir pâli sur les livres. Il lui suffit de bien connaître l'état actuel des affaires , et plutôt ce qui est que ce qui a été. D'ailleurs plusieurs négociations imprimées peuvent , jusqu'à un certain point , servir de premiers guides , et préparer l'expérience. Le seul principe toujours subsistant dans toute négociation , est de savoir montrer à ceux avec qui nous avons à traiter , que leur intérêt s'accorde avec le nôtre. . Quant à l'art de la guerre , l'homme qui en a le génie , n'a besoin ,

pour la faire > qae de Favoir faite. Ce n*a guère été rexpérience qui VL manqué 2i nos mauvais généraux ; maïs le talent et Tapplication. Il ne me convient pas de prononcer sur un métier que je n'ai pas fait ; mais j'ai souvent entendu traiter cette matière par les ofliciers généraux les plus estimés. Tous prétendaient que , dans un assez petit nombre de mémoires imprimés , on trouve les secours nécessaires pour toute la théorie possible.

Il n'en est pas ainsi de la science économique d'un État, de l'administration des finances , partie du gouvernement plus ou moins imparfaite cbes les différentes nations, et qui n'est chez aucune au point de perfection oii l'on voit , où Ton sent du moins qu'elle pourrait atteindre. Il serait d'autant plus utile d'en rechercher les principes , pour les consigner dans l'histoire, que la finance est, dit-on, le nerf de toutes les opérations civiles et militaires : axiome incontestable, si, par la finance crun État, on entend l'art de procurer l'opulence nationale, qui exclut également la misère commune et le luxe particulier, l'épuisement des peuples et Tengorgement des richesses dans la moins nombreuse partie de la nation ; l'art enfin d'opérer une circulation prompte et facile , qui ferait refluer dans le peuple la totalité de l'argent qu'on y aurait puisé. 11 n'y a donc eu jusqu'ici que des financiers , et nulle finance dans l'État.

Les historiens de tous les pays et de tous les ftges , ne nous apprennent rien à cet égard. Ils nous parlent de séditions , de révoltes à l'occasion des impôts j mais ils ne nous mettent pas en état de juger si c'était par la surcharge seule , ou , ce qui est plus vraisemblable , par une administration vicieuse. Mézerai , qui s'élève souvent contre les financiers , instruit des maux passés, témoin des maux présens, criait avec les malheureux contre leurs oppresseurs ; mais il ne révèle pas le secretdeleurs crimes. Pourquoi ? c'est qu'il Tignorait, et n'était pas plus en état de s^en instruire , que ne l'avaient été les historiens antérieurs. Je me suis trouvé , en écrivant l'hbtoire d'un règne , dans la même disette de monumens.

Des politiques ont développé leurs négociations , des guerriers ont laissé des mémoires et des ouvrages didactiques. Quels financiers estiment assez sincèrement leurs opérations , pour faire gloire de les publier ? Leurs mémoires ne donneraient pas , sans doute , les vrais principes d'une finance d'État j mais ils feraient connaître les erreurs qu'on doit éviter. <7est ainsi , qu'avant d'élever un édifice , il faut nettoyer l'emplacement de tout ce qui peut embarrasser là construction. Ce n'est pas qu^il n'y ait eu dans tous les temps des financiers estimables , qui , n'étant pas en état ou en droit de tracer la vraie route , suivent , le plus honnêtement qu'ils peuvent , les voies tortueuses oii on les fait entrer , et laissent leurs stupides confrères admi- « rer ce qu'ils appellent une belle machine. Le secret de la finance est couvert d'un voile que chaque intéressé s'efforce d'épaissir. Depuis quelques années , la philosophie se portait sur cet objet intéressant ; le voik ftUait se déchirer j ceux qu'il couvre étaient déjà dans la consternation , lorsqu a une occasion , dont je parlerai , on int^xepta la

lumière. On a renouyelé ce qne Julien imagina , dit-on, contre le» chrétiens , en fermant leurs écoles. Tout ministre assez présomptueux pour méconnaître son ignorance , ou qui craint de la manifester en cherchant à s'instruire , veut tenir le peuple dans les téuèbres, et ne veut avoir que des aveugles pour témoins de ses démarches. S'il a des lumières, et qu'il ait intérêt d'en abuser, il les redoute dans les autres | on couvre les yeux de ceux que l'on condamne à tourner la meule. Les gens en place savent que le plus audacieux dans son despotisme* est tôt ou tard forcé de subir la loi d'un peuple éclairé. Cet esprit Ôe servitude qu'on veut inspirer k une nation , n'est pas la moindre cause de la dépravation des mœurs ; et les mœurs une fois corrompues , fortifient ensuite le despotisme qui les a fait naître ou favorisées. Tout amour de la gloire s'éteiut , et fait place au désir des richesses qui procurent le seul bonheur dont on jouisse dan» l'avilissement. Nos aïeux aspiraient k la gloire , bien ou mal entendue ; ce n'était pas, si l'on veut , le siècle des lumières $ mais c'était celui de l'honneur. ) On ne s'intrigue aujourd'hui que pour l'argent. Les vrais ambitieux ^ deviennent rares. On recherche des places oii l'on ne se flatte pas / même de se maintenir; mais l'opulence qu'elles auront procui^, i consolera de la disgrâce. Les exemples en sont assez communs.

Si l'histoire que j'écris n'es^ ni militaire , ni politique , ni économique , du moins dans le sens que je conçois pour ces dilTérentes parties, on me demandera quelle est donc celle que je me propose d'écrire. Cest l'histoire des hommes et des mœurs. Je rapporterai sansr doute y dans tous les genres , les principaux faits qui me serviront de base ; j'en rechercherai les causes , et j'espère en développer quelques-unes d'assez ignorées. Je m'arrête peu sur ces événemens qui se ressemblent dans tous les âges , qui frappent si vivement les auteurs et leurs contemporains , et deviennent si indifférens pour la génération suivante. Au moral, comme au physique , tout s'affaiblit et dbparalt dans l'éloignement. Mais l'histoire de l'humanité intéresse dans tous les temps , parce que les hommes sont toujours les mêmes. Cet intérêt est indépendant des personnages et des époques. Si je rapporte quelques faits peu importans par eux-mêmes , le lecteur jugera bientôt que ces faits particuliers font mieux connaître l'esprit d'une nation , et les hommes que j'aurai à peindre , que ne le feraient des détails de sièges et de batailles.

On dit ordinairement que l'histoire ne doit paraître que long-temps après la mort de ceux dont elle parle; autt-ement on craint que l'écrivain n'ait pas eu les moyens de s'instruire , ou n'ait trahi la vérité , par égard pour ceux qui existent encore , ou pour leur famille. J'ai prévenu la première de ces craintes , en rendant compte des secours que j'ai eus , et des soins que i*ai pris. La lecture seule de mon ouvrage dissipera pleinement la seconde.

Je pense , au contraire , que l'histoire , pour être utile , ne saurait paraître trop tôt. 11 serait k désirer que ceux qui ont eu part au gouvernement , pussent entendre d'avance la voix de la postérité , subir k justice historique » recueillir l'éloge ou le blâme qu'ils mé-

riteot (i) , apprécier les louanges iafectes de leurs adulateurs , con^ naître les vrais jugemens du public , se voir enfin tels qu'ils sont dam le miroir de Thistoire.

On m'a souvent pressé de donner quelques morceaux du règne pré' sent. J'ai toujours répondu que je voulais ni me perdre par la vérité , nim'avilir par Tadulation ; mais je n'en remplis pas moins mon emploi. Si je ne puis parler 2i mes contemporains, j'apprendrai aux fils ce qu'étaient leurs pères. De quelle utilité peuvent être des exemples bons ou mauvais , pris de l'antiquité ? Mais un fils qui voit la justice prompte qu'on rend à son père , s'efforce de méntejr le môme éloge , ou craint d'encourir un pareil blâme. Averti par des faits récens , il peut être touché de l'honneur ou de la honte que sa mémoire répan<* dra bientôt sur ses enfans. D se dira quelquefois : On éèrit actuellement , et le public , une partie de mes contemporains , ne tardera pas à me juger ; peut-être moi-même en serai-je témoin.

L'intérêt qu'on prend ^ des aneêtres reculés de plusieurs siècles , est d'une toute autre nature. On se glorifie avec raison de descendre d'un grand homme j mais on ne rougit pas d'avoir , pour auteur de sa race , un fameux fléau de l'humanité. Le grand objet est de venir de loin. J'ai entendu des bourgeois de Paris , excellens citoyens, très-attachés à la monarchie , se faire honneur de descendre de quelques-uns des seize de la ligue, qui furent pendus. Ils ne pouvaient se flatter de prouver par là que l'ancienneté de leur bourgeoisie. Il y a encore sur cet article une singidarité assez bizarre ; la plupart des hommes aimeraient mieux pour auteur un illustre et heureux brigand, qu'un homme uniquement connu par sa vertu. Us préféreraient Attila li Socrate. 11 semble que le temple de la gloire ait été élevé par des lâches qui n'y placent que ceux qu'ils craignent.

Mes réflexions m'ont donc convaincu que si l'histoire doit être écrite après des recherches exactes et une discussion impartiale , elle ne peut aussi paraître trop tôt. La vérité ne pouvant parler aux grands que par la voix de l'histoire , qu'elle la fasse donc entendre quand elle doit faire le plus dHnapression.

Quoique bien des gens prétendent jouer un rôle dans le mond^ , il y en a peu qui se survivent , et les noms ^histoire ne sont pas communs. Ceux qui ont bien mérité de la patrie , et ceux qui l'ont desservie ou en ont corrompu les mœurs , sont également du ressort de l'histoire. Les premiers ont droit d'y occuper une place honorable \ les autres , grands ou petits , doivent en subir la justice. Persuadé qu'on ne doit punir que pour l'exemple , révéler les fautes que pour en prévenir de pareilles , je ne tirerai point de l'oubli des faits isolés, sans conséquence pour l'Etat , et dont tout le fruit serait de mortifier gratuitement une famille. Mais je montrerai , quels qu'ils soient , les coupables envers la nation. D'après ce plan, je parlerai de subalternes qui ont influé dans les affaires. L'éclat de leur opulence actuelle et de leurs titres usurpés, servira & porter la lumière dans l'obscurité pri-

(i) Prœeipuum munus annalium^ ne virtutet sHeantur , utque pravis àietis factisque ex posteritate et infamid metus sîL Tacite.

inilive , où ils fabriquaient les ressorts de leur fortune et des malheurs de l'Etat » sans prévoir qu'ib dussent jamais comparaître au tribunal de Thistoirc. Ce sont les cadavres des criminels que Ton expose à la vue des scélérats de leur espèce.

Comme il y a souvent plus à blâmer qu'à louer dans la plupart des hommes » un historien fidèle peut aisément être soupçonné de satire. Mon caractère en est fort éloigné. Ceux qui m'auront connu, et peutêtre y en aura-t-il encore* beaucoup quand mon ouvrage paraîtra , attesteront ma probité , ma franchise , et j'ose dire la bonté de mon cœur. Je n'ai point eu d'ennemi qui ne le fÂt par son propre yice » et la réputation de mes amis pourra cautionner la mienne. Ma façon de penser , de parler et d'écrire , était assez publique , lorsqiiW m'a confîé la fonction d'historiographe. On savait que je 'n'étais pas un écrivain servile , et quelques gens m'accusaient du contraire. Je demanderais pardon au lecteur de ce que je dis de moi , s'il n'y avait pas des circonstances , et celle-ci en est une , oU il est permis et même de devoir de se r«ndre une justice aussi libre qu'exacte. Si Ton trouve quelques uns de mes ju^emens trop sévères » qu'on examine les faits , et qu'on juge soi-même. On remarquera quelquefois, dans ces mémoires , l'indignation d^un citoyen , et je ne prétends pas la dissimuler; mais tout lecteur désintéressé ne m'accusera jamais de partialité , ni d'injustice. Il sentira avec quelle satisfaction je rapporte une action louable , et combien je suis aflligé de n'en pas avoir des occasions plus fréquentes.

Je n'ai cherché que la vérité ; je ne la trahii*aî point ; je n'ai jamais pensé qu'en me chargeant d'écrire une histoire , on m'ait pris pour . l'organe du mensonge. £n toutjcas on se serait fort trompé.

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