‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 18 sur 67 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du pretnier imgérueur ; ^kfs irlspëctears généraax, ingénieurs en chef^ sous^inspecteurs , ei s/ovs-ingénieurs des ponts et chaussées.

Awkm k ministère de M. Desmaretz, le public ignorait, je crois, que les ponts et chaussées formasséirt le département d'une matière d'État. On entretenait à la vérité une espèce d'ingénieur dans la généralité de Paris , et cette place était confiée à un religieus frère laïc , qui , de sa cellule , donnait les réceptions d'œurre «ar les périlleux certificats des curés dé campagne de sa connaifsdnce. M. Desmaretz fit commettre , en* 1 710, onze architecfes^ «ons le titre d'inspecteurs* des ponts et chaussées du royaume , qui avaient effectivement le droit d'instrumenter dans toute son étendue, et vingt-deux ingénieurs, conformément tfu nombre des généralités. Par là chaque inspecteur devait , tous les ans, visiter deux provinces ; ipdis cet arrangement péchait essentiellement en deux points : l'un , par l'insuffisance commune des appointemens et ffais de voyage qu'il fixait, tant aut inspecteurs, <|a'anic ingénieurs ; l'autre, par l'égalité du salaire des premiers. £tait--il juste ,. en effet, que l'inspecteur , à qui le sort ou le choix avait départi les provinces méridionales , ne fût pas pajé snr nn pied plus haut, que celui à qui la Picardie et le Soissonnais étaient échus ? aussi leurs courses ne furentr-elles jamais longues. Cet établissement, snpprimé eu 17 16, fut réduit en 1721 à celai d'on inspecteur général, un premier ingénieur, et trois inspecteurs des ponts et chaussées de France , avec un ingénieor en cbef dans chaque généralité. Ces deux premiers oiiiciers étaient

eomme le conseil de la direction. La généralité de Paris fut départie aux trois autres , et on leur en adjoignit un quatrième en 179.2, par la suppression qui fut ordonnée de l'ingénieur particulier de cette généralité.

L'administration actuelle a refondu et infiniment étendu ces établissemens , en réunissant la place d'inspecteur général à celle de premier ingénieur, et en donnant le titre de généraux à cinq inspecteurs , dont j'ai eu occasion de parler dans les chapitres précédens, et auxqueb elle a reparti l'inspection de tous les chemins du royaume. Chacun d'eux parcourt tous les ans le nombre de provinces qui lui sont échues par le partage. Je serai obligé de répéter ici plusieurs circonstances que j'ai déjà touchées ; mais il en résultera plus de clarté.

Les projets des ponts du premier ordre sont dévolus au premier ingénieur. Ceux delà seconde classe, aux inspecteurs gêné* raux ; et ceux de la troisième , aux ingénieurs des provinces ; ce qui est réglé par le prix des ouvrages.

Il y a un ingénieur en chef dans chaque généralité ; quelqnefob deux et plus , quand elles soat trop vastes, comme Paris et Grenoble.

Chaque ingénieur est aidé par plusieurs sou»-inspecteurs destinés k remplir les places de chef qui viennent à vaquer. On leur donne même quelquefois le titre d'ingénieur, quoiqu'ils n'aient pas encore de département ; mais ces cas sont rares , et n'arrivent qu'en faveor de quelques sujets distingués par leur mérite et par l'ancienneté de leurs services.

Outre les sous-inipecteurs , on emploie dans chaque département autant de sous- ingénieurs que le nombre et l'étendue des ateliers en demande ; et enfin des élèves , qui , après avoir fait preuve de capacité sur la théorie , sont envoyés sur les travaiix pour s'instruire dans la pratique.

Chacttne de ces classes, en commençant par la dernière, est inunédiatement subordonnée à celle qui la précède. L'ingénieuc en chef les commande suivant leur rang, en l'absence de l'inspecteur général. Des que celui-ci parait, il donne les ordres : ce qui est conforme à la discipline militaire ; arec cette différence^ que le commandement, dans celle des ponts et chaussées , n'influe absolument que sur le service , et ne peut nuire ni k l'honneur, m à J'avaneemeift des sujets. Le tribunal oii on les juge est ouvert à tous, et si un ingénieur en chef, ayant pris en haine nn sons-iiMpecteur, voulait l'opprimer, il hâterait peut-être sa fortune : tout au moins on entendrait le subalterne , et si son ennemi avait tort, on en ferait raison à l'offensé ; tant on est imbu , dans ce département , de la maxime équitable qui veut que

la répartition de Tautorité ne multiplie pas le triste pouvoir

d'humilier les hommes, ou de leur faire d'autres manz.

Je suis réellement fâché que l'ami des hommes ait donné Heu de penser qu'il en établirait de tout opposées , s'il en était le maître. « Un gouvernement, dit-il (i), aussi auguste que le <c nôtre , n'a 1>esoin de tenir notes que dès chefs. » Mais je lui demande d'abord ce que fait , au choix des chefs , la majesté du gouvernement, par lequel on ne peut entendre, à Tégard delà monarchie , que le roi? C'est sa sagesse, et non sa dignité^ qui lui dicte ce choix. Heureux quand il peut en faire un seul qui lui réponde de la bonté de tous les autres. Ce chef est, à son égard , le premier sous ordre de son gouvernement , et Fordonnateur de tous les sous-ordres inférieurs qui , à leur tonr , sont chefs d'autres sous-ordres ; et cette dégradation continue jusqu'à la dernière classe des sujets , dont l'unique partage est l'obéissance ; mais dont la conservation est d'autant plus chère au souverain , que c'est véritablement elle seule qui agit dtos tous les ordres de la monarchie.

Supposons donc que ce premier chef ne tienne notes que de» seconds ; les seconds des troisièmes , et ainsi de suite : certaine* ment l'arrangement sera le meilleur que l'esprit humain paisse concevoir , pourvu qu'il se soutienne jusqu'au dernier grade ; mais s'il s'arrête à l'un des points intermédiaires , « et qu'il s'en 9» rapporte à lui des détails, du soin de choisir les sujets, et » de celui de les employer , » je dis que tout est perdu ; partre que les sous-ordres inférieurs, n'ayant plus d'autorité sur leurs subalternes, seront hors d'état de les contenir, et qu'ils deviendront eux-mêmes les victimes de toutes les passions du chef, .qui disposera des détails. Non, répondra l'ami des hommes, puisque ce chef doit rendre compte à celui auquel il est subordonné ; mais je répliquerai que dans la plupart des états cette subordination est fixée au grade , et ne s'étend point aux détails; outre qu'il résulte de l'hypothèse, que le supérieur du dief chargé de ces détails , ne doit point s'en faire rendre compte , ni écouter les plaintes des inférieurs , ce qui me parait une maxime de la plus haute injustice , et de la plus grande cruauté. Je ne conclus pas pour cela du principe contraire , qu'il faille autoriser « les subalternes (2) à correspondre habituellement » avec la cour. » Mais je dis qu'ils doivent avoir un accès libre et sûr au tribunal du supérieur immédiat de celui qui leur a fait injure , et que s'ils n'y sont pas écoutés, ils ont droit de remonter, de degré en degrés jusqu'au premier chef, dépositaire de rautorité royale. J'ajoute que ce premier chef ne CO lir. Pariic, page 169. (a) Ibid. page 168.

peut tenir notes de ces sous-ordres ( qu'autant qu'il entrera dans quelques détails relatifs à son rang et à leurs fonctions. Par 011, sans cette précaution, le cardinal de Richelieu auraitil découvert , et rompu tant de trames ? M. de Sully réprimé tant d'abus ? M. de Louvois formé de si grand» généraux ? et M. Colbert tant de savans dans tous les genres? Sans cette sage correspondance , bien différente de l'espionnage ; sans ce regùtre sjrbillin , qui , selon moi , ne doit contenir que des vertus et de belles actions , et qui ne doit étre^tenu que par des hommes du premier ordre dans leur genre , 'out le génie des ministres que je viens de citer y n'aurait fait que blanchir, contre l'hypocrisie , l'ambition et l'avarice de tant de chefs et de sous-chefs , qui ne cherchent qu'à s'avancer et à s'enrichir aux dépens du commun.

Les suites du mitte sapientem 'sont destructives de toute hiérarchie, quand ce conseil, mille fois plus facile à donner qu'à suivre, laisse la porte ouverte à l'injustice, et autorise l'impunité de celui qui la commet. Il me rappelle le bon mot d'un ministre de nos jouffis , qui , trës-versé dans la dialectique, disait qu'en matière de gouvernement , presque tout le monde savait faire des majeures : pour des mineures , ajoutait-il , rien n'est si rare. Je ne doute pas que si l'ami des hommes avait été informé de cette remarque , il n'en eût profité en faisant à son précepte un léger changement. Il aurait écrit : Pone sapientem quiparem mittat. Alors la conséquence du bon choix aurait découlé de son principe, et aurait conduit tout naturellement l'auteur à sa conclusion , qui est que , parparem quœrit. Cçci , au surplus, est une dissertation que je soumets à son jugement, et non une vaine digression , ni un écart de mon sujet , puisque la solidité des maximes que j'ai préconisées , se justifient par la rectitude du choix que le gouvernenement a fait du sage qui la démontre , en ne remettant à ses sous-ordres que la portion d'autorité dont ils ont besoin pour faire remplir les devoirs , et non celle qui pourrait nuire aux personnes.

Le premier ingénieur et les inspecteurs généraux résident à Paris , pour être toujours à portée de recevoir les ordres de ce magistrat, à moins qu'ils ne soient en tournée. Ils s'assemblent, je l'ai déjà dit, une fois la semaine , chez lui, avec les commissaires du bureau des finances , les trésoriers généraux , et autres officiers du département. Là, chacun repd compte des ordres qu'il a reçus la semaine précédente , et en reçoit de nouveaux. S'il y a des représentations à faire , des doutes à lever, des difficultés à expliquer, on les expédie.

Ou examine ensuite les grands projets qui ont déjà subi

55o ' ESSAI

Texamen préparatoire, soit du premier ingénieur, soit des inspecteurs généraux. Chacun est invité à dire son avis , sans dissimulation , et ils s'y portent tous avec zèle pour Thonneor de leur profession, et par amour pour le bien public. S'il y a partage dans les avis , on écrit de part et d'autre : les objec^ tions et les réponses sont discutées à loisir, et quand tous les doutes sont aplanis , le projet est approuvé avec les restrictions et modifications qu'on a jiigé à propos d'y mettre. Si, après tant de précautî|n#, iPsurvient aux ouvrages quelqu'un de ces accidens enfantes par une belle émulation , c'est que la prudence humaine ne peut tout prévoir, ou qu'elle est souvent trompée dans l'exécution de ses ordres , par les misères de l'humanité. Est-il , dans la plus sage politique , une partie k laquelle cet événement ne soit pas commun ?

Pour être élevé au grade de premier ingénieur, ou d'inspec* teur général , il faut avoir une réputation parfaitement établie sur une longue expérience, et sur des preuves constatites de capacité et d'intégrité. Quelque problème qu'on propose sur la construction , un inspecteur généAl doit ïe résoudre sur-lechamp , par les principes de l'art , et par les différentes applications qu'il en a faites. '

Ils sont, pour la plupart, également versés dans l'architec* ture civile , dont les deux règles sont communes aux deux genres , mais dont le goût ni les distributions ne se ressemblent pas ; et il est à souhaiter , pour le bien public , que les ingénieurs des ponts et chaussées ne. négligent point celie-cî. L'illustre magistrat qui les gouverne, est plus pénétré que personne de cette vérité ; aussi a-t-il considéré comme un ob/et digne de sa prévoyance , d'attacher à l'école qu'il entretient , fes plus savans maîtres en architecture civile. Ils y forment les élèves par leurs préceptes et par l'étude des grands modèles qu'ils leur donnent à imiter. On est quelquefois surpris, jusqu'à l'admiration , de voir sortir du génie des apprentis , des idées qui feraient honneur aux architectes les plus célèbres. Eh I quelle gloire ne reviendra-t-il pas à la nation , d'avoir, dans tontes les parties d'un royaume si étendu, des hommes propres à élever , tojit à la fois , des ponts , des digues et des aqueducs ; des temples , des palais , des places publiques , des fontaines , et tous les autres édifices capables d'exciter le respect der étrangers , en faisant admirer la puissance et la sagesse du monarque qui protège si hautement les sciences et les arts. Personne n'ignore à quel degré de gloire ce genre de maçai^ licence a élevé les Romains.

Lorsqu'un inspecteur général se met en tournée, il dooxie

SUR LA VOIRIE. 55i

rendez-vous à l*iagcnieur ea chef, dont le département se trouve le premier sur sa route. Ils le parcourent ensemble, et il fait ses observations à cet ingénieur, sur l'état oii il trouve les anciens et les nouveaux ouvrages. S'il y découvre des dé« fauts , il en indique la correction.

Il serait, je crois, difficile d'imaginer un établissement plus utile dans .son genre, ni une administration plus sage, plus éclairée et plus méthodique. Tout ce qu'on en pourrait craindre, ce serait qu'à force de la perfectionner , on ne la rendît trop chëre par la multiplication des sous-ordres. L*amour du commandement se glisse avec tant de facilité dans le cœur humain, qu'il ne serait pas surprenant que les ingénieurs en chef fussent trop dociles à cette voix flatteuse , en demandant plus de sousinspecteurs et de sous-ingénieurs que le service n'en exigerait , s'ils voulaient travailler eux-mêmes , et moins se répandre dans le monde.

Ces réflexions ne peuvent avoir échappé à un géaie aussi perçant que celui qui préside au détail ; mais il ne «aurait voir que dans la spéculation du cabinet , à laquelle il est si facile d'en imposer ; au lieu que j'ai souvent reconmi , de mes propres yeux, la vérité de ce que j'annonce, surtout depuis que le luxe a rendu le plaisir &i cher et si dangereux. Jamais la règle du ne quid nimis n'eut une plus juste application qu'au sujet qui a excité mon innocente censure. Je dis très -innocente» parce qu'elle ne regarde personne en particulier. — ...■■■ > . ■ p ■ ■ I. ■ ■

Page 1