‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 1 sur 54 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

l LA GOUTTE.

Sur un des c6l6s d'une vasle salle gothique s'i^lcvail uuc large clieminée, donl les bûclies énormes projetaient au loin une chaleur d'autant plus agréable que l'hiver était rigoureux.

L'architecture de cette* salle était du xv' siècle, le mobilier était de nos jours; des étoffes de la dernière mode s'étalaient sur des divans moelleux ou sur des fauteuils con> fortabics. Des tapis de Smyrne cachaient les dalles de pierre, et les premiers tapissiers de Paris ou de Vienne avaient dû déployer, contre le vieux château, toutes les ressources et la puissance de leur (çénie, renouvelant ainsi, comme au temps de Fonlenelle, la guerre des anciens et des modernes.

Ces magniliccncus aimonvaient, du reste, la richesse plutôt

que le goût, et Tamour du bien-être plutôt que celui des arts.

On découvrait, à travers les croisées, un horizon immense et magnifique : c'étaient les plaines de la Bohème ; et sous le balcon sculpté du vieux manoir, coulait un fleuve rapide : c'était la Moldau qui, à une lieue au-dessous, traverse la ville de Prague.

A l'extrémité de la salle, éclairée par la tlamme du foyer, brillait un trophée d'armes qui remontait au temps des Hussites ; on y remarquait la massue de fer de Jean Ziska, le casque de Ferdinand lU et la cuirasse de Wallenstein.

Vis-à-vis s'élevait un faisceau de fusils et d'épées de fabrique moderne, au-dessus duquel flottait un drapeau rouge et blanc, couleurs nationales de la Bohême. Plusieurs inscrip. lions étaient gravées sur le canon des mousquets ou sur la lame des sabres. Sur Tun, on lisait ces mots :

« LVmpereur Alexandre aux vainqueurs de Kulm, 30 août 1813. »

Sur un autre :

« L'archiduc Charles au général autrichien comte Diépold Martinitz de Donnersberg. >

Sur un troisième :

« Le maréchal Bliicher à son compagnon d'armes. »

Devant cette cheminée, où flambait un si bon feu, deux hommes assis se chauffaient en silence. Le premier n'avait guère que cinquante ans, mais les fatigues de la guerre, et surtout du plaisir, l'avaient vieiUi avant l'âge. Il avait été bien fait ; il Tétait encore ; mais sa taille élevée commençait à se courber. Sa figure, sèche, froide, égoïste, avait cette beauté régulière, à laquelle beaucoup de gens préfèrent la laideur ; sa physionomie, quand elle n'était pas éclairée par un sourire de fatuité, semblait si longue, si triste, si uniforme, que l'on se sentait bâiller, tout en l'admirant.

Une robe de chambre de velours noir, doublée d'une fourrure épaisse, l'enveloppait de la tête aux pieds. Il était assis dans un large fauteuil, les pieds étendus sur un tabouret, et

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]a tête appuyée sur un coussin d'édredon, où il semblait enseveli.

Vis-à-vis de lui un petit homme, très-simplement vêtu, à Tair bon et indulg'ent, à Fœil modeste et spirituel, Fexaminait attentivement, et faisait tourner entre ses doigts une tabatière d'argent ciselé.

— Est-ce que ce beau soleil, demanda-t-il d'une voix douce, est-ce que ce beau soleil de la Bohême ne vous sourit pas un peu, général ?

Le général s'inquiétait peu du soleil ; il avait la goutte.

— Voye2-vous, continua son interlocuteur, qui cherchait à le distraire, voyez-vous, de cette fenêtre, ces précipices et ces gorges sauvages... puis, plus loin cette large plaine, parsemée de villes, de villages, de forêts, et à l'horizon cette autre chaîne de montagnes bleuâtres? Quel magnifique spectacle !

Le général s'inquiétait peu du paysage; il avait la goutte.

— Vous souffrez donc beaucoup, général ?

— Comme un damné. Non, je ne crois pas, docteur, qu'il y ait au monde de douleur plus horrible que celle de la goutte.

— Peut-être, répondit le docteur en soupirant. Et quand cette nouvelle attaque vous a-l-elle pris?

— Hier, au moment où vous veniez de sortir du château. Puis, adoucissant sa voix, et avec l'instinct de^flatterie naturel au malade qui a besoin du médecin, il ajouta :

— Vous ne devriez jamais me quitter, docteur ; je vous donnerais ici un appartement.

— Et mes autres malades, ces pauvres paysans qui ont aussi besoin de moi !

— Vous auriez bon feu, bon vin, bonne table.

— C'est-à-dire que vous me donneriez la goutte, à moi qui m'efforce de vous en guérir.

En ce moment, la douleur arracha au général un juron militaire... suivi de quelques autres plus militaires encore...

l> PnOVERBES — XOnVKLLES — ROMANS

(il dont le sens se réduisait à ceci : Quoi ! il n'y a pas de reoiède contre la goutte ?

— Je ne suis, monsieur le comte, répondit modestement le docteur, qu'un pauvre médecin de village.

— Vous!... allons donc! interrompit brusquement le général. D n*y a pas à Prague, il n'y a pas à Vienne an seul praticien en renom qui vaille le docteur Mœnch ! Sans cela, et sans vous fâcher, je me serais adressé à eux.

— Essayez-en. Consultez.

— Non; une fois déjà, quand tout le monde m'avait abandonné, vous m'avez sauvé la vie. Et cette année encore, oii le choléra sévissait dans notre Bohême, emportant les nobles et les paysans, sans se donner seulement la peine de regarder et de choisir, c'est vous qui, par votre expérience et vos soins, m'avez préservé du fléau !

— Vous et notre village, je m'en vante.

— Ëniin, vous avez ma confiance.

^ En médecine cela tient heu de tout, répondit le docteur en souriant.

— Cherchez donc bien, et dites-moi, mon bon docteur, si, de nos jours où Ton invente tant de choses, vous ne pourriez })as trouver quelque bonne recette pour chasser sur-le-champ cette goutte infernale qui me ronge et me torture.

Le docteur répondit, en secouant la tète :

— Chasser en un instant un ennemi qui a mis vingt ans et plus à s'établir et à se fortifier chez vous!... c'est impossible.

— Allez au diable !... Que peut alors votre science?

— Rendre les attaques de ce mal moins fréquentes, moins longues et moins douloureuses : et à la condition encore que le malade me secondera.

— Comment cela?

— En se tenant dans une complète tranquillité d'esprit et d'humeur I Votre dernière attaque n'est-elle pas venue à la suite de la schlague que vous avez administrée vous-même à Pelrus, votre cocher î

— C'est vrai.

LA JKUNE ALLEMAGNE

— Et le grand accès qui vous a teau trois mois au lit, ne vous a-t-il pas pris immédiatement, devant moi, à la lecture d'un article de la Gazette de Vienne^ qui annonçait la nomination du comte de Thurn au grade de feld-maréchal ?

Le général baissa la tête, d'un air un peu honteux, et comme un coupable convaincu.

— El qu'avez-vous à désirer ? continua le docteur, vous, général Diépold Martinitz, comte de Donnersberg, un des plus grands seigneurs de la Bohème ? Que vous manque-t-il ? est-ce la fortune? est-ce le crédit à la cour? est-ce la faveur du souverain? Vous ne devriez, ici-bas, vous inquiéter que d'une chose... vous bien porter.

— Eh I je ne demande pas mieux.

— Et vous ne faites rien de ce qu'il faut pour cela. Je remarque en vous, depuis quelque temps, une préoccupation et une Vrritation continuelles. Tout ce qui a rapport à la France, par exemple, excite votre impatience et votre colère. Hier encore, à la suite d'une discussion sur Louis-Philippe, j'ai craint pour vous, non une attaque de goutte, mais une attaque d\ipoplexie.

— En vérité ? s'écria le comte effrayé.

— Vous aviez l'œil ardent, la tète en feu I Que diable ! quand M. de Metternich et M. Guizot se font des politesses, quand le gouvernement de Juillet et le nôtre sont en paix, pourquoi vous croyez-vous obligé de faire la guerre ? Il y a donc, dans votre haine contre la France et les Français, quelques motifs particuliers, quelques causes secrètes que je ne pms deviner ? Comment voulez- vous que je vous guérisse, si vous ne m'aidez pas ?

— Je vous dirai tout, docteur!... Au fait, vous êtes un galant homme, et puis un médecin est un confesseur.

Le général fit relever le coussin placé sous ses pieds, l'oreiller qui soutenait sa tète, et, au risque d'être plus d'une fois interrompu par l'ennemie intime qui commandait en ce moment au logis, il commença son récit en ces termes :

— J'ai fait mes premières campagnes, de bonne heure, sous

rarcliiduc Charles, notre invincible général. On vous aura dit sans doute que, dans ma jeunesse, j'étais un fort beau cavalier; c'est vrai ! que j'avais une figure et une taille superbes : c'est encore vrai, je ne m'en cache pas-

— Vous faites bien, répondit M. Mœnch en s'inclinant, on dit tout à son médecin, et d'ailleurs ce n'est pas un secret. Qui n'a pas entendu parler des succès du brillant colonel Martinitz de Donnersberg? Les beautés de Vienne eu ont gardé le souvenir, et l'hiver dernier on m'a raconté à moimôme des anecdotes...

— Lesquelles ? s'écria vivement le général dont les yeux étincelèrent tout à coup d'un éclat inaccoutumé.

Il releva la tête avec fierté, et, dans cet éclair de triomphe, il oublia un instant la goutte et ses souffrances. Il était guéri, il était jeune, il avait vingt ans. Le docteur avait louché la corde sensible.

La prétention du comte de Donnersberg était d'avoir été autrefois et d'être encore un conquérant, un roué, un homme à bonnes fortunes ; c'était à Prague que Mozart avait composé et fait représenter son Don Juan; le comte avait été élevé dans l'admiration du chef-d'œuvre et du personnage, et, comme compatriote de ce grand séducteur, il se croyait probablement appelé à marcher sur ses traces.

— Laissons de côté ces triomphes éphémères, continua le comte avec une fausse modestie, pour en rappeler de plus sérieux. Et ses yeux se tournèrent vers le trophée d'armes qui s'élevait à l'extrémité de la salle. C'est dans notre pays, c'est non loin d'ici que la France essuya la première défaite qui devait ouvrir aux armées alliées les portes de sa capitale, lorsque ce lieutenant de Napoléon, lorsque ce Vandamme osa descendre dans les plaines de la Bohême avec son corps d'armée, pour arrêter, à lui tout seul, la Russie, la Prusse et TAutriche, que son empereur venait de vaincre à Lutzen et à Bautzen.

— Mais à Kulm, interrompit le docteur, il n'en fut pas de même... Vous étiez là, général.

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— Moi et nos braves alliés, reprit celui-ci avec modestie. Je vois encore les bataillons de Vandamme rompus par la mitraille, ses soldats écrasés sous les pieds de notre cavalerie, et lui et ses officiers prisonniers. C'est moi qui, dans ce jour de victoire, reçus Tordre de conduire à Kulm les prisonniers et les drapeaux ennemis.

En ce moment, la figure du général, qui respirait Fenthousiasme militaire, prit tout à coup une teinte sombre. Il s*arrêta, garda le silence peïidant quelque temps ; puis continua avec humeur :

— C'est une vilaine ville que Kulm, quoique le colonel Schlumbach, un de mes amis, en fût alors le gouverneur. Il était nouvellement marié à une amie de couvent de ma sœur Amélie...

— Ah ! vous avez une sœur ? s'écria M. Mœnch avec surprise.

— Oui, docteur, une jeune et belle fille qui avait dix-huit ans alors. Elle avait été élevée avec madame Schlumbach, et je lui avais permis de quitter le château de Donnersberg, où je demeurais avec elle, pour aller passer quelques mois auprès dô son amie.

Le comte s'arrêta encore, et, après un instant de silence :

— Ce que je vais vous raconter, dit-il, avec amertume, vous paraîtra invraisemblable.

Il y avait, paimi les officiers français, un jeune homme dangereusement blessé, un homme sans nom, sans naissance, sans fortune, qui sortait d*une école militaire, qu'en France ils appellent Saint-Cyr. C'était sa première campagne. Il avait voulu, comme ils le voulaient tous alors, devenir général... ou se faire tuer, et il y avait presque réussi, car il avait reçu quatre blessures, toutes dangereuses, si bien que, le croyant mort, les soldats autrichiens qui le portaient à l'hôpital avaient cru pouvoir s'en épargner la peine, et l'avaient déposé dans la rue ; mais ils avaient eu l'attention d'indiqaer à un tombereau, qu'ils rencontrèrent et qui allait ramasser les morts, Tendroit où ils avaient laissé celui-ci.

Quand le tombereau passa, le mort n'y était plus.

Voilà ce qui était arrivé :

Le sous-lieutenant avait été placé contre un mur, près la petite porte d'un jardin. Ce jardin était celui du gouverneur; et madame Schlumbach, suivie de deux domestiques et donnant le bras à ma sœur, sortait pour aller à vêpres, lorsque cet officier, ce Français, s'offrit à leurs yeux, beau et pâle... à moitié dans le ciel !... Que fallait-il de plus? C'était tout un roman, un roman allemand ! On prodigua des sels au mourant, qui, par hasard, respirait encore. On le fit j^orter dans une salle basse, où il ouvrit enfin les yeux... des yeux noifs superbes. Une fois installé chez le gouverneur, il fallut que celui-ci consentit à le garder ; car, au dire des médecins, qu'on avait sans doute gagnés, il n^ avait pas moyen de transporter le blessé sans compromettre une vie aussi chère. Que vous dirais- je, enfin? trois mois s'écoulèrent.

N0I1S venions d'entrer en France» lorsque je reçois une lettre de ma sœur que je lus deux ou trois fois sans en croire mes yeux. La comtesse Amélie, d'une des plus nobles maisons du royaunie, la comtesse Amélie, jeune, belle et riche, se mourait d'un amour insensé pour M. d'Albray, officier de Saint-Cyr. Cet amour, elle ne le lui avait jamais avoué, mais elle me l'avouait à moi, me suppliant, à mains jointes, de l'approuver ; décidée, si je m'y opposais, à ne jamais se marier et à entrer au couvent.

— Eh mais ! s'écria le docteur, qui écoutait depuis quelque temps avec intérêt, ce pouvait être là des sentiments exaltés et romanesques, mais il y avait, dans un tel aveu, respect, soumission et vertu.

— Duperie d'un côté, séduction de l'autre ! J'écrivis à Vienne, à la chancellerie, et je demandai qu'on jetât, au préalable, notre prisonnier de guerre dans une forteresse ; ou me répondit que l'ordre allait être expédié, et qu'on en avait donné avis au gouverneur de Kulm.

Le docteur se leva vivement de son fauteuil.

— Qu'avez-vous donc, docteur? s'écria le comte.

— J'ai, répondit M. Mœnch en se promenant avec agitation, que vous me rendez ces jeunes gens intéressants et que je vais les plaindre.

— Attendez I attendez ! ne vous hâtez pas. Ouvrez mon secrétaire et prenez un papier dans un tiroir à gauche, un tiroir secret qui s'ouvre en poussant un ressort. Y ôtes-vous, docteur?

— Oui, monsieur le comte.

Le docteur prit dans le tiroir une lettre jaunie par le temps, froissée et déchirée à force d'avoir été lue.

-^ Lisez... lisez! dit le comte.

La lettre contenait ces mots :

«^ Mon frère, vous a\iez le droit de me refuser votre con- « sentement, mais non pas d'abuser du secret que je vous (( confiais, pour frapper un infortuné et aggraver une posiu tion que la guerre ne rendait déjà que trop rigoureuse! « Pour réparer le mal causé par mon imprudence, vous ne « m'aviez laissé qu'un moyen : pardonnez-moi donc, mon « frère, la désobéissance à laquelle vous m'avez contrainte, « et la nécessité où vous m'avez mise de signer

« Amélie d'Albray. »

— Eh bien ! s'écria le comte, qui, pendant cette lecture, avait eu grand'peine à modérer son impatience; eh bien! ôtes-vous encore tenté de plaindre tout ce monde-hi?

— Toujours!

— Môme après cette lettre ? Si vous m'aviez vu, docteur, quand je l'ai reçue ! J'étais dans une fureur...

— Qu'il fallait prendre sur vous de modérer.

— Impossible ! cela m'aurait étouffé : l'origine de ma goutte remonte à ce jour-là, j'en suis certain, c'est là ce que je ne leur pardonnerai jamais.

— Prenez garde ! si la goutte vous entend, elle est capable de vous imiter.

— Vous croyez ? dit le général un peu effrayé.

— La goutte est plus chrétienne qu'on ne croit : elle or-

donne le pardon des injures, elle aime le calme et sévit contre la colère... vous en savez quelque chose.

— Vous pourriez avoir raison.

— Enfin,qu'avez-vous fait à la suite de cette grande fureur?

— Rien, répondit le général d'un Ion moins brusque, et comme pour rentrer dans les bonnes grâces du docteur ; je n'ai pas répondu, décidé à ne plus revoir ma sœur, qui était devenue indigne de la famille, et à la regarder comme morle pour moi.

Cependant la guerre durait toujours. Nous étions en 1814, et depuis longtemps nous avions envahi la France. Les trois grandes armées aUiées, faute d'union ou de hardiesse, étaient tenues en échec par une poignée d'hommes, et, après des combats et des chances diverses, je me trouvais avec l'armée autrichienne du prince de Wurtemberg aux environs de Montereau. J'étais alors officier supérieur et fus envoyé au maréchal duc de Bellune, dont le corps d'armée, trop avancé pour être soutenu, risquait d'être enveloppé par nous. J'arrivai aux avant- postes pour offrir une capitulation honorable, et pendant qu'on m'annonçait au maréchal, un jeune officier, dont mon nom avait excité la surprise, s'avança près de moi, me salua et me dit en souriant :

— Monsieur, j'ai des remercîments à vous faire; vouffvous êtes, pendant plus de six mois, chargé de mon logement.

— Où donc, monsieur?

— Au Spielberg. Je suis le capitaine d'Albray, votre beaufrère.

— Vous ! m'écriai-je en le regardant avec étonnement.

— Pourquoi pas? Échangé contre des prisonniers autrichiens, je suis rentré dans mon pays, où, avant de rejoindre mes drapeaux, j'ai fait, conformément aux lois françaises régulariser un mariage...

— Que je ne reconnais pas!

— Et dont j'ai pourtant l'honneur de vous faire part, continua-t-il en s'inclinanl avec respect, en mon nom et au nom de madame d'Albray, ma femme.

Incapable de me modérer, j'insultai et défiai M. d'Albray, qui me répondit froidement :

— Dans ce moment, monsieur, notre empereur a besoin de tous ses soldats. La patrie d'abord, et plus tard les discussions de famille. D'ailleurs, vous êtes ici en parlementaire, et, loin de vous attaquer, nous devons tous vous défendre..

En ce moment chacun fit silence. Le maréchal venait de paraître, et à peine lui eus-je parlé de capitulation :

— Monsieur, me répondit-il, c'est ce que j'allais vous proposer. L'empereur vient d'arriver; il prétend qu'il est maître de la position ainsi que de l'armée autrichienne.

— C'était pour vous intimider! ce n'était pas possible, s'écria le docteur.

— Eh! si, morbleu! répliqua le général avec rage; le feu commença une demi-heure après, et ce diable d'homme avait, sans que nous nous en fussions doutés, manœuvré de manière que ces terribles hauteurs de Montereau,. tout à coup hérissées de canons, écrasaient l'armée autrichienne... Non, jamais défaite plus complète, plus sanglante, n'attesta le talent, ou plutôt l'étoile de Napoléon, qui, voyant fuir nos soldats dans toutes les directions, s'écriait avec joie :

— Ah ! je suis plus près de Vienne qu'ils ne le sont de Paris I

— Quant à moi , je m'étais retranché, avec les débris d'un régiment, de l'autre côté du pont, dans des maisons dont la mitraille avait enlevé la toiture et une partie des murs ; nous étions exposés à un feu de mousqueterie contre lequel nous ne pouvions nous défendre. Enfin nous n'étions plus qu'une douzaine que l'on couchait en joue, quand un jeune officier, qui commandait le feu, s'écria avec un accent de joie ironique que je crois entendre encore :

— Arrêtez, c'est mon beau-frère.

Et entonnant gaiement une chanson française dont le sens était :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? il se trouva auprès de moi.

— Qae VOUS le vouliez ou non, monsieur le comte, me dit-il, il faut que vous acceptiez ma lettre de faire part, car c^est elle seule qui vous sauve. Je pourrais à mon tour, disputant avec vous de politesse, me charger de votre logement ; mais, quand on sort du Spielberg, on trouve «les prisonniers de guerre trop malheureux. Gardez donc votre liberté et retournez près des vôtres.

A son ordre, les rangs s'ouvrirent, les fusils s'abaissèrent et je m'éloignai intact, sauvé, et la rage dans le cœur.

Le comte s'arrêta en ce moment, comme accablé par la foule de ses 'souvenirs. U baissa la tête, serra l'une contre l'autre ses mains- crispées, et dit d'une voix sourde :

— Depuis ce jour, je ne l'ai jamais revu.

— Ce n'est pas possible I

— Ni lui, ni ma sœur.

— Et combien d'années se sont passées ainsi?

— Comptez : nous étions en 1814 , nous sommes en 1832.

— Dix-huit ans !

— Oui, dix-huit ans!... Lorsqu'au 31 mars nous entrâmes victorieux dans Paris, M. d'Albray se retira avec l'armée française au delà de la Loire. Il avait laissé à Paris sa femme, qui demanda à me voir.

— Eh bien ? dit le docteur.

— Eh bien ! continua brusquement le général, je refusai. Oui, je refusai ! s'écria-t-il avec force et comme cherchant à s'aguerrir contre ses remords.

Mais en ce moment un cri de douleur, lui échappa. C'était la goutte qui, à son tour, se montrait impitoyable.

— Je ne lui devais rien, continua-t-ii d'un air farouche. Elle n'était plus de la famille, et d'ailleurs j'étais, d'après nos lois, seul maître du nom, du rang, de la fortune de nos ancêtres qu'elle avait déshonorés.

— Chez nous, général, l'aîné de la famille accorde au moins à ses frères légitimes, à ses sœurs... une dot.

— Cette dot aurait été enrichir M. d'Albray. C'était pour

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cette dot qu*il l'avait séduite, c'était pour cette dot qu'il Tavait épousée, soyez-en certain, docteur.

— Avant votre récit, général, j'aurais pu le croire. Maintenant, cela me semble impossible. Ainsi vous, deux ou trois fois millionnaire, vous n'avez rien envoyé à votre soeur?

— Rien! rien! C'est-à-dire, si, malgré moi, à mon corps défendant; mais à ma sœur, à ma sœur elle seule, j'envoyai après mon départ, et par l'ambassade d'Autriche, une soixantaine de mille francs.

— Tant que cela I s'écria le docteur avec indignation, et, depuis dix-huit ans, pas une seule marque d'affection, ou de souvenir?

— Non... je ne devais pas... je ne voulais pas faire les premiers pas ni avoir l'air de m'informer d'elle... et elle, de son côté... elle et son mari, n'ont jamais écrit, jamais rien demandé... de sorte que j'ignore ce qu'ils sont devenus.

— Ce qu'ils sont devenus, s'écria le docteur tremblant d'indignation, ce qu'ils sont devenus?... je vais vous le dire : ils sont morts de faim !

A cette voix, à cet accent qui le frappait au cœur, le général poussa un cri aigu et tomba comme foudroyé par la douleur. La goutte sévissait avec rage, et le docteur, désespéré de l'accès qu'il venait de provoquer, sentit, à l'aspect de la souffrance, sa colère s'apaiser. Il ne pensa plus qu'à son malade, et, pendant une heure, lui prodigua tous les secours et tous les soins qui étaient en son pouvoir.

Enfin, quand l'attaque fut passée, quand le calme fut revenu, le docteur, tenant dans sa main la main du général, lui dit d'un ton plus doux :

— Ne parlez plus, c'est à moi maintenant de vous dire ce qui s'est passé dans votre cœur.

Au milieu des triomphes de toutes sortes dont s'enivrait votre vie, il y av^it peu de place pour les souvenirs de famille.

Mais, avec le 'temps, les idées changent I... On lève les

yeux autour de soi, on s'étonne de la solitude qui commence à se faire, on regrette le passé, on s'inquiète du présent, on s'effraie de l'avenir !

— C'est vrai... c'est vrai, dit le comte avec émotion.

— Soyez franc, général, c'est depuis que vous êtes malade que l'image de votre sœur vous poursuit.

Le général ne répondit pas, mais il baissa la tête.

— C'est depuis que vous souffrez, que vous pensez à ses souffrances.

Le général garda le silence.

— Et moi, s'écria avec émotion le docteur, dans le château de vos pères, daijs ce château où tout s^offre à vous à profusion, je me dis qu'en ce moment peut-être votre sœur manque de tout!... Je me dis, devant ce brasier ardent qui flamboie et nous réjouit, que votre sœur, par le froid qu'il fait, est peut-être sans abri et sans feu !

Le général cacha sa tête dans ses mains, et M. Mœnch, se rapprochant de lui, poursuivit doucement :

— Je comprends bien, qu'après tant d'années de colère, on soit embarrassé pour s'apaiser tout à coup, et qu'après des rigueurs aussi grandes, on soit presque honteux de se montrer bon et généreux... c'est un moment de courage à avoir, général.

Le général tressaillit.

— A coup sûr, ce n'est pas à vous de faire les premiers pas ; mais, puisque votre sœur a eu la fierté de ne jamais vous écrire, ni de ne vous rien demander ; mais, poursuivitil lentement, en attachant sur le malade, ou plutôt sur le coupable, un regard qui ne manquait ni d'indulgence ni d'adresse, puisqu'elle et son mari ont l'obstination et la dureté de ne pas vous aider à leur pardonner... il faut vous montrer meilleur qu'eux !

Le général fit un geste d'embarras et de honte.

— Je peux, continua le docteur, non pas en votre nom, mais au mien, prendre, sans vous on rien dire, toutes /es informations nécessaires.

Le comte serra vivement la main du docteur, et sembla respirer plus libremeril. Il y eut entre eux un instant de silence; M. Mœnch pressa légèrement de ses doigts le pouls du général, qui tressaillit et leva la tête. Leurs yeux se rencontrèrent et se comprirent sans doute.

— Cela va mieux, n*est-ce pas ? dit en souriant le médecin au malade.

— Oui... oui... répondit celui-ci d'une voix émue.

— C'étaient ces préoccupations-là, s*écria le docteur d'un air victorieux, qui redoublaient l'intensité de la goutte ; c'était là ce qui nous empêchait de la combattre avec succès ; mais maintenant ce sera différent.

— Vous crovez?

— Soyez tranquille I à bientôt la guérison.

Le docteur prit sa canne et son chapeau, sortit de la salle et descendit vivement l'escalier du château.

LB DOCTEUR IIOENGH.

C'était, comme Tavait dit le f^énéral, un homme de talent que le docteur Mœnch. Il avait fait d'excellentes études en France et en Allemagne, et aurait pu arriver à une haute position ; par malheur, ou plutôt par bonheur pour lui, il était sans ambition. II avait gagné, jeune encore, une fortune honorable ; un autre aurait cherché à la doubler ; lui ne songea qu*à la bien placer. Il y a des gens qui n'ont pas plus tôt acquis ou reçu de leurs parents cinquante ou cent mille livres de rentes, qu'ils ne sont plus préoccupés que d'une seule idée : c'est de trouver une femme qui leur en apporte autant.

Le jeune docteur fut plus sage. Il acheta du bonheur pour son argent. Il demanda en mariage une jeune fille pauvre et charmante, qu'il aimait depuis longtemps. Ce fut au bout de quatorze ans seulement qu'un enfant vint enfin combler les vœux du docteur, bonheur qui lui coûta cher, car sa femme mourut en lui donnant un fils.

Dès ce moment, c'est en se vouant aux souffrances des autres que le docteur chercha à oublier les siennes. Il se consacra tout entier au jeune Godfried, son fils, et à ses clients. Il n'était étranger à aucun chagrin, insensible à aucune douleur, et le récit du général l'avait profondément ému.

Depuis cette confidence, il était évident que le comte allait mieux ; mais il n'était pas encore entièrement guéri.

lorsqu^un matin, M. Mœnch entra dans sa chambre et lui demanda comment la nuit s*était passée.

— Mal. J'ai fait de mauvais rêves.

— Parce que vous ne prenez pas assez d'exercice, parce que vous restez enfermé dans ce vieux -château.

— Le moyen d'en sortir, quand on ne peut marcher

— Parce que vous n'essayez pas. Voilà aujourd'hui une superbe matinée d'hiver. Je vous donnerai le bras... Allons! dit-il en souriant, pas de rébellion contre l'ordonnance du médecin.

On enveloppa le malade d'épaisses et riches fourrures. Deux domestiques le suivirent attelés à un traîneau destiné à ramener le maître en cas d'accident, et le comte sortit du diÂteau, appuyé sur le bras de H. Mœnch.

— Docteur, vous faites tout ce que vous voulez de moi.

— J'en veux faire d'abord un homme bien portant.

— Ou irons-nous?... à quelques pas d'ici ?

— Non, vraiment; chez moi.

— C'est trop loin.

— Pour abréger le chemin, je vous raconterai une histoire.

— Il faut qu'elle soit bien intéressante.

— Je ne réponds de rien. Nous parlions de France... j'ai écrit dernièrement à Paris.

— En vérité, dit le comte, oubliant tout à coup sa fatigue... et à qui avez-vous écrit?

— A un vieil ami à moi, pour le prier de m'apprendre ce qu'était devenu M. d'Albray, colonel en mars 4814.

— Ah ! dit le général avec émotion, et en s'appuyant sur le bras du docteur, et il vous a donné des renseignements?

— Très-circonstanciés. M. d'Albray, à la suite des batailles de Montereau et de Montmirail, avait été nommé, avec justice, colonel d'un régiment dont il s'était trouvé, au bout de quelques mois, le plus ancien officier. Blessé dangereusement devant Paris, il avait suivi l'armée impériale dans sa retraite sur la Loire... Là, il avait attendu les événements* et peut-

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être la récompense duc à ses services. C*est alors quUl obtint de son pays...

— Une position honorable ? s*écria le général.

— Sa destitution, répondit froidement le docteur, son renvoi et sa mise à la demi-solde.

Le général garda le silence.

— Il paraît, continua le docteur, que les soldats de la garde étaient alors traités de brigands de la Loire, et que le titre d'officier à la demi-solde accordait Texclusion de toutes les places du gouvernement... c'est-à-dire le droit de mourir de faim, si Ton ne trouvait le moyen de se livrer à quelque industrie particulière. C'est ce qae fit Tex-colonel d'Albray. n plaça le modique héritage de son père et^le peu d'argent dont il pouvait disposer dans une maison de commerce... qui fit faillite.

Le général tressaillit et chancela de nouveau.

— Vous souffrez, général, lui dit le docteur en le soutenant. Voulez-vous que nous nous arrêtions ?

— Non... non... poursuivons.

Le général continua péniblement sa marche et le docteur son récit.

— L'ex-colonel d'Albray entra alors, comme commis, chez un banquier, où il travaillait depuis le matin jusqu'au soir, aux appointements de cent louis par an. C'est avec cela qu'il faisait vivre sa femme et ses enfants.

— Ah ! il avait des enfants ? s'écria le général en rougissant.

— Deux filles charmantes... Tune de quinze ans, l'autre de seize, et un dernier enfant venait de- naître, un garçon que sa mère nourrissait elle-même. Tout cela vivait dans un faubourg de Paris où le loyer était moins cher. Mais le colonel, dont la santé était chancelante, et dont les blessures se rouvraient souvent, épuisait ses forces dans ces longs voyages de chaque jour de sa mansarde à son bureau... il tomba malade.

Le général, visiblement ému, réunit ses forces et continua

à marcher jusqu'à la maison du docteur qui n'était plus qu'à quelques pas de là ; il se laissa tomber sur un banc vert qui était devant la porte, puis il dit au docteur avec une impatience fiévreuse :

— Continuez... continuez, de grâce... M. d'Albray était malade?...

— Oui, c'était en hiver, et, comme nous le soupçonnions l'autre jour devant votre cheminée, le bois était cher, le paûi aussi, la misère arrivait... Quant à la souffrance, il y a longtemps qu'elle était installée au logis ; la pauvre mère soignait à la fois son mari et son fils.

Le général essuya une larme.

— Quant aux deux jeunes filles si fraîches, si belles, si adorables, elles soignaient tout le monde et priaient pour tout le monde... même pour leur oncle d'Allemagne.

— Pour moi? dit le général.

— Oui, pour vous.

— Ah 1 quelles viennent!... qu'elles viennent!... s'écriat-il en ouvrant les bras; je les attends, je les recevrai.

— Il est trop tard, poursuivit le docteur d'un œil morne, elles ne sont plus.

— Que dites- vous là?

— Envolées vers le ciel comme des anges qu'elles étaient, envolées près de ma femme bien>aimée !

Le docteur cacha sa tète dans ses mains, et le général resta quelques minutes anéanti. Enfin, revenant à lui, après un instant de silence :

— Allons ! dit-il et comme faisant un effort pénible, allons ! je verrai M. d'Albray, je le recevrai ; oui, docteur, je lui pardonne !

— Trop tard, répondit celui-ci d'une voix sourde, il est mortl •

— Mort ! lui aussi !

— Lui aussi ! Le fléau destructeur qui venait de la Russie et qui avait traversé TAllemagne, le choléra, sévissait alors à Paris. Il a frappé le père, déjà souffrant, et, plus tard, les

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jeunes filles, épuisées par les veilles et la fatigue. Votre sœur, restée seule, a survécu à tous les siens. Mais, pour nourrir son jeune fils, son dernier enfant... il lui a fallu, malade elle-même, travailler de ses mains.

— Ah I s'écria le général, la comtesse Amélie, ouvrière ! Ce premier cri avait été arraché par Tamour-propre, le

second le fut par le regret et le remords :

— Qu'elle vienne ! continua-t-il, qu'elle reprenne sa place au château de nos pères ! qu'elle vienne, elle et son fils I je le veux. Écrivez-le-lui, docteur, qu'elle l'apprenne au plus tôt.

— Dites-le-lui donc vous-même ! s'écria le docteur en ouvrant la porte de sa maison, elle est là I .

— Ma sœur?

— Je l'ai fait venir, décidé à la garder, si vous la repoussiez.

Le général jeta un cri, se leva vivement, et seul, sans un bras qui le soutînt^ il courut, il s'élança dans la maison du docteur, et, près d'un lit, où gisait une pauvre malade, il tomba à genoux en s'écriant : Grâce ! grâce, ma sœur !...

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