LE CHIEN DU CHATEAU
Pénible fut cette première entrevue entre le frôre et la sœur. Nous en passerons les détails ; il y a daps le cœur de tous les hommes, môme les plus égoïstes, certains moments d'entraînement et de chaleur factice qui ne prouvent rien ; des moments ou ils ont de Téloquence, de Tattendrissement, des larmes même, des larmes de bonne foi qui viennent d'une sensibilité nerveuse... Ils se persuadent à eux-mômes qu'ils sont émus ; ils le sont en effet, mais comme on Test au théâtre, d'une émotion qui vient de la tôte et non du cxur, et qui finit avec la représentation.
Ce fut là, à peu de chose près, l'histoire du comte de Donnersberg, une fois que sa sœur Amélie et son neveu Oswald d'Albray furent installés au château. On avait ))eaucoup pleuré et môme sangloté, on s'était beaucoup embrassé, on avait répété à profusion : Ne songeons plus au passé, le passé n'existe plus ! Mais il est des souvenirs trop douloureux pour s'effacer jamais, et entre amis, entre parents surtout, qui.ont eu l'un envers l'autre de grands torts, on pardonne, mais on n'oublie pas.
Amélie, d'une nature douce et bonne, eût pu faire exception ; elle était toute disposée à regarder le passé comme un rêve ; voyant son fils heureux, elle ne songeait déjà plus aux injustices dont elle avait été victime, et n'éprouvait, avec son frère, ni gène, ni embarras.
Le général était moins à son aise; sans se l'avouer â lui-
même, et sans se rendre compte du sentiment qu'il éprouvait, il gardait presque rancune à sa sœur du mal qu'il lui avait fait ; et si parfois il se trouvait généreux, c'était de ne pas lui en vouloir davantage. Et puis, il faut le dire, il y avait deux personnages bien distincts dans le noble comte, l'homme malade,' et l'homme bien portant. La sensibilité lui revenait avec la souffrance ; il comprenait alors, pour les autres, la bonté et la pitié, lé tendre intérêt, enfin, qu'il réclamait si impérieusement pour lui-même ; la bonne santé au contraire lui rendait tous ses défauts : l'égoïsme, l'orgueil et la fatuité.
Dès qu'il avait fièrement jeté à l'écart la robe de chambre du malade, on voyait tout à coup, sous l'uniforme du général, ou sous l'habit du chambellan, reparaître l'ambitieux et surtout l'homme à bonnes fortunes ! Les femmes avaient été la passion de sa jeunesse ; c'était encore celle de son âge mûr. Les galantes conquêtes flattaient toujours son amourpropre, et il faut convenir que sa position et sa fortune lui en valaient encore parfois quelques-unes, quelques-unes du moins dont on parlait... celles-là surtout étaient les plus précieuses à ses yeux.
Il habitait donc souvent la cour et rarement ses domaintîs ; il laissait ainsi, la plus grande partie de l'année, sa sœur seule au château de Donnersberg, ce qui ne contribuait pas peu à entretenir, entre eux, des relations bienveillantes et amicales. Le retour du général était attendu sans impatience ; et l'annonce de son départ toujours reçue avec résignation, surtout par Oswald, à qui sa mère avait pris soin d'inspirer pour son oncle un tel excès de respect et de soumission, que le pauvre enfant tremblait de crainte en entendant sa voix.
. Oswald avait de quatre à cinq ans lorsque^ lui, fils d'un officier français, il rentra avec sa mère, la comtesse Amélie, dans le château des rois et des comtes de Bohême, ses ancêtres maternels. Les scènes de mort et de misère dont son enfance avait été témoin avaient laivssé dans sa mémoire,
bien jeune encore, des traces ineffaçables. Plus d'une fois dans les riches salons de Donnersberg, sur le balcon au pied duquel coulait la Moldau, il demanda à sa mère et au docteur ce qu'étaient devenues les murailles nues de la mansarde dont la toiture aux tuiles mal jointes laissait tomber la pluie sur son berceau.
Du reste, le docteur Mœnch trouvait qu'Oswald était un charmant petit garçon, presque aussi gentil que son fils Godfried. Oswald avait d'abord des cheveux et des yeux noirs, ce qui est une beauté rare en Allemagne, où tout le monde est blond, et dans son regard brillaiçnt déjà Tesprit, Tintelligence, et surtout la bonté. Aussi tout le monde Taimalt au château.
Sa mère d'abord, cela va sans dire ; puis le curé du village, M. Berthold, qui lui servait d'instituteur ; puis le petit Godfried, son camarade, qui partageait ses études et ses jeux ; enfm, tous les gens du château avec qui il n'avait ni humeur, ni caprice, ni fierté, et qui trouvaient leur jeune maître charmant, surtout quand ils le comparaient à leur noble maître, le comte de Donnersberg.
Quant à celui-ci, qui n'avait jamais aimé personne, il n'y avait pas de raison pour qu'il lit une exception en faveur de son neveu, et il était resté, à son égard, dans la plus complète indifférence, ne pensant guère à lui que quand il le rencontrait sur son passage ; mais alors Ips épais sourcils du comte se croisaient d'une manière si peu prévenante, qu'Oswald, en l'apercevant venir de l'extrémité d'une allée, avait pris l'habitude de se cacher, même quand il ne faisait rien de mal, et sans autre avantage que de se priver de la vue de son oncle.
C'était en lui une crainte instinctive, et l'on aurait pu croire que cette antipathie innée venait de son père et du sang français qui coulait dans ses veines ; non pas que sa mère et le docteur Mœnch ne lui répétassent, chaque jour, tout ce qu'il devait à son oncle, cl combien il devait laimcr ; le pauvre enfant y faisait tous ses efforts sans trop y