‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 51 sur 54 · V- — VII · texte numérisé non relu

V- — VII

On s*empressa de conduire Thécla au château, dans son ancien appartement, et Ton se dirigea ensuite vers la salle du banquet, où Forgie venait de prendre une face nouvelle.

Un (étranger, un nouveau venu, orné d*une écharpe aux couleurs autrichiennes, venait d'entrer, suivi de quelques soldats cantonnés dans le village et qu'il avait requis de le suivre.

C'était un commissaire du gouvernement, fonctionnaire fanatique, dévoué à l'empereur et au nouvel ordre de choses. Il était envoyé en inspection dans ce canton de la Bohême, et, le soir même, en descendant au vdiage, il avait appris que plusieurs hommes inconnus, dont quelques-uns, d'assez mauvaise mine, étaient arrivés le jour même de Vienne, et s étaient installés au château, on ignorait dans quel but.

Ce peu de mots avaient, sur-le-champ, éveillé les inquiétudes et le zèle du fonctionnaire public ; des rassemblements suspects, des conciliabules dans le château de Donnersberg, flont le seigneur et maître avait joué un rôle dans la dernière révolution, il importait de savoir à quoi s'en tenir, et de rédiger un rapport en conséquence.

M. le commissaire du gouvernement venait donc d'entrer dans la salle du festin revêtu de son écharpe, suivi de son escouade,' et il avait dit d'une voix grave et magistrale :

— Provisoirement, messieurs, et au nom de l'empereur, je vous arrête.

— Reding! s'écrièrent tous les acteurs de cette scène.

— Moi-même, l'ennemi des complots et de l'anarcliie ! Malheur auj^ conspirateurs et aux révolutionnaires !

— Honte aux renégats, qui vendent leur conscience et leurs frères 1

— G*est donc vous, républicains forcenés, destructeurs du trône et de l'autel?

— C'est donc toi, traître infâme, esclave du pouvoir ? Ainsi, les anciens amis politiques, comme aux beaux jours

de la tribune, s'interpellaient entre eux, et tous à la fois;

polémique à laquelle Reding se hâla de mettre un terme en s'écriant :

— Soldats ! emparez-vous de ces conspirateurs !

— Nous né sommes point des conspirateurs, mais des propriétaires !

— Nous sommes ici chez nous.

— Et nous le prouverons.

— Comment cela ? dit Reding étonné.

— Par cet acte, dit Ulrich, en tirant un parchemin de sa poche, cet acte de partage passé entre le comte Oswald de Donnersberg et tous ses amis.

— Dont les deux tiers n'existent plus, s'écria Irn ; ils sont morts pour la patrie, pour la liberté ! ,

— Et pour nous laisser leurs parts, dit Piper d'un air cynique, car l'acte porte : aux derniers vivants les bienSy et nous vivons, nous tous qui sommes ici, et nous possédons...

— Et vous ne possédez rien, s'écria Godtried en s'avançant au milieu de la salle.

— Vous croyez, dit Ulrich l'avocat, en souriant, et cet acte de partage signé par Oswald ? il faudra donc qu'il nie sa signature.

— Et si Oswald, répondit le notaire d'un air joyeux et goguenard, n'avait pas le droit de partager ; s'il n'avait, s'il ne possédait pas plus que vous, c'est-à-dire rien !

— Rien I s*écriùrent les copropriétaires avec terreur.

— Absolument rien. Par testament passé devant maître Godfried, notaire, qui en a gardé la minute, le feld-maréchal, comte de Donnersberg, institue, à l'exclusion de son neveu, et comme sa légataire universelle, Thécla Labenska, sa femme.

— Qui est morte! s'écrièrent les cohéritiers.

— Qui existe, répondit Godfried, et qui, dans ce moment môme, vient d'arriver dans son château, dont elle vous prie de sortir.

— Nous!...

49d PROVERBES — NOUVELLES — ROMANS

— Jlnvite monsieur le commissaire impérial, l'honorable M. Rediog, à nous prêter main-forte, s'il y a lieu, pour faire reconnaître et respecter les droits de la propriété.

Un morne silence succéda à cette déclaration, contre laquelle personne, pas même Ulrich, l'avocat, ne s'avisa de réclamer.

— Dès qu'on reconnaît nos droits, dit Godfried aux expropriétaires atterrés, nous sommes bons princes, et nous prions ces messieurs de vouloir bien accepter, pour cette nuit, Fhospitalité. Je fais la même proposition à monsieur le commissaire du gouvernement, dit-il en s'inclinant vers Reding, et ce vieux château, emblème de la clémence impériale, servira en ce moment de refuge à tous les partis.

Le chapitre des discussions n'était pas encore fini.

Oswald voulait bien enrichir Thécla ou Thérèse, mais il ne voulait pas être enrichi par elle. Il voulait bien accepter son cœur et sa personne, tous les trésors enfin qu'elle lui offrait, excepté ceux de sa fortune. Thécla, au contraire, prétendait qu'il fallait accepter tout ensemble ; c'était une question à discuter entre eux.

Le lendemain, lorsque Irn, Piper et leurs compagnons furent obligés de quitter ce beau domaine qu'ils n'avaient possédé qu'un jour, rien n'égala leur mauvaise humeur.

— Renoncer à l'état de millionnaire ! disaient-ils, que devenir maintenant? que faire?

— Vous ferez, leur dit le docteur Mœnch, comme tous les bons ouvriers : vous travaillerez bien et vous serez bien payés.

— Être bien payé, dit Piper d'un air mécontent, soit, je ne refuse pas; mais travailler... jamais!

Oswald cependant n'avait pas mieux dormi cette nuit que les nuits précédentes. La joie trouble le sommeil ainsi que la douleur, et l'idée que Thécla... Thécla vivante, habitait le château... l'empêchait de fermer l'œil.

Au point du jour, il était levé ; il était sorti de son appartement, il y était rentré; il n'osait se présenter ch§z elle»

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et, ne sachant comment abréger les heures qui jamais ne lui avaient semblé aussi lentes, il avait rouvert le coffret qui renfermait son trésor.

Mais pour la première fois, ces lettres si précieuses et si chères le laissaient indifférent, fiien plus, il ne pouvait les lire, il ne voyait rien. Ses yeux étaient là ; son cœur et sa pensée étaient ailleurs. Tout à coup sa porte s'ouvrit.

Une apparition, une robe blanche lui fit tout oublier. Thécla était debout devant lui, plus jolie, plus fraîche qu'elle ne s'était jamais montrée dans ce château de Donnersberg ou dans les montagnes de la Suisse, car la joie et l'amour r embellissaient encore. Ses regards tombèrent sur les lettres, éparses devant Oswald.

Elle les reconnut sans peine, et un sourire triste apparut un instant sur ses traits heureux, comme un nuage, dans un jour de printemps.

— Il y a là, dit-elle, de bien cruels et douloureux souvenirs. Que le passé disparaisse et s'oublie. J'étais morte, et d'aujourd'hui seulement je commence^ renaître.

En parlant ainsi, elle avait réuni toutes ces lettres dans ses mains, et, s'approchant de la cheminée où brillait un joyeux feu d'automne, elle les y jeta en détournant la tête.

Oswald poussa un cri et se précipita pour les reprendre. Il n'était déjà plus temps.

— Anéantir ainsi mes consolatrices ! mes fidèles amies !

— Ne suis-je pas là? dit-elle.

— Tant de si douces choses, que je ne pourrai plus lire!

— Je vous les dirai, et ne les dirai qu'à vous. Croyezvous, continua-t-elle avec son sourire d'ange, qu'on ne puisse vous indemniser de la perte de votre trésor?

Oswald lui prit la main et lui dit avec amour :

— Quand donc, Thécla, quand donc?

Elle ne répondit point. Mais elle leva sur lui ses yeux que depuis quelque temps elle tenait baissés; ces yeux qui, môme en peinture, avaient troublé la raison d'Oswald, ces yeux si ravissants, si expressifs, si magiques, auxquels per-

3oniie ne pouvait résister, et ces yeux semblaient lui dire alors :

— Quand tu voudras 1

Bn ce moment entrait dans la cour du château une voiture ; c'était celle du comte et' de la comtesse de Staremberg, d'anciens et de vrais amis, qui venaient féliciter rheureux Oswald et sa charmante fiancée.

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