‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 2)Chapitre 50 sur 54 · LE CHALET SUR LA MOLDAU · texte numérisé non relu

LE CHALET SUR LA MOLDAU

Oswald s'attendait aux railleries ordinaires de Godfried. Celui-ci garda quelques instants le silence et répondit d'un ton grave et sérieux :

— Je l'ai dit plus d'une fois que tout m'avait paru, dans celte femme, étrange, inconcevable, surnaturel; sa vie, ainsi que sa mort.

En songeant à tout ce qui se passe autour de nous, à ce qui nous est arrivé depuis quelque temps, il serait aussi absurde de tout nier que de tout croire. Je suis persuadé, moi, qu'il y a quelque chose.

— N'est-ce pas ? s'écria Oswald avec conviction, et enchanté de voir quelqu'un entrer dans son sens.

— Quelque chose que je ne comprends pas plus que toi ; mais s'il ne fallait croire que ce que l'on comprend... on ne croirait à rien de notre organisation.

— C'est évident.

— Peut-être après cela... et c'est presque toujours ainsi, l'effet, qui nous paraît surnaturel, provient-il d'une cause tout ordinaire, laquelle cause finit toujours par s'expliquer... C'est pour cela que je ne vois aucun inconvénient à prendre patience et à attendre. ♦

— Oui, certainement, s'écria Oswald avec une impatience et une curiosité fébriles, j'attendrai.

— Et moi aussi, continua Godfried ; j*ai autant d'envie que toi de savoir, et je n'ai qu'une peur, c'est de mourir avant d'avoir découvert ce secret.

— C'est comme moi.

— Attendons alors, attendons, dit le notaire, enchanté du progrès rétrograde que son ami venait de faire en si pea d'instants. Il est inutile de parler de cela à personne.

— Oui, vraiment.

— Que cela peste entre nous deux, continua Godfried. Sors, promène-toi, prends l'air. Moi, je retourne à mou étude, et le premier de nous deux qui aura quelque chose (le nouveau avertira l'autre.

Rassuré désormais sur les sinistres sentiments d'Oswald, le notaire rentra chez lui. Il y trouva un billet du vieux et savant docteur Mœnch, son père.

« Je ne crois à rien, je ne promets rien ; mais si nous arrivons au neuvième jour, je commencerai à espérer. »

Le neuvième jour arriva, Thécla existait encore, et le docteur écrivait :

(( Redoublons de soins, nous voici au moment le plus dangereux. Repos absolu, pas d'émotions, longue convalescence, trois semaines, au moins, sans sortir, sans parler, sans voir personne. »

Oswald cependant attendait toujours et rien n'apparaissait de surnaturel ; tout suivait, autour de lui, le cours ordinaire des choses, et il commençait à se décourager. Vainement Godfried chercha pendant quinze jours à modérer, à tromper son impatience. Il lui était impossible de rester plus longtemps au château de Donncrsberg et d'y attendre son sort.

Voyant que les événements ne venaient pas à lui, il était décidé à aller à eux. Il n'avait reçu de nouvelles que par Staremberg, il voulait en savoir par lui-même, connaître la vérité, quelle qu'elle fût, aller à Halifax, à Boston, New- York, s'il le fallait.

De sorte qu'Oswald menaçait déjà ses amjs d'une nouvelle et longue séparation, au moment môme où ils avaient le plus d'intérêt à le garder auprès d'fux.

Mais le moyen de le retenir sans lui dire la vérité? le moyen de la lui apprendre sans danger?

Oswald avait donné tous seà ordres pour son départ; c'était le lendemain de grand matin qu'il devait quitter ie château ; mais le soir, en rangeant et 'serrant tous ses trésors, c'est-à-dire les lettres de sa tante, il en avait trouvé une nouvelle, toujours de la môme écriture :

« Ne partez pas seul, Oswald, attendez-moi.

« Votre tante, Thécla. »

11 courut, hors de lui, chez Godfried, qui redoutait maintenant, pour son cerveau, les transports de sa joie, et qui ne savait comment la modérer.

Il chercha, pour en diminuer l'excès, tout ce qu'il pouvait rassembler de plus ennuyeux et de plus pénible. Il lui parla procès, il lui parla de ses anciens amis, devenus ses adversaires, qui avaient obtenu un jugement et qui allaient enfin faire saisir son château.

Grâce à toules ces distractions, il trouva le moyen de gagner encore une dizaine de jours; mais il n'y avait pas moyen d'aller plus loin.

Oswald était retombé dans le découragement et le désespoir ; il se répétait que ce n'était plus dans ce monde, mais dans l'autre, qu'il pourrait retrouver Thécla. C'était là qu'elle avait entendu lui donner rendez- vous. Il en revenait donc à sa première idée, comme plus simple, plus prompte et rapprochant plus facilement les distances.

Il s'était attardé un soir, par une nuit déjà sombre, dans le chalet situé au-dessus de la Moldau. Il s'avançait pour regarder le torrent mugissant. Il lui semblait, au milieu du fracas des eaux, entendre la. voix de Thécla qui l'appelait et lui disait : Cest là que je t'attends!,,, là où je me suis précipitée moi-même.,, viens!...

Il avait fait un pas en avant ; il entendit tout à coup et distinctement une voix qui ne lui était pas inconnue, murmurer bien bas, bien bas : Ici, dans huit jours !

Il s'élança du côté d'où partait la voix, mais la porte et les fenêtres du chalet étaient restées ouvertes, et c'est par

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14 sans doute que Tombre s*était évanouie et avait disparu dans lu parc.

/et... dam huit jours L., Si on ne le trompait pas^ s'i) n'était pas la dupe d'une illusion ou d*un rêve, enfin, ses espérances, ses angoisses, ses tourments devaient avoir un terme !... Ces huit jours lui semblèrent plus longs, à eux seuls, que les cinq ou six semaines qu'il venait de passer... chaque heure lui paraissait si lourde et chaque minute si lente!...

Enfin ce qu'il ne croyait pas possible, ce huitième jcTur arriva. ^

11 commença par une contrariété ; Godfried avait reçu une lettre où on lui annonçait pour le jour même l'arrivée de MM. Otto, Ulrich, Irn, Piper et autres copropriétaires du domaine et des biens de Donnersberg.

Ils demandaient un rendez-vous, une entrevue avec Oswald, dans le château qui leur appartenait en commun, pour s'ett<> tendre à l'amiable sur le partage, afin de diminuer les frais, et puis, parce qu'ils n'avaient jamais voulu ravir à Oswald la part qui lui était légitimement due, à lui, comme aux autres, dans le partage de ses biens.

Pendant la lecture de cette lettre; rien n'égalait la colère de Godfried, si ce n'était l'indifférence d'Oswald.

C'était aujourd'hui ce huitième jour si longtemps désiré, ce jour qui allait décider de son sort et de sa vie ! Que lui importaient le château de Donnersberg et toutes ses richesses? il s'agissait pour lui d'un bien autre trésor.

Il ne voulait ni discussion, ni procès; et quant à ses anciens amis, dont il se souciait aussi peu maintenant que de ses anciens rêves de liberté et de progrès humanitaire, il donna ordre qu'on les reçût dans la salle à manger, qu'on leur donnât à souper et qu'on leur ouvrit les caves du château.

Que pouvaient-ils demander de mieux? c'était la réalisation de leurs utopies, le triomphe de leur système.

Irn, Piper et quelques autres de leurs compagnons, dispaifus et cachés pendant la tempête, étaient revenus après

LA ^BUNB ALLEHAONK 4^1

Torage, c'est-à-dire amnistiés par la clémeuGe da souveraia. Au lieu de rester à Técart, ils avaient Faudace de réclamer hautement des biens auxquels ils n*avaient d'autres droits que l'imprudence et la générosité d'Oswald.

A coup sûr, et^ c'est ce que Godfried désirait faire, on pouvait contester devant tous les tribunaux du monde la validité d'un acte aussi étrange, mais Oswald ne voulait pas entendre parler de moyens pareils ; c^était un tort sans doute d'avoir fait autrefois une donation semblable .: c'en serait un plus grand encore de la faire déclarer nulle, car Oswald prétendait qu'on devait toujours tenir sa promesse, quelque absurde qu'elle fût.

Irn, Piper et leurs amis, arrivés les premiers, s'étaient installés sans façon dans la partie du château qu'on avait inise à leur disposition. Ils étaient chez eux, tout leur appartenait, et ils siégeaient déjà, depuis près d'une heure, à une table bien servie, lorsque Ulrich et Otto arrivèrent.

Ces derniers eurent de la peine à cacher leur dégoût, à l'aspect d'une si bonne fortune partagée avec de tels associés. Eux, anciens étudiants de l'Université, hommes de mérite et de talent, n'avoir pas plus de droits que des gens de la plus basse classe, c'était absurde 1 et un pareil système demandait, en effet, à être quelque peu revisé et corrigé.

Il leur fallut bien cependant , pour n'abandonner aucun de leurs droits, prendre place auprès de leurs copartageants, et boire avec eux à la richesse et à la propriété, dont ils avaient été si longtemps les ennemis déclarés.

Oswald, qu'ils avaient fait demander, s'était fait excuser, en les priant de faire comme chez eux. Bien d'autres idées l'occupaient en ce moment.

La nuit approchait, la nuit venait vite ; on était dans les derniers jours d'automne, et, pendant que la salle à manger du château brillait de l'éclat des lustres, du bruit des verres et des cris de joie de l'ivresse, Oswald s'était élancé dans l'allée sombre et silencieuse qui conduisait au chalet élevé au-dessus de la Moldau.

Les blocs de rochers qui Tentouraient, les grands arbres verts qui projetaient au loin leurs branches épaisses, le vent qui agitait leur cime, pendant que le torrent grondait à leurs pieds, tout imprimait à ce lieu un caractère mystérieux et sauvage, et, à chaque pas qu'il faisait, Oswald sentait son cœur battre de crainte, d'espérance et d'amour.

Enfin il arriva à deux pas du chalet.

Non-seulement la porte et les fenêtres étaient closes, mais tous les volets étaient hermétiquement fermés en dedans ; de sorte qu'une obscurité profonde régnait au dehors et à l'intérieur du pavillon. Il écouta... pas le moindre bruit. Sa main tremblante s'était posée sur la clef du chalet, et depuis quelques secondes cette clef qu'il tenait et sur laquelle il s'appuyait... il n'osait la faire tourner dans ses doigts, tant le cœur lui battait, tant le sang se portait à sa tète... Enfin, réunissant tout son courage, toutes ses forces, il prit une résolution désespérée... et au risque de se trouver seul au milieu des ténèbres, il tourna la clef et fit un pas.

11 fut comme foudroyé par un rayon de lumière qui, jaillissant et TenVeloppant de toutes parts, le força à fermer les yeux et à les cacher un instant de sa main.

Lorsqu'il les rouvrit, voici le tableau qui s'offrit à lui et qu'il eut quelque peine encore à distinguer.

Au coin d'un feu flamboyant, le docteur Mœnch et le curé étaient assis près d'une jeune dame enveloppée d'un manteau en salin blanc, garni d'une riche fourrure. Debout derrière elle et penché sur son épaule, se tenait M. Godfried le notaire, et Gretly était assise à ses pieds sur un large tabouret.

La jeune dame, quoique couverte, en convalescente, d'une toque qui cachait ses beaux clieveux et d'une écharpe plusieurs fois roulée autour de son cou, n'en avait pas moins une grâce et une beauté remarquables.

Le feu qui était ardent, le docteur l'avait voulu ainsi, obligeait la jolie dame à tenir devant son visage un mou-

choir de mousseline, qu'elle abaissa au moment où Oswald entra dans le pavillon.

Celui-ci, en voyant tournés vers lui ces yeux charmants qu il connaissait si bien, ces yeux brillants de joie, de jeunesse et d'amour, sentit ses genoux fléchir, et, étendant les bras vers elle, il s'écria :

— Thécla!

Trop émue pour répondre, elle lui tendit la main, et Oswald s'en empara, pour bien s'assurer que ce n'était point une ombre, et, pour s'en assurer encore, il la couvrit de ses baisers en répétant :

— Thécla... Thécla, ma tante bien-aimée...

— Et Thérèse! lui dit celle-ci... ingrat! vous ne lui dites rien I

Oswald, hors de lui, s'était relevé et la pressait contre son cœur.

— Assez, dit le docteur, je ne permets pas, en fait de bonheur, une dose plus forte... pour la première fois. Maintenant, retournons au château et enveloppons bien la malade, qui ne l'est plus, grâce au ciel !

— Et grâce à vous, docteur !

En ce moment, une longue clameur retentit du côté du château. Chacun écouta attentivement.

— Ce sont les nouveaux propriétaires, dit Godfried, qui, dans l'ivresse de la propriété, cassent les meubles, brisent la vaisselle et mettent peut-être le feu au château.

Oswald pâUt..

— Qu'avez- vous? lui dit Thécla, qui ne le quittait point des yeux.

— Ah! s'écria-t-il, je comprends, pour la première fois, le chagrin qae peut causer la perte de la fortune. Le ciel me punit d'avoir si mal usé des biens qu'il me donnait... Thécla! moi qui aurais voulu être riche, pour t'enrichir, je n'ai plus que la misère à t'offrir.

— C'est ce que nous verrons, dit le notaire; mais rentrons, et ne leur laissons pas le temps de tout mettre au pillage.

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