‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 10 sur 176 · ALBERTINE, LÉOPOLD · texte numérisé non relu

ALBERTINE, LÉOPOLD

LÉOPOLD, après un instant de silence.

M. Desrosoirs est bien heureux d'avoir ainsi votre amitié, votre confiance.

ALBERTINE

Eh ! mais, un homme de son âge... où est le mal? Je pense d'ailleurs qu'il les mérite.

Je ne dis pas le contraire... Mais n^est-il pas des amis à

24 COMÉDIES -— DRAMBS

VOUS, plus anciens et non moins dévoués peut-être, qui auraient aussi des droits à faire valoir ?

ALBBRTINE.

Parmi les anciens amis, je ne vois que vous, Léopold, et peut-être serait-il peu convenable... (Geste de Léopoid.) non, j'ai voulu dire dangereux... pour moi, sans doute,., non pour vous...

LÉOPOLD

Dangereux! Et en quoi donc» madame?

ALBERTINE

Je ne sais.,. D*abord les jeunes gens sont volontiers indiscrets.

LÉOPOLD

Je ne pense pas vous avoir donné lieu de le supposer.

ALBERTINE, souriant.

Mais je ne pense pas non plus vous avoir donné lieu de Fêtre.

LÉOPOLD, piqué.

Peut-être, madame; et si je racontais à d'autres qu'à vous ce dont j'ai été témoin... ce matin... Petite-Rue-Saint- Roch, n<> 7.

ALBERTINE, troublée.

Monsieur, que voulez-vous dire?

Ehl mais, remettez-vous, madame... Et par grâce, par pitié, cachez-moi ce trouble, qui confirme tous mes soupçons...

ALBERTINE, virement.

Des soupçons!...

LEOPOLD

Ah! c'est mieux que cela... Et puissiez -vous n'éprouver jamais les tourments que j'ai ressentis lorsque ce matin, seul sur le boulevard, rêvant à une personne en qui est mon

existence tout entière... il me sembla soudain Tapercevoir passer près dp moi dans une voiture de place! Erreur! illusion sans doute ! je me le disais; et cependant, comme malgré moi-môme, et le cœur oppressé de je ne sais quel pressentiment, je suis celte voiture, qui s'arrête au coin de la rue Poissonnière et de la Petite-Rue-Saint-Roch. Une femme en descend... et ce voile, ce manteau... Ne tremblez pas, madame, cela peut appartenir à tout le monde. Mais ce qui n^était qu'à elle... c'était cette grâce, cette tournure, celte démarche que je reconnaîtrais entre miUe!... Je voulais fuir, le ciel m*en est témoin, et je ne sais comment je me trouvai sur ses pas.

ALBERTINÊ.

Monsieur!...

LÉOPOLD

Pour veiller sur elle sans doute! Une allée étroite, obscure... un escalier tortueux... et, au troisième... oui, c'était au troisième!... cette porte... ah! je tremblais d'inquiétude... bientôt ce fut de rage. Un jeune homme assez bien mis... en frac bleu... est venu ouvrir... Je l'ai aperçu au moment où la porte se refermait... Et quand la crainte d'un éclat m'a seule empoché de briser cette porte, quand, redoutant de succomber à cette horrible tentation, j'ai fui, hors de moi, éperdu, cachant à tous les yeux le supplice que j'éprouvais, vous vous défiez de moi, de ma discrétion, de mon amitié!... Ah! madame I

ALBERTINE

En vérité, monsieur, voilà un récit qui m'a paru si intéressant, que je n'ai pas voulu vous interrompre ilans ce roman... (Mouvement de Léopoid.) romau historique, si vous le voulez, et dont les détails peuvent être vrais, excepté le nom de l'héroïne, car ce n'est pas moi.

LÉOPOLD

Que dites- vous?

26 GOMioiES — DRAMES

ÂLBERTINE.

Non, monsieur, quelque flatteur qu*il soit pour mon amour-propre de se persuader que partout vous croyez me voir, une telle illusion pourrait amener des conséquences trop dangereuses... dans ce moment, par exemple ; et je me hâte de vous désabuser et de vous déclarer qu'aujourd'hui vous ne m'avez pas vue dans la rue dont vous me parlez, par la raison infiniment simple que je n'y suis point \ allée et que je n'y connais personne !

LÉOPOLD

Il serait possible!... Vous n'y connaissez personne? Et cependant tout à l'heure, lorscpie je parlais, ce trouble que j'ai cru remarquer...

ALBERTINE

Oh I je dois convenir que le commencement de votre récit m'avait un peu troublée, un peu effrayée, car il est vrai qu'à l'insu de mon mari et de ma sœur je suis sortie ce matin.

LÉOPOLD, yiyement.

Vous voyez bien.

ALBERTINE

Pour me rendre chez un peintre célèbre qui demeure à côté d'ici, près de notre hôtel.

LÉOPOLD

Grand Dieu I

ALBERTINE

Une surprise que je réserve à ma sœur pour après-demain, le jour de sa fête.

LÉOPOLD, confas.

Ah 1 madame 1

ALBERTINE

Après cela, monsieur, il est tout naturel que vous ne me croyiez pas sur parole. Il ne tient qu'à vous d'interroger mon peintre, et surtout mon portrait, dont le témoignage aura peut-être plus de pouvoir que le mien !

LÉOPOLD

Pardon !... pardon I... G*est m'accabler 1 Et maintenant que je me rappelle, que je compare, comment se peut-il que dans ma folie, dans mon délire?... Mais je vous aurais vue comme je vous vois en ce moment, que je n'aurais pas dû en croire mes yeux; à plus forte- raison quand je n'avais d'autre preuve, d'autre certitude, que cet instinct défiant et jaloux dont je rougis maintenant I... Oui, c'est moi qui suis coupable, puisque j'ai pu douter de vous !

ALBEKTINE.

Pas un mot de plus I.... Voici ma sœur et mon mari !

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