‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 100 sur 176 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

BERNÂRDET, CÉSARINE, allant s'asseoir sur on fauteuil à droite.

BERNARDET, debout près d'eUe.

Vous aviez grande envie d'aller à ce concert?

CÉSARINE, souriant.

Vous croyez ?

BERNARDET

Quelque peu flatteur que ce soit pour nous .. j en suis persuadé.

CÉSARINE

A la bonne heure, au moins! il y a du plaisir avec les gens qui vous con^rennent... Eh bien I oui, docteur... Nous étions hier soir chez le ministre; il est plus en faveur que jamais, aussi il y avait un monde à sa réception... impossible de

J'avoir à soi un instant. A peine a-t-il eu le temps de me dire : « Allez-vous demain au concert? ma loge est à vos ordres. » Puis il a ajouté k demi-voix : « N*y manquez pas, j'ai à vous parler. »

BERNARDET

Et sur quoi ?

CESARINE.

Je rignore!... Probablement sur la loi que l'on doit voler demain.

On dit qu'elle ne passera pas.

CÉSARINE

Il lui manque quatre voix... Il faut que nous les lui trou vions.

BERNARDET

Comment cela ?

CÉSARINE

Nous verrons!... Attendons d'abord que je lui aie parlé.

BERNARDET

Vous aurez le temps... le concert sera long... II y aura bien du malheur si, entre deux morceaux, vous ne lui dites pas un mot pour moi.

CÉSARINE

Cette place à l'Ecole de médecine?...

BERNARDET

Tout le monde m'y désigne... vous le savez! et il est dans l'intérêt du pouvoir d'avoir là un professeur qui lui soit dévoué... qui prenne de l'influence sur cette jeunesse turbulente. .. c'est excellent les jours d'émeute... avec quelques phrases... « Jeunes gensjeunes étudiants, mes jeunes amis... » on se rend populaire. . . ils cassent les vitres aux cours de vos collègues et vous portent en triomphe, ce qui vous lance... et vous fait arriver de plain-pied... à tout ce qu'il y a de plus élevé... Sic itur ad astral,.. Pardon de vous parler lîitin... la force de l'habitude.

216 GOHÉpIBS — J)RAIIES

GBSAR.INE, fouriftnt.

Je comprends très-bien, docteur ; je connais votre génie et votre activité pour vos intérêts...

BBRNARDET.

Et ceux de mes amis... Je vous dois une beUe clientèle, c^est vrai... vous m'avez mis en vogue par vos migraines et vos spasmes nerveux... ils ont fait ma fortune, j'en conviens... je ne suis pas ingrat. Mais vous conviendrez qu'à mon tour, gazette ambulante et bulletin à domicile, je ne parle dans mes ordonnances ou mes consultations que de vous, de vos soirées, de vos succès... et s'il est quelqu'un de ces secrets qu'on n'imprime pas, mais qu'on a besoin de faire connaître mystérieusement à tout Pans... ne suis-je pas là?... en vingt-quatre heures le coup est porté, l'effet est produit et mes chevaux sont rendus... Voilà du dévouement...

GÉSARINE, 86 levant et lui tendant la main.

Je le sais, docteur, et vous pouvez compter sur moi !

BERNARDET

Vous parlerez au ministre ?

CÉSARINE

Ce matin même.

BERNARDET

C'est comme si j'étais nommé! Un mot encore!... mais celui-là dans votre intérêt... M. de Miremont, votre mari, est-il jaloux ?

CÉSARINE

Cette question!...

BERNARDET

C'en est une comme une autre... Est-il jaloux?

Quelquefois... si je le voulais... il aurait des idées de jalousie... dont je tire de temps en temps parti... mais seulement

qaand il y a absolue nécessité. Maintenant, pourquoi celte demande?...

BERNARDET

On prétend que le ministre est charmant pour vous!

GBSARINE*

Mon mari est actionnaire d*un journal en crédit.

BERNARDET

^entends bien!... mais on assure que d'autres idées, qui ne sont rien moins que politiques, Tempéchent de vous rien refuser, dans Tespoir sans doute que votre cœur...

Un jour sera tenté D'égaler Orosmane en générosité.

GÉSARINE.

Qui a dit cela?

BERNARDET

C'est un bruit encore sans consistance... Faut-il le laisser errer au hasard ou. le démentir sur-le-champ ? je viens prendre vos ordres pour les transmettre à nos amis; commandez! que dirai-je?

GÉSARINE, froidemeat.

Vous pouvez dire, docteur, que Ton perdra son temps!

BERNARDET

Je le savais d'avance! Je sais qu'entourée d'adorateurs, mais insensible à leurs hommages, vous n'aimez personne et

n'avez jamais aimé !

GÉSARINE.

Qu'en savez- vous?

BERNARDET

La Faculté s'y connaît!

GÉSARINE.

La Faculté pourrait bien se tromper !. . (Lentement.) Il y a peut-être telle personne au monde pour qui j'aurais sacrifié I. ~ III. 16

278 GOMËÛIBS — DRAMES

autrefois la plus brillante position... (vivement.) J*étais folle alors... je ne le serai plus! Texpérience arrive...

BERNARDET, soiiriaiit.

Je devine ! un premier amour !

CfiSARINE.

C'est possible.

BERNARDET

Un beau jeune homme qui vous adorait...

Au contraire!... et c'est là le plus piquant... je crois qnil ne m'aimait pas... (virement.) Les inclinations sont libres; je Tai oublié, je n'y pense plus... mais je lui en voudrai toute ma vie... et c'est là peut-être ce qui m'a donné ce besoin de distractions et d'activité» maintenant mon bonheur et ma seule passion ; j'aime à me voir à la fois trois ou quatre affaires sérieuses ou futiles qui m'occupent et m'inquiètenl. Ce sont des tourments si vous voulez, mais ce sont des émotions!... c'est de l'espérance ou de la crainte ; c'est vivre du moins!... Voilà pourquoi vous me voyez souvent, si étourdie ou si audacieuse, brusquer la fortune que je pouvais attendre, changer d'idée au moment du succès, me lancer dans des périls que je connais... que je prévois... mais qui font battre le cœur. . . et rendent plus douce encore la joie du triomphe !

BERNARDET

Vous avez manqué votre vocationr; vous étiez faite pour gouverner un empire!

GÉSARINE, fouriant.

On ne peut plus maintenant : ils se gouvernent tout seuls, et il ne nous reste plus à nous autres femmes que la diplomatie du ménage, la pohtique du salon... et les intrigues secondaires. C'est toujours cela... il faut se faire une raison et se contenter de ce qu'on a... faute de mieux !... (Gaiement.) De quoi s'agit-il aujourd'hui... et pourquoi ce déjeuner?...

BERNARDET

Tous nos jeunes amis, qui vous sont dévoués et qui ne jurent que par vous, viennent ce matin (excepté votre cousin Oscar qui ne sait pas encore de quoi il est question), viennent ce matin délibérer avec du Champagne sur une affaire assez importante... Nous avons parmi nous de grands talents, de grands génies; nous n*avons pas de députés... et un député qui serait des nôtres... qui serait à nous... ça ferait bien.

GÉSARINE.

Certainement!... ou, du moins, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut...

BERNARDET

N'est-ce pas?... c'est ce que je dis... Or, la députation de Saint-Denis est vacante, et avant de travailler les électeurs... il faudrait savoir au juste quel est celui d'entre nous que nous porterons, que nous pousserons d'un commun accord.

CÉS^INB.

C'est une élection préparatoire... et avez-vous quelques idées?...

BERNARDET

J'attends les vôtres !

GÉSARINE, après an instant de silence.

Vous, par exemple!

BERNARDET, après avoir réfléchi.

Non!.., j'aime mieux ce que je vous disais tout à l'heure... (Lentement.) Je ne me ferais député... comme tout le monde... ^luepour...

GÉSARINE, de même.

Pour avoir la place!...

BERNARDET» de même.

Et si je l'ai tout de suite...

La députation est inutile.

BERNARDET

C'est toujours ça de sauvé !... On perd aux affaires du pays un temps qu'on peut employer pour les siennes... Ah I je ne dis pas, un jour... si d'autres idées... que vous ne pouve£ deviner...

CESARINE, souriant en le regardant.

Peut-être!... En fait d'ambition ou de fortune, on devine toujours aisément... en allant au plus haut... c'est là que voas visez... et dans notre famille encore...

BERNARDET, un peu troublé.

Moi... madame !...

CÉSARINE

Si je me trompe, tant mieux... Revenons à la députation... qui prendrons-nous?

BERNARDET

Il y a quelqu'un qui en a bien envie... M. de Monilucar: mais, vu ses opinions... il demande avec instance... à être nommé malgré lui... C'est possible !

CÉSARINE

Oui, mais pas encore ! Il se met en môme temps sur le> rangs pour l'Académie des sciences morales et politiques : il fiiut que tout le monde arrive.

C'est juste.

CÉSARINE

J'ai quelqu'un pour qui je voudrais vous voir, vous, mon cher Bernardel, ainsi que vos amis, employer toute votre influence ; bien entendu qu'en même temps je vous seconderais du côté de mon mari et du ministère.

BERNARDET

Eh ! qui donc ?

CÉSARINE

Mon cousin Oscar Rigaut.

BERNARDET

En vérilé, vous avez déjà fait beaucoup pour lui, et après tout, ce ne sera jamais qu'un... un bien bon enfant, pas autre chose.

GÉSÂRINE.

Je le connais mieux que vous ; mais c'est mon parent, et je dois pousser ma famille.. . non pour elle, mais pour moi. Je ne veux pas qu'on dise : C'est la cousine d'un marchand de bois, mais c'est la cousine d'un député, d'un conseiller, que sais-je? c'est moi que j'élève et que j'honore en lui.

BERNARDET

Soit !... maïs il est bien heureux, car il n'est pas fort.

• CÉSARINE

Tant mieux!... ce sera un homme à nous ; ce seront trois ou quatre emplois dont il aura le titre et que nous exercerons à sa place. C'est comme son père, qui ne peut pas rester à Villeneuve-sur- Yonne, où il est... c'est un imbécile, mais c'est mon oncle, et il faut absolument pour moi que nous le mettions quelque part.

BERNARDET

Que sait-il faire ?

GÉSARINE.

Il ne sait rien.

BERNARDET

Mettez-le dans l'instruction publique... une inspection, une sinécure.

CÉSARINE

Son fils est déjà maître des requêtes, et son unique préoccupation est de ne rien faire.

BERNARDET

Il aidera son fils.

GOlféDIBS — DRAMES

GESARINE.

Jy penserai ; mais pour Oscar, c'est convenu, n'estril pas Viratf Je compte sur vous et sur nos amis.

BERNARDET

Je les pousserai dans cette direction.

UN DOMESTIQUE entrant.

La "voîliire de madame.

CÉSARINB.

Ah ! mon Dieu, le concert sera commencé et je n'entendrai pas là symphonie en ré mineur. Adieu, docteur, vous avez ma parole.

BERNARDET

¥ous avez la mienne... Et, pour la r^onse?

CÉSARINE

Chez moi, tantôt.

BERNARDET

Ht ^ -vous, toujours! attachement étemel.

(U la reconduit jusqu'à la porte et la salue.)

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