SCÈNE VIII
BERNARDET, GÉSARINE, ZOÉ.
BERNARDET
Mais... s'il parle... il est perdu!...
J'y compte bien! (Regardant Zoé.) C'est un homme fini!
ZOË
Je le crois comme vous.
BERNARDET
Et moi je n'y comprends rien! Vous, madame, si fine et si adroite... qui avez tant de tact et de convenances, laisser voir aussi clairement à votre mari l'intérêt que vous portez à votre cousin?... .c'est d'une imprudence, d'une gaucherie...
CÉSARIKE.
Vous croyez !... (Riant d'un air dédaigneux.) VOUS ètCS pourtant docteur en médecine.
BERNARDET
Oui, madame.
GESARINE, de même.
Vous venez d'être nommé professeur. •
BERNARDET
Grâce à vous!...
CÉSARINE
Je vais presque m'en repentir, car vous n'en savez pas long !
BERNARDET, piqué.
C*est possible!... mais je sais que c'est perdre ce jeune homme... c'est l'empêcher d'être nommé...
CÉSARINE
Et... si telle était mon intention?...
BERNARDETt vivement.
Hein!... qu'est-ce que c'est?... Un changement de fronts, un changement de manœuvres?...
ZOÉ
Eh oui !
CÉSARINE
Vous l'avez dit.
BERNARDET
Quelque habitué que j'y sois avec vous... encore faut-il prévenir les gens!...
CESARINE.
C'est ce que je vais faire... Écoutez-moi, docteur., , J'ai (|uelque pouvoir, quelque crédit...
BERNARDET
Vous avez fait de moi un professeur...
CÉSARINE
Je puis peut-être plus encore ici... dans celte maison.^ oj j'ai quelque influence... et où vous, docteur, vous avez des vues que j*ai cru deviner...
BERNARDET
Que voulez-vous dire?
La faculté ne déteste pas les belles dots et soigne de prédilection les riches héritières... ,
ScRin. ~ Œuvres complètes. Ii-« Série. ^ 3« Vol. 19
ZOE.
Il est donc vrail...
BERNARDET
Vous pourriez croire?...
CÉSARINE, vivement.
Que ce soient ou non vos idées, je ne les blâme pas... je ne m'y oppose pas... c'est beaucoup ! Peut-être même leur serai- je favorable... cela dépend de vous... et dWe condition...
BERNARDET
Laquelle ?
GÉSARINE.
C'est qu'aujourd'hui Edmond de Varennes sera nommé député.
ZOÉ, avec joie.
Bien cela !
BERNARDET
Et comment ferais-je ?
Cela vous regarde! je ne m'occupe pas des détails; voyez nos amis, nos camarades ; qu'ils agissent.
BERNARDET
Moi, qui ai recommandé Oscar à leur amitié I
CÉSARINE
Vous leur recommanderez l'autre.
BERNARDET
Mais nous l'abhorrons tous... nous le détestons.
CÉSARINE
Qu'est-ce que cela fait? entre amis, entre camarades, il ne s'agit pas de faire du sentiment ni des phrases... ils*agil d'arriver.
LA GAlfARADERIË 3:27
BERNARDET
C'est juste !... j*y cours ! (Revenant et se plaçant entre les deux
femmes.) Mais le ministre à qui vous-même aviez déjà parlé en faveur d'Oscar...
CÉSARINE
A peine m*a-t-il écoutée, préoccupé qu'il était des quatre voix qui lui manquent, et qu'il lui faut à tout prix. Ah ! si nous les avions, le ministre serait à nous; il nous seconderait, porterait notre candidat, la nomination serait sûre.
zoé.
Oui, mais comment avoir ces quatre voix? On a tant de peine à en avoir une !
Tout le monde se les arrache.
BERNARDET
Souvent la même sert à deux ou trois ministères successifs.
CÉSARIME, vivement.
Je les aurai ! je les aurai ! j'en réponds I (Elle se met à la
table et écrit.)
ZOE, passant près d*elle.
Quel talent!... quel génie!... c'est admirable !
BERNARDET, la regardant écrira.
Une tête bien organisée...
CÉSARINE, écrivant.
Ces deux mots au ministre : « Je vous promets, ce matin, « ce que vous désirez... et plus encore. En récompense, je « «vous supplie de porter, ce soir, comme candidat ministé- « riel, un homme que vingt fois je vous ai entendu vanter « vous-même... le jeune Edmond de Yarennes. »
(EUe cachette la lettre, et se lève.) ZOÉ, à part.
Rien qu*en la regardant quels progrès on peut faire !
CÉSAHINE.
Tenez, docteur !
Mais ces quatre voix ?
CESARINE.
Je vous répète que d'ici à deux heures nous les aurons; mon plan est là. Dites seulement à tous nos camarades, qui se chargeront de le répandre, et dites vous-môme partout où vous irez, que mon mari, M. de Miremont, est malade, très-malade.
BERNARDET
Moil son médecin !
CÉSARlNE.
Vous n'en aurez que plus de mérite, dans deux ou trois jours, quand il se portera bien^ quand il sera guéri, grâce à vous.
BERNARDET
C'est juste ! une cure merveilleuse que nous ferons mousser par nos amis, et dans la Gazette médicale.,, (u va pour sortir.
et vient se placer entre les deux femmes.) Mais je VOUdrais SaVOir...
CESARINE.
C'est inutile... faites toujours!
BERNARDET
Je ne comprends pas!
ZOE.
Ni moi non plus... mais qu'importe? faites ce qu'elle vous dit.
CESARINE.
Et vous, Zoé, de la discrétion ! Pour vous, comme pour tout le monde, mon mari est malade.
Il ne passera pas la journée.
BERNARDET
Et si on le voit?
CËSARINE.
Il ne sortira pas ! il gardera la chambre !
BERNARDET
Qui l'y décidera?
Moi.
Qui l'y retiendra?
Moi.
cesarine.
BERNARDET
ZOÉ
Elle !... on vous dit... elle se charge de tout.
CESARINE.
Cette lettre au ministre... Ah ! il ne sera pas à son hôtel, c'est l'heure de la Chambre.
BERNARDET
J'y cours.-. Je l'y trouverai; et dans les bureaux, dans les couloirs, dans la salle des conférences...
CESARINE.
Vous répandrez la nouvelle.
BERNARDET
C'est dit. (Fausse sortie, et revenant.) Le mOt d'Ofdre à DOS
camarades... des articles dans les journaux du soir... des annonces dans les salons... Ah! de la paille dans la rue, sous les fenêtres de l'hôtel... et la permission du préfet de police?... je la demanderai après.
CESARINE, bas à Zoé.
Vous le voyez! le voilà lancé... il obéit à l'impulsion.
ZOÉ, à part, regardant Cesarine.
Et elle, à la mienne.
GOMEDIKS — DRAMES
GËSARINE, à Beniardet qui part.
Adieu !... adieu ! Vous, Zoé, suivez-moi.
ZOÉ
Oui, madame, (a part.) Edmond sera député !
(Beraardet sort par le fond, Gésarine et Zoé sortent par la porte à droite.)