SCÈNE IV
ZOÉ, CÉSAÏUNE, BERNARDET.
BERNARDET, Â la cantonade.
Oui, messieurs; on trouvera chez le concierge les bulletins d'heure en heure... (D'un air sombre.) Pardon si, dans l'inquiétude où je suis, je ne vous en dis pas davantage : on
m'attend pour une consultation. (Apercevant les deux dames.) Ah I
vous voilà?
CESARINE, toujours assise à son métier.
Gomment cela va-t-il ?
BERNARDET, gaiement.
Cela prend la meilleure tournure. G*est étonnant avec quel bonheur les mauvaises nouvelles se répandent!
cësarine.
Et le ministre ?
BERNARDET
Il a votre lettre. Après Favoir remise je suis passé dans la salle des conférences, où, d'un air sombre, j'ai fait circuler l'événement ; et un instant après je ne pouvais suffire à la foule des questionneurs; je n'ai répondu que par une physionomie sinistre et par un silence qui laissait bien peu d'espoir... Aussi, quand le ministre a paru, chacun, persuadé de la nécessité de se hâter, a couru à lui, et tout le monde, avant la séance, avait deux mots à lui dire en particulier; c'est tout naturel. 11 faut maintenant s'inscrire d'avance pour avoir une place. Or, comme votre mari en a huit à lui tout seul, vous jugez des demandeurs et des amis que cela fait au ministère ! Peut-on refuser son vote à des gens qui vont avoir huit places à leur disposition ? C'est impossible ; et au lieu de quatre voix il paraît qu'ils en auront vingt-cinq.
CÉSARINE, avec joie.
A merveille!
ZOÉ
Je devine, enfin.
CÉSÂRINE.
C'est bien heureux I
La loi va passer, séance tenante, à une majorité très-agréable, grâce à la mauvaise nouvelle qui a produit un effet de revirement, non-seulement sur la Chambre, mais encore sur nos camarades, à qui je n^avais pas dit le mot de l'énigme, pour que les rôles se jouassent avec plus de naturel,
GÉSARINE.
C'était bien.
BERNARDET
Et voilà que d'eux-mêmes, de bonne foi, ils tournent le dos à Oscar, le croyant déjà privé de son seul appui et de son seul mérite, son cousin le pair de France. Aussi je n'ai pas eu grand'peine à faire: faire volte-face à leur amitié, et à la diriger dans le sens que -vous désiriez.
ZOÉ
Bravo I
BERNARDET, à Zoé.
Mais celui à qui je n'avais pas pensé, c'est votre mari; vous ne l'aviez donc pas prévenu ?
ZOÉ
Non vraiment, je n'ai rien dit à personne ; je vous l'avais promis.
BERNARDET
Il s'est déjà mis en course pour remplacer M. de Miremont à l'Académie des sciences morales et politiques; je l'ai rencontré chez un de mes clients, à qui il allait demander sa voix; il y avait là tant de monde que je n'aipaspule détromper, et il est remonté en cabriolet pour continuer ses visites.
ZOE.
Ah ! mon Dieu !
BERNARDET
Il n'y a pas de mal ; cela servira pour la prochaine place vacante, quelle qu'elle soit; on les demande maintenant aux personnes elles-mêmes, et de leur vivant; plus tard il n'est plus temps... Mais à présent que je vous ai servi, je demande à comprendre et à connaître la cause de la contre-révolution que je viens d'opérer.
CÉSARINE
Laquelle ?
BERNARDET
Le changement en faveur d'Edmond, notre ennemi à tous?
CÉSARINE
Je vous le dirai.
BERNARDET
Il est essentiel que je le sache.
ZOÉ
A quoi bon? Lui-même l'ignore.
CÉSARINE, à Bernardet.
C'est vrai ; il est môme nécessaire que je le voie.
ZOÉ, & part.
J'espère bien que ce ne sera pas aujourd'hui.