SCÈNE PREMIÈRE
GŒLIEy VICTOR) entrant par la porte à droite*
VICTOR
Oui, mademoiselle, c*est votre maître de chant. J*ai entendu sa voiture qui entrait dans la cour; car il vient fair« des roulades en voiture ! Un musicien en cabriolet ! (a part.) Et nous autres derrière ! ça fait mal !
COELIE.
J'y vais, car nous avons ce soir concert, et on me fera peut-être jouer mon air varié.
VICTOR
Pardon, mademoiselle, de vous arrêter. Si ça ne vous dérangeait pas, j'aurais quelque chose à vous demander.
COELIE.
Parle vite !
VICTOR
C'est au sujet de la succession qui m'est arrivée !... Ça me tourmente, ça me rend malheureux I je ne sais qu'en faire. Quand je n'étais qu'un pauvre diable, je ne pensais à rien ; mais maintenant que je suis riche, que j*ai deux mille francs, c'est tout naturel, je voudrais...
€OEUB, riant.
En avoir quatre !
VICTOR
Ou davantage. Ils disent tous que c'est possible ; que ça se voit tous lés jours, que monsieur n*en fait jamais d'autres, parce qu'il connaît ces messieurs qui font gagner de l'argent à tout le monde, et qu'on nomme, je crois, des agents de change, des gens bien respectables ! Il y en a un qui vient souvent ici, et je n'ose jamais lui parler... mais si mademoiselle voulait lui dire deux mots pour moi?
GOELIE.
Est-ce qu'il m'écouterait ? est-ce que j'entends rien à tout cela?... Aussi je te conseille de chercher pour tes capitaux un autre placement.
VICTOR
Je n*en connais qu'un, où jusqu'à présent je mettais toutes mes économies.
Eh! lequel?
La loterie.
Fi donc !
VICTOR
GOELIE.
VICTOR. -
C'est ce que je dis ! c'est bon pour le peuple, pour les gens sans fortune ! Et puis, une institution si immorale I... On y perd toujours, et moi je veux gagner.
GOELIE.
Eh bien, alors, crois^moi, porte cela à la Caisse d'é pargne.
VICTOR
Cela doublera- t-il ma succession?
GOELIE.
Non, mais cela t'empêchera de la perdre.
VICTOR, hésitant.
Vous croyez?
Du reste, fais comme tu voudras.
VICTOR
Oui, mademoiselle, je suivrai vos avis : mais on n'ouvre la Caisse d'épargne que le dimanche ; c'est aujourd'hui mardi, et d'ici là... si je passe devant quelque bureau... je me connais... il y a le 50 et le 42 que je nourris depuis si longtemps...
COELIE.
Eh bien !... où en veux-tu venir ?
VICTOR
Que si mademoiselle voulait bien me garder ma succession jusqu'à dimanche, ça me rendrait un grand service.
COELIE, prenant les deux billets qu'il lui présente. Si ce n'est que cela... bien volontiers ! (Apercevant Albertine.)
C'est ma sœur !...
(Albertine entre, Ta à son secrétaire qu'elle ouvre, et se met à écrire.)
VICTOR
Je m'en vais, (a part, en soupirant.) Qucl dommage cependant!... (Montrant Cœiie.) Si cUe OU madame avait voulu parler pour moi !... Mais les maîtres sont tous de môme !... Us ne veulent jamais qu on devienne riche , parce qu'ils n'auraient plus personne pour monter derrière leur voiture.
(il sort.)