M. DE ROUVRAY, ESTHER, EMILIE, UN DOMESTIQUE
M. DE ROUVRAY, au domestique.
Retourne à l'hôtel et reviens avec la voiture. (Le domestique son. — A Esther et Emilie.) C'est une bien terrible chose que les avocats et les gens d'affaires, n'est-il pas vrai, mesdames? on ne peut se soustraire à leurs visites !... et malheureusement pour vous, mademoiselle, mes fonctions d'exécuteur testamentaire vous forceront souvent de me voir!
EMILIE, voyant qu'Esther garde le silence.
Ma sœur ne s'en plaint pas, monsieur.
M. DE ROUVRAY
Et moi, je m'en félicite, ainsi, que de la fortune qui vous arrive.
EMILIE
Vous à qui elle revenait !... c'est être bien généreux!
M. DE ROUVRAY, à Estber.
Je vais peut-être cesser de le paraître, si j'aborde la question qui fait l'objet de ma visite... Vous rougisses I
i3G COMÉDIES — DRAMES
Je vois que madame votre sœur vous a prévenue, et, quoique avocat, j'aurais probablement gagné à lui laisser plaider ma cause !
ESTHER
Elle m'a fait part de l'honneur que vous vouliez bien me faire... et de vos intentions...
M. DE ROUVRAY
Que mon empressement, peut-être, vous a rendues suspectes... cela doit être... avouez-le franchement!... quand on adresse ses hommages à une riche héritière, elle doit •supposer dans ceux qui se présentent des vues intéres- ■sées !... Heureusement je puis répondre d'une manière victorieuse à l'objection... j'avais uu fort beau patrimoine... •soixante mille hvres de rente, que j'ai un peu entamées, parce que j'ai eu comme tout le monde des passions... des
fantaisies... et des neveux... ce dernier article-là surioutcsl très-cher à Paris !
ESTHER, ayec émotion.
Ahl VOUS avez des neveux?...
M. DE ROUVRAY
Doux... malgré cela, il me reste encore quarante mille livres de rente !... et voilà pourquoi...
ESTHER, l'interrompant.
Je croyais qu'ils avaient aussi de la fortune ?
M. DE ROUVRAY
C'est selon... l'un est agent de change... état brillant qui tait envie à tout le monde et peur aux familles, surtout aux oncles célibataires ! voilà pourquoi je désire ne plus l'être I Ainsi donc, comme je vous disais...
ESTHER, l'interrompant.
Et votre autre neveu, monsieur?...
EMILIE, à voix basse.
Prends donc garde 1...
M. DE ROUVRAY
Celui-là n'est pas dans la finance... au contraire... c'est un grand seigneur ! si toutefois il y on a encore aujourd'hui !... il est bien en cour, .et finira par quelque bel établissement !...
ëstiier.
Je... croyais que c'était déjà fait !
M. DE ROUVRAY
Non, mademoiselle.
ESTIlER, vivement.
Et pourquoi donc ?
M. DE ROUVRAY
Il ne s'agit pas de mon neveu, mais de moi... Je vous disais que pour la fortune...
ESTHER
Elle est fort belle, je le sais, et ce n'est pas là seulement ce qui me touche ; je tiens surtout aux liens de parenté, aux rapports de famille... •
M. DE ROUVRAY, à part.
Ah! diable! est-ce qu'on lui aurait parlé de Télémaque?
ESTHER
Et VOUS disiez que votre neveu allait contracter une alliance?...
M. DE ROUVRAY
Je n'ai pas dit cela... Edgard m'avait prié, ce matin, de faire positivement sa demande, et tout à l'heure, en venant chez moi me prévenir que vous m'attendiez... il m'a prié de n'en rien faire ; il y renonce.
ESTHER, à part.
ciel ! (Haut.) Et pour quel motif?
Il ne me Ta pas dit.
i38 COMÉDIES — DRAMES
ESTHER, bas à Emilie.
Ah I c'est pour moi, j'en suis sûre !
ÉMILIB, à part.
J'en cloute encore...
M. DE ROUVRAY, se rapprochant des dames dont il s'est éloigné ub
instant.
Qu'avez- VOUS donc ?
ESTHER
Rien... je vous remercie, monsieur, de votre loyauté, de votre franchise... des renseignenoients que vous voulez bien me donner, et dont je suis enchantée...
EMILIE, à demi-YOix.
Y penses-tu?...
M. DE ROUVRAY
Je m'en doutais I...
ESTHER, se reprenant.
C'est-à-dire, enchantée...
♦ M. DE ROUVRAY
. Pour ma position politique... elle est connue... d'un instant à l'autre le pouvoir peut nous arriver... il y a assez longtemps que nous l'attendons; et chacun son tour... Quant aux qualités personnelles... au caractère...
ESTHER
II est excellent... je lésais.
M. DE ROUVRAY
Alors, grâce au ciel, je vois peu d'obstacles...
ESTHER
Peut-être... en est-il...
M. DE ROUVRAY
Et lesquels ?
ESTHER
Je ne puis les dire encore... je n'en suis pas malheureusement assez sûre !...
LES INDÉPENDANTS 43i)
M. DE ROUVRAY
Comment cela?
ESTIIER, virement.
Quoique j'espcre... quoique j'aie bonne idée... je vous demande le temps d'examiner, de réfléchir... surtout de consulter ma sœur ; et demain... aprcs-demain, vous aurez ma réponse...
M. DE ROUVRAY
Vous me le promettez ?
Oui, monsieur, (a sa sœur.) Viens... Ah! que je suis heureuse !
EMILIE, s'en allant.
Et si nous nous abusions I...
ESTHER, la suivant.
Ah!... j'en mourrais!...
(Elles sortent toutes deux.)