‹ Œuvres complètes de Eugène Scribe (volume 3)Chapitre 160 sur 176 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

M. DE ROUVRAY, puis DHENNEBON.

M. DE ROUVRAY, seul.

Pour une première entrevue, ce n'est pas mal... on ne m'a même pas laissé achever ma plaidoirie, preuve que ma cause est gagnée!... C'est du moins comme cela au

Palais... (Apercevant Dhennebon qui entre avec son chapeau sur la tète, i'habit boutonné, la badine à la main; tenue de jeune homme.) Eh ! tO

^voilà, mon cher Dhennebon !

DHENNEBON, riant et se frottant les mains.

Oui, mon ami! libre comme l'air! ma femme va partir avec sa sœur... à toi pour toute la soirée... une soirée de garçon !... cela ne m'est pas arrivé depuis mon mariage.

M. DE ROUVRAY

Tu as eu de la peine à te dégager ?

Du tout !

M. DE ROUVRAY

Quand je te le disais !... il ne s'agit que de se prononcer.

DHENNEBON.

Je lui ai dit que nous passions la soirée ensemble, que tu avais absolument besoin de moi pour les affaires de ma bellesœur... c*était une idée...

M. DE ROUVRAY

Ah!... c'est ainsi que tu as parlé?

DHENNEBON.

Oui, mon ami ! ainsi ne va pas me démentir !

M. DE ROUVRAY

Sois tranquille... Et ta femme n'a pas fait de difficultés?

DHENNEBON.

Pas la moindre I... au contraire, elle me plaignait : « Mon « pauvre mari, passer une soirée ennuyeuse, avec des gens « d'affaires !... » C'est inconcevable comme il est aisé de tromper les femmes I

M. DE ROUVRAY, riant.

N'est-il pas vrai ? La voiture est en bas, nous allons partir... ces messieurs ne peuvent pas venir, et nous ne serons que nous deux.

DHENNEBON.

Tant mieux ! g

M. DE ROUVRAY

J'ai fait retenir un petit salon au Rocher de Cancale... et lu me diras des nouvelles du dîner !

Et puis le soir à TOpéra?...

M. DE ROUVRâY.

Et dans Tentr^acte, je te mènerai sur le théâtre!...

DHENNEBON.

Quel bonheur I... Ma femme n'en saura rien... n'est-ce pas?...

M. DE ROUVRAY

N'aie donc pas peur !... ni la mienne non plus !... car je vais aussi me marier!... je te raconterai cela! Allons, parlons !

UN DOMESTIQUE, apportant trois lettres.

Des lettres pressées qui étaient chez monsieur.

DHENNEBON.

Vois... vois, mon cher, (n s'assied.) Allons-nous en dire !... Quel bonheur d'être son maître, et de faire ce qu'on veut !... je sens un air plus libre qui circule dans ma poitrine !... dans ma poitrine d'homme I et il me monte un tas d'idées à la tète !

M. DE ROUVRAV, qui, pendant que Dbennebon parle, a décacheté la première lettre et la parcourt.

Ah ! mon Dieu !... c'est insupportable! c'est comme, un fait exprès...

DHENNEBON.

Qu'est-ce donc ?

M. DE ROUVRAY, avec humeur.

Une passion à moi... la petite Glorinde, qui est malade, souffrante, et m'attend chez elle à dîner !

DHENNEBON, riant.

Ah! bien oui! elle prend bien son temps !...

M. DE ROUVRAY

Elle a un instinct pour me contrarier ! (parcourant l'autre

lettre, et lisant la signature.) Amanda !...

DHENNEBON.

Encore une lettre de femme I est-il heureux !...

M. DE ROUVRAY

Mademoiselle Amanda qui ne danse pas ce 5oir, et qui veut absolument que je la mène dîner chez Véry !... elles se sont donné le mot!...

DHENNEBON.

Envoie-les promener I

Vous ne dansez pas, j'en suis fort aise!...

Eh bien ! chantez maintenant !

M. DE ROUVRAY

Tu crois que cela s'arrange ainsi ? i

Parbleu!... quand on est homme, et qu'on a un peu de fermeté ! cela ne m'inquiéterait pas un moment !

M. DE ROUVRAY

Et si je refuse ou cherche des prétextes... ce sont des disputes... des querelles!... c'est à n'y pas tenir! on est capable de me suivre !... de venir me faire une scône chez moi, chez ma prétendue ! et avec mes idées de mariage... Je ne peux pas, mon ami ! je ne peux pas dîner avec toi!... c'est impossible !...

DHENNEBON.

Eh bien, par exemple !... peut-on être esclave à ce pointlà I... ne pas oser dîner avec un ami !

M. DE ROUVRAY

Ne vas-tu pas te fâcher ! nous passerons la soirée ensemble !... Que diable, entre nous... c'est sans gêne... sans façon !

DHENNEBON.

Gomme tu voudras... mais si j'étais à ta place, je ne me laisserais pas mener ainsi !... et par deux femmes encore!... Moi je n'en ai qu'une 1

M. DE ROUVRAY, qui a ouvert la dernière lettre, s'écrie arec colère.

A merveille!...

DHENNEBON.

Une troisième !

C'est pire encore !...* c'est bien autrement ennuyeux I .. . Une réunion de députés pour ce soir!... tous les députés de notre parti qui se rassemblent chez un coUogue... pour savoir au juste quelle opinion nous aurons à la session prochaine.

DHENNEBON, avec colère.

Et ti» iras?...

M. DE ROUVRAY, de même.

Et le moyen de s'y soustraire?... Que ne dirait-on pas de mon absence?... on rie me la pardonnerait jamais!.., car tu n'as pas idée d'un assujettissement, d'une tyrannie pareille !...

DHENNEBON; avec bonhomie.

C'est bien étonnant!... moi qui suis lié et garrotté, je fais ce que je veux!... et toi, l'homme indépendant ! tu ne peux pas même disposer d'une soirée !

M. DE ROUVRAY, avec humeur.

Je le peux !... si je le veux !

DIIENNEBON.

Eh bien, alors!...

M. DE ROUVRAY

Mais je ne le veux pas !...

DHENNEBON.

C'est comme si tu ne le pouvais pas.

M. DE ROUVRAY

Tu n'entends rien à cela!... et je t'expliquerai dans un autre moment... car voilà six heures, et je ne sais où donner de la tête!,..

DHENNEBON.

Tu ne peux cependant pas dîner aux deux endroits en môme temps?

M. DE ROUVRAY

Je verrai!... je tâcherai !... Je dînerai avec Tune, et je souperai avec l'autre I... Pardon, mon ami, de te manquer ainsi de parole... Demain... après-demain... une autre fois... je prendrai ma revanche ! (au domestique.) Allons! partons!

(il sort en courant par la porte du fond.^

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